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Les droits de l’Homme, fondement moral pour les soins de santé ?




Le débat agonisant sur la santé aux États-Unis a pris un nouveau ton moral. Le président Barack Obama a dernièrement tenu une conférence téléphonique avec des dirigeants de communautés religieuses dans lequel il appelait les soins de santé « une obligation éthique et morale fondamentale. » Même Sarah Palin s'est senti obligée de concéder : « chacun de nous sait que nous avons l’obligation de prendre soin des personnes âgées, des jeunes et des malades. » Ce virage moral fait écho à un débat international sur le « droit à la santé ». Pourtant, la campagne mondiale visant l’égal accès aux soins de santé a eu un résultat surprenant : elle a rendu les soins de santé mondiaux plus inégaux.
La notion de « droit à la santé » trouve son origine dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme des Nations Unies de 1948. Mais lors des décennies qui ont suivi, les plus belles réussites de l'Aide humanitaire en matière de santé — telles que les campagnes de vaccinations et de distribution d’antibiotiques de l'Organisation mondiale de la santé et de l'UNICEF — étaient fondées sur des objectifs plus réalistes : tirer les plus grands avantages possible pour la santé des pauvres à partir de budgets d’aide limitée.
L'argument moral a fait son grand retour au nouveau millénaire. Un de ses défenseurs les plus éloquents est le Dr Paul Farmer, qui a obtenu la gloire avec des efforts héroïques pour donner aux gens un accès égal aux traitements médicaux complexes en plein milieu de l'extrême pauvreté d’Haïti et du Rwanda, en affirmant que les soins de santé étaient « un droit de l’Homme fondamental, qui devrait être disponible gratuitement. » L'OMS est passée d'une amélioration pragmatique de l'état de santé vers « la réalisation universelle du droit à la santé ». Même Amnesty International, pourtant défenseur des droits de l'Homme plus traditionnels tels que le droit de ne pas être torturé, a ajouté une nouvelle section sur le « droit à la santé » dans son rapport sur les droits de l'Homme en 2009.
En quoi cela est-il gênant ? Il est en réalité impossible pour tout le monde d’atteindre immédiatement « le plus haut standard possible » en matière de santé (tel que disposé dans la Déclaration des droits de santé). Donc le choix de quels « droits à la santé » vont être réalisés relève d'une bataille politique. La réalité du jeu politique est que ce « droit » n’est qu’un atout pour obtenir davantage de ressources — et les pauvres ont rarement la meilleure main.
La plus grande victoire du mouvement du « droit à la santé » a été l’approvisionnement financé par des aides des traitements antirétroviraux aux malades du SIDA en Afrique (incluant les classes moyennes et supérieures). Le traitement du SIDA s’est entre autres financé auprès des administrations Bush et Obama, la Fondation Clinton Foundation, la Fondation Gates et la campagne des objectifs du Millénaire pour le développement. Le rapport de l’OMS de 2004 qui soulignait le « droit à la santé » s’est en fait concentré sur un seul objectif spécifique — le traitement du sida.
Sauver des vies de cette manière est une belle cause — sauf dans la mesure où elle enlève des ressources pour combattre d'autres maladies. Et malheureusement de nombreux observateurs craignent que ce soit exactement le cas.
Un document interne de la Banque mondiale de 2009 reprochait à la banque d’avoir permis au traitement du sida d’évincer de nombreux autres programmes sanitaires. Le nombre de morts dû à la tuberculose ou au paludisme s'élève à 2 millions en 2008, environ autant que le sida. Pourtant, les sommes allouées au traitement du sida représentaient 57 % des projets de la Banque mondiale sur les maladies transmissibles de 1997 à 2006, contre 3 % pour le paludisme et 2 % pour la tuberculose. Les autres grandes causes de décès chez les défavorisés — comme la pneumonie, la rougeole et les maladies diarrhéiques, qui représentent conjointement plus de 5 millions de décès en 2008 — ont reçu encore moins d'attention.
La défense des droits favorise également certains aspects de la santé par rapport aux autres. Ceux qui sont séropositifs défendent efficacement leur droit à un traitement, tandis que ceux qui vont un jour attraper le sida ne peuvent pas organiser de lobby pour un « droit à la prévention. » Les résultats peuvent être consultés dans le rapport 2009 du Plan d'urgence du Président pour le sida (PEPFAR), l'un des plus importants programmes d'aide humanitaire dans l'Histoire américaine. Seulement 22 % de ce budget est consacré à la prévention, contre 48 % pour le traitement.
La leçon est que, bien que nous ne puissions jamais en être certains, le « droit à la santé » a peut-être coûté plus de vies qu’il n’en a sauvées. L'approche pragmatique — orienter les ressources publiques là où elles ont le plus de bienfaits sur la santé pour un coût donné – a historiquement obtenu beaucoup plus de succès que l'approche dite morale.
Aux États-Unis et dans les autres pays riches, un « droit à la santé » est une créance sur un fonds qui n'a pas de limite naturelle, puisque chacun de nous pourrait être en meilleure santé avec plus de soin. Nous devrions apprendre de l'expérience internationale que ce « droit » détourne les ressources publiques vers le groupe le plus efficace politiquement, rarement le groupe le plus nécessiteux.

* Professeur d'économie à l'Université de New York et codirecteur du Development Research Institute.
Articles publiés en collaboration avec www.unmondelibre.org

Par William Easterly *
Jeudi 24 Décembre 2009

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