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Les échos du Mellah de Tinghir résonnent à New York




Quand Kamal Hachkar, réalisateur du documentaire «Tinghir-Jérusalem : les échos du Mellah», à l’affiche du Festival du film sépharade de New York, entend parler pour la première fois des Marocains de confession juive, il est, alors, jeune lycéen en France, pays où il a rejoint son père dans le cadre du regroupement familial après avoir quitté son village natal, Tinghir sur les hauteurs de l’Atlas, où il se rend chaque été.

 Tinghir, il le vivait comme «un voyage dans le temps» grâce à ses grands-parents qui le ramenaient à ses racines berbères. Et c’est à travers leurs récits qu’il apprend l’été de ses 16 ans que d’autres Berbères étaient de confession juive. La nuit, il se promenait dans un «monde à jamais disparu, celui des origines, celui du temps où Juifs et Musulmans vivaient ensemble».
 Le jour, il suivait leurs pas et se rendait dans le Mellah vide de ses habitants, chez le barbier, ou à la rencontre d’autres témoins de cette «altérité juive» pour essayer de comprendre comment «cette présence vieille de 2000 ans a-t-elle pu disparaître du jour au lendemain?», explique-t-il, après une projection-débat organisée dans le cadre de la 16ème édition du film sépharade (22-24 mars).
Il se souvient qu’en lisant +Mille ans et Un jour+ d’Edmond Amran El Maleh, il parvenait à ressentir «cet arrachement à la terre», ces «valises faites à la hâte, les cars, les ports et les aéroports», et se prenait d’une «grande empathie pour ces exilés». Lorsqu’il s’en ouvre à ce grand écrivain, depuis disparu, «il m’a tout simplement répondu que j’aurai pu être ce Juif...». De ses recherches et de ses «incessants allers-retours» entre la France et le Maroc, sa curiosité se fait plus insistante au point qu’il devient «hanté par la mémoire de ces Juifs absents», décide de mettre de côté son projet de doctorat en histoire qui «aurait atterri au fond d’un tiroir» et c’est «à la fois impliqué et sans parti pris», qu’il décide de réaliser son film. 
Un film dans lequel il raconte que sa mère a été nourrie au pain «azyme», appelé «Chtoto» en berbère et «mon arrière arrière grand-père a acheté sa boutique dans la kissaria à Israël N’Chya», un Marocain de confession juive de Tinghir, «mon père commerçait avec eux tout comme tout le monde ici».  Pour «notre génération, amputée d’une partie de son histoire, il est difficile d’imaginer cette coexistence judéo-berbère: que s’est-il donc passé en l’espace d’une cinquantaine d’années pour que cette réalité bimillénaire soit devenue si inconcevable pour ceux de ma génération?». Et c’est à partir de cette interrogation qu’il va à la recherche des Marocains de confession juive, partis dans les années 60 en Israël, laissant derrière eux un grand vide.
Pour Yaël Bitton, la monteuse du film et cinéaste d’origine marocaine, basée à Paris, ce film de Kamal Hachkar, aujourd’hui 35 ans, est d’autant plus intéressant qu’il est l’un des rares à rapporter cette période de l’histoire des Marocains de confession juive à travers des témoignages d’autres Marocains. 
Lorsqu’il va à la rencontre de ces «absents», il retrouve des fragments de l‘histoire de Tinghir qu’ils ont emportée avec eux et qu’ils ont parfois transmise aux jeunes générations. 
De fait, avec David, Aisha, Hannah et bien d’autres «Anciens», qui forment les personnages principaux de son documentaire, Kamal fouille leur mémoire, en extirpe des souvenirs et recompose leur histoire tel un «puzzle dont les morceaux se sont éparpillés à travers le temps et l’espace». Eux-mêmes parfois ne savent pas pourquoi, ils sont partis. 
«Beaucoup ont été appâtés par les promesses sans commune mesure avec la réalité qu’ils ont trouvée sur place», dit Shalom Illouz, parmi les derniers à «avoir été arraché à leur terre».  Souvent, c’est sous les tentes qu’ils ont élu domicile, en lieu et place de grandes demeures et commerces laissés derrière eux à Tinghir ou Casablanca. «+Ils+ nous ont dit que tout nous attendait là-bas. On les a crus», se rappelle Hannah, qui raconte, au fur et à mesure que les souvenirs remontent, «les soirées à Tinghir, le Ahidous avec les voisins musulmans. On n’était pas riche, mais on ne manquait de rien. On était serein», dit-elle, visiblement «fatiguée de cette guerre ici qui n’en finit pas», avant d’entonner, nostalgique, une longue complainte en berbère.
Car quand ils évoquent leurs souvenirs, c’est toujours dans la langue de leur pays, le Maroc. «Eux et moi partageons une mémoire commune, nous avons été baignés dans les mêmes récits, les mêmes imaginaires, les mêmes chants», fait observer Kamal Hachkar, qui «veut faire connaître cette histoire singulière du lieu de son origine en ces temps où les replis communautaires sont forts dans le monde» en particulier, en Occident où «il a grandi, et où il est impensable aujourd’hui que des «Juifs et des Musulmans aient partagé un même espace et encore moins une même culture».

MAP
Vendredi 30 Mars 2012

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