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Les deux bombes d’Andrei Sakharov




Au cours d’une réunion des savants atomiques, le Premier ministre annonça une nouvelle série d’explosions expérimentales pour appuyer sa diplomatie. (…) J’écrivis une note au Premier ministre disant que la reprise des expériences provoquera un nouveau bond dans la course aux armements. (…) Le Premier ministre lut la note en silence, la mit dans la poche et nous invita à dîner. A table, il dit : “Vous êtes un excellent savant, mais pour ce qui est de la politique étrangère, laissez-la aux spécialistes de ces sales affaires… Seule compte la force… Nous ne pouvons pas le dire à haute voix, mais je serais un imbécile et non un Premier ministre si j’écoutais des hommes comme vous. Ce serait un crime contre l’État…”»
En cette année 1961, avec la construction du Mur de Berlin, la guerre froide battait son plein. La réunion se tenait à Moscou, le Premier ministre s’appelait Nikita Khrouchtchev. Et le savant qui osa à ce moment contester la stratégie nucléaire de l’URSS s’appelait Andreï Dmitrievitch Sakharov.
Tous les deux connaissaient le sujet. Khrouchtchev allait, moins d’un an plus tard, déclencher – et perdre – la crise des missiles à Cuba, mais continuerait de baser la superpuissance de l’URSS sur son arsenal nucléaire. Quant à Sakharov, il était un des principaux constructeurs de cette superpuissance.
Extraordinairement doué pour les sciences, Sakharov, né le 21 mai 1921, était entré à l’université de Moscou à 17 ans. Docteur à 26 ans, il avait été affecté à un groupe de chercheurs qui travaillaient sur la bombe thermonucléaire. Elle explosa le 3 novembre 1955, deux ans après celle des USA. A 32 ans, Sakharov fut élu, fait sans précédent, membre de l’Académie des Sciences et travailla à la conception de la « Tsar bomba », une bombe H de 57 mégatonnes, conçue à la demande de Khrouchtchev en quatre mois.
C’est à l’ombre de « sa » bombe que Sakharov allait passer 18 ans. Jeune génie, il avait une voiture et un appartement de fonction, une datcha « à vie » ; et il avait accès aux magasins spéciaux. Il appartenait à la super-élite du pays.
Plus pour longtemps. Sa prise de conscience allait se faire lentement, mais irrésistiblement. Sa deuxième « bombe » éclata en 1968, quand il écrivit son premier essai politique sur « le progrès, la coexistence et la liberté intellectuelle. »
L’essai était plutôt naïf, mais déjà suffisamment « subversif » : il dénonçait Staline (le comparant à Hitler), attaquait la censure, plaidait pour la liberté et les droits de l’homme, soutenait le « Printemps de Prague ». Le texte fut confisqué par la police, mais, imprimé par « samiz-dat » (publications clandestines), il « sauta le mur » et fut publié en Occident.
Sakharov, lui, fut mis au ban de la société, et dépossédé (par Brejnev, qui avait succédé à Khrouchtchev) de tous les avantages de la « nomenklatura ». Mais cela ne le dissuada pas de récidiver.
Le 2 juin 1970, lors d’un congrès international de physiciens, Sakharov monta à la tribune pour protester contre l’internement de Jaurès Medvedev, un historien dissident, dans un hôpital psychiatrique. Il écrivit ou signa d’innombrables pétitions, toutes censurées en URSS, mais diffusées par samizdats et publiées à l’étranger. Aidé par sa femme, Elena Bonner, Sakharov créa le « Comité pour la défense des droits de l’homme », devint le symbole du combat pour, comme il disait, « la pensée libre », contre la dictature et pour la démocratie. Il attaqua tous les tabous du régime, réclama la liberté de voyager et surtout d’émigrer, notamment pour les Juifs soviétiques.
En 1975, il reçut le prix Nobel de la paix. Quand son épouse alla réceptionner le prix le 10 décembre à Oslo (lui-même ne pourra jamais quitter l’URSS), Sakharov faisait les cent pas devant le tribunal où son collaborateur, Sergei Kovalev, était jugé et sera condamné à sept ans de goulag… Harcelé, épié, tracassé, insulté (aussi, quelle honte !, par des intellectuels communistes et les compagnons de route en Occident), il continua à dénoncer la répression en URSS, la « bureaucratie du Parti », intervint pour les intellectuels russes opprimés, dénonça l’expulsion de Soljenitsyne.
Trop, c’était trop. Le Kremlin en eut assez. En 1980, étroitement surveillé par le KGB, Sakharov fut assigné à résidence à Gorki, l’ancien Nijny Novgorod, ville militaire, fermée aux étrangers.
Arriva l’an 1985. Et Mikhaïl Gorbatchev, qui lança sa « perestroïka », comprenant vite qu’aucune transformation ne serait possible sans donner aux citoyens le droit de s’exprimer, sans rendre aux esclaves d’un système stupidement anachronique, le courage de critiquer et le sens des responsabilités. Et ce fut la « glasnost ».
Mais Gorbatchev comprit aussi qu’aucune « glasnost » n’était possible tant que Sakharov était reclus à Gorki.
En 1988, Sakharov était de retour à Moscou et reprenait le combat. Il fut élu à la nouvelle Chambre de l’URSS, le Congrès des députés du peuple. Désormais, son objectif était la démocratie en URSS. Il mourra, épuisé, après une rude journée au Congrès, le 14 décembre 1989. Il y a tout juste 20 ans. L’URSS perdit alors sa conscience et son compas moraux. Sakharov a été, en 1975, le premier citoyen soviétique à avoir reçu le prix Nobel de la paix. Gorbatchev a été, en 1990, le dernier citoyen de l’URSS à le recevoir. Après, grâce à eux, il n’y avait plus d’URSS.

* Journaliste belge

Par Pol Mathil *
Jeudi 31 Décembre 2009

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