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Les déracinés entre hier et aujourd'hui

Histoire de cas typiques




Les déracinés entre hier et aujourd'hui
Le Maroc a subi plusieurs conquêtes suivies d’exodes et de déracinements des autochtones (Phéniciens, Romains, Vandales, Arabes, Hilaliens, Portugais, espagnols, Français et autres). Les conquérants sont attirés par le climat, les plaines, les fleuves, le littoral et le Détroit. Ils ont tailladé des blessures et laissé des traumatismes dans le conscient collectif amazigh.
Leurs clercs ont imposé leurs modes de vie, cultes, mythes, croyances, culture et langue. Leurs scribes ont légitimé l’injustifiable par des écrits intolérables d’ontologie du mal sacré. Ils ont tué, brûlé, pillé et détruit. Ils ont pris de force les terres et en ont asservi leurs paysans. 
Des dynasties ont régné au pays grâce à des tribus qui déracinent les autres tribus. Des tyrans et despotes d’antan ont puni, déraciné et déplacé de force des tribus hostiles. Ils ont installé près de leurs capitales des tribus guerrières aux dépens des tribus de base. Les colons externes d’hier ont pris de force les terres fertiles des grandes plaines et déraciné des tribus.
Da Yder est né quelque part dans l’Anti-Atlas à l’époque du chaos (Siba) au début du XXème siècle. Son père a été assassiné devant ses yeux d’enfant.  Il a fui à pied vers le Nord dit pacifié. Il a été écroué à sa descente des monts par les autorités. Il est interrogé, fiché, et puis relâché. Il a marché durant un mois tout en travaillant, mendiant, volant, dormant à la belle étoile. Il est arrivé épuisé à Rabat. Il devient porteur de couffins de colons; manœuvre, cireur, aide-cuisinier, et enfin boutiquier dans la médina. 
Il habite une vieille mansarde insalubre, sans sanitaire avec d’autres déracinés de sa tribu (mal vêtus, misérables, parlant mal le dialecte). Les citadins les méprisent, au moindre conflit, les invectivent et les traitent de Chleuhs intrus. Les habitants de sa ruelle sont habitués à voir leur Da Yder à tout moment dans son échoppe. Ils lui donnent par pitié des crêpes, des tripes aux fêtes et soupe (Ramadan) qu’il distribue à d’autres pauvres. Ils ne l’invitent pas aux fêtes familiales, après ils lui envoient les restes de leur festin qu’il jette aussitôt. Il est de petite taille, basané, turban blanc sur la tête, habillé en blouse grise ou en djellaba noire. Là, il a enduré avec ces citadins le rationnement à cause de la guerre et des sécheresses des années 40. 
Il a participé à la lutte pour la libération du pays. Il a fait sans broncher sa part de prison coloniale. Il voulait l’égalité et la justice pour tous et retourner à son village pour mener une vie paisible. Rien ne changera pour lui après 1956 et pour les autres déracinés venus des monts de l’Atlas. Ils sont délibérément éloignés du pouvoir. Leur langue et leur culture sont officiellement bannies. Par contre, les citadins du maxi-parti se sont partagé le butin colonial et le pouvoir légué.
Leur progéniture a pris la relève aux commandes de l’Etat, des finances et des sociétés. Ses enfants à lui scolarisés dans les «écoles libres » du maxi-Parti n’iront pas bien loin. L’un de ses fils émigre en Europe, fait des petits boulots, se saoule et meurt percuté par un tram. L’autre, à force d’efforts vains, devient un petit gratte-papier de la machine administrative. Da Yder, vieux et malade, laisse sa petite boutique à son beau-fils, lui aussi, un déraciné. Il finira ses jours dans les monts de l’Atlas d’où il est parti un demi-siècle avant dans la misère. 
Bella lui aussi a quitté tôt l’Anti-Atlas rebelle, à peine pacifié de force début des années 30. Il a laissé son village natal encore soumis aux tensions et volontés de vengeance des clans. Il a émigré très loin vers les contrées de paix bien ancrée, l’Algérie, la Tunisie et la France. Dépaysé, il revient en fin de parcours au Maroc. Il s’installe à Rabat avec des gens de sa tribu dans un cagibi malsain de la médina. Là, il subit les regards dédaigneux et les invectives des citadins envers les «ouvriers» chleuhs. Le hasard de la génétique a voulu qu’il soit grand, blanc, cheveux blonds et  yeux bleus.
A Tunis, les Nazis, après les mensurations d’usage, l’avaient soigné et pris pour l’un des leurs. Lui, disait en plaisantant : «Un Portugais passé au village dans les temps anciens, a laissé des vestiges dont je suis le résultat réussi». Il devient homme à tout faire des gargotes de la médina puis serveur aux cafés des colons. Repéré, il est qualifié de « gentil Bella » et travaille dans les foyers des colons nantis. Il fait tout : il est jardinier, gardien, cuisinier, et confident des maîtresses des lieux et souvent plus. 
Mais il est mal payé et  bien exploité. Il rêve de son village, il se révolte et perd son job. Il va à Tamazirt pour quelques semaines, se repose en seigneur. Il travaille aux champs, s’amuse, et fait un joli ventre à son épouse. Il revient en ville et retrouve vite du travail bien rémunéré. Après 1956 et le départ précipité des Européens, il se retrouve en chômage continu, démuni.
Alors il devient manœuvre et homme de peine. De Bella bien habillé, il devient un clochard. Son épouse, une jolie cousine brune, forte, habile, lui a donné une huitaine de beaux enfants. Il a lutté comme un forçat pour eux en faisant tous les métiers possibles, mais se néglige. Il meurt terrassé par une phtisie latente et une pneumonie fulgurante à l’hôpital loin des siens. Il est enterré dans un grand cimetière au lieu de se reposer en paix près de ses aïeux dans le petit cimetière du village sous le grand arganier. Il laisse sa jeune femme et sa marmaille aux mains et soins du destin. 
Les gens du village sont solidaires avec la veuve et ses orphelins. Les plus aisés du coin lui réservent leur zakat. Elle lutte en lionne de l’Atlas. Elle élève dans la dignité ses huit enfants, envoie les garçons en ville pour y peiner en éternels déracinés. Elle marie les garçons et les filles et meurt exténuée.  
Le vieux Bouchaib vient des grandes plaines de l’Atlantique. Il est grand, robuste, avec un accent rude, un arabe fruste, c’est un Aroubi, colérique, rebelle, mais de bon cœur. Les colons d’antan et d’aujourd’hui lui ont pris ses terres pour un peu de francs ou de dirhams. Ils s’arrangent pour se faire des titres fonciers légaux de telle sorte qu’il ne pourra plus revenir.
Proudhon aurait prouvé par là, avec éclat et raison, sa citation « La propriété c’est le vol ». Bouchaib a travaillé en ouvrier sur les terres de ses ancêtres pour lesquelles ils se sont tués. Il quitte son bled, mort dans l’âme. Il en parle souvent avec nostalgie et en rêve. Il évoque  Tiwiza, foires, souks, labours, moissons, mariages, danses et fantasias.
Aujourd’hui âgé, courbé, maladif, asthmatique, il continue à trimer pour survivre. Sa première épouse, cousine du village, est morte depuis longtemps. Leurs enfants devenus adultes ont émigré en Italie où ils vivent mal souvent sans travail. Ils ont oublié le vieux papa. Ce dernier vit avec une seconde épouse dans une baraque insalubre (une chambre couverte de taules de zinc et de plastiques, sans sanitaire, électricité volée). Pas loin de là, il y a un quartier chic où il mendie et balaie les rues. Il est sourd. Certains nantis le grondent sévèrement et le chassent. Il réagit en criant fort des propos sans rapport avec ce qu’on lui dit, ce qui fait rire les autres. On le trouve souvent pris par le sommeil et ronflant en plein jour couché sous un arbre. 
Des fois, il s’absente pour des semaines et les nantis se concertent et demandent  de ses nouvelles. Revenu, ils lui reprochent son absence, Ils ont besoin de sa misère, pour vivre leur aisance. Un jour en plein hiver il est découvert mort sous le portail d’un bel immeuble de quartier. Les habitants se sont cotisés et l’ont fait enterrer dans un cimetière lointain, pour pauvres.
Abdeslam, fils de parents sans terres, arrive des plaines du Gharb qu’il a quitté enfant. C’est un homme de taille moyenne, blanc de peau, gros, encore fort et dépassant la soixantaine. C’est un mélange de rifain, hilalien, arabe, portugais, espagnol, andalou. Un Méditerranéen en somme. Il ne jure, dans ses moments de colère, que par le grand chérif Moulay Abdeslam Benmchich.
Dans ses moments de joie, fier, il relate les exploits de son père guerrier d’Abdelkrim du Rif. Il a atterri en ville et travaille avec des juifs qui l’ont bien traité. Mais eux aussi, ont été forcés de partir  loin et vivre en déracinés. Il a fait dès lors tous les métiers de galère possible, il a tout essayé (ouvrier, maçon, plombier, ‘’zellaj’’, éboueur, jardinier, concierge, vendeur). Il a fait de la prison pour bagarre mais il n’a jamais volé ou mendié malgré les aléas de sa vie. 
Il habite dans une baraque avec son épouse un peu plus jeune. Elle vient de la région. Ce sont deux déracinés venus de la campagne chassés par la sécheresse et la nouvelle mafia de la terre. La misère de l’un s’est ajoutée à celle de l’autre et s’acharne sur eux sans répit. Abdeslam dit souvent : « La misère est notre amie fidèle». Ils ont des enfants devenus des ados difficiles.
Conscients de la situation précaire de leurs parents, ils les en incriminent. Ils se révoltent au foyer et à l’école. Ils sont en échec scolaire continu et s’absentent. Ils se font exclure à l’insu de leurs parents. Ils se réfugient dès lors dans la drogue ou l’islamisme, loin de réalité et de la vraie vie. Ce sont des déracinés de la cité.  
Mamadou a voyagé loin du Sénégal de la région du grand fleuve, loin de la côte atlantique C’est un jeune dans la force de l’âge, grand, aux traits fins, à la couleur d’ébène. Les racistes du coin le méprisent, l’insultent (noir, nauséabond) et l’agressent sans remords. Lui, il reste très pacifique, serein, et est souvent triste. Son père était un mouride tijani pieux. Il l’a élevé dans le respect des Zaouïas du grand Souss qui ont islamisé ses ancêtres sans épée. 
Les femmes du quartier le regardent avec sympathie, le qualifient cordonnier africain du coin. Il voulait traverser le Maroc et arriver en Europe. Ses ancêtres guerriers des Almoravides l’avaient fait. Mais Youssouf Ibn Tachfine n’est plus là, et les barbelés des colons de Selta sont là. Il a commencé comme d’autres immigrés africains par mendier dans un arabe simple. Mais il a dû se sentir très mal à l’aise et il se rappelle la grande figure de son défunt père. Il est devenu cordonnier. Il travaille toute la journée à l’ombre d’un vieux parasol. Mais tout en tapant sur les clous, il pense aux grands manguiers de Thiers, aux géants baobabs et à la mangrove de Casamance. Il rêve de son village, de sa hutte, de grands plats de Tiboudjine* et la convivialité perdue. Il devient heureux et rayonnant lorsqu’il parle dans son téléphone portable et dans sa belle langue, le wolof. 
Mais vite, les insultes venant des enfants ou des adultes le ramènent à sa réalité amère de noir déraciné loin des siens. Traqué de partout et de tous, il est reparti vivre près du grand fleuve et de l’océan.  
Da-Ali vient d’une oasis du Sud. Amazigh noir, maigre et au regard triste. Ses ancêtres, lui dit-on au village par mépris, seraient des ex-esclaves amenés de Tombouctou. Son père est venu en ville dans les années 40-50. Il distribuait de l’eau à la médina (guerrab). C’était Aâka, homme dur, à demi-nu. Dans la fontaine publique, il remplissait ses deux outres d’eau et les vidait dans les maisons de démunis sans puits pour une dizaine de sous. 
Il habitait avec d’autres vendeurs d’eau hors de la ville dans un baraquement entouré de murs. A l’approche de la fête du  sacrifice, il s’achetait des vêtements bien colorés et s’en allait. Les temps ont changé, il n’y a plus de belles fontaines publiques près desquelles on se disputait.
 Ali, son fils, s’estime mieux loti ; il a une minuscule boutique près d’une petite école. Il est vendeur de pépites et de pois chiches. Toute la journée, il est là, pour les écoliers. Il écoute en continu des  chansons amazighes et souvent, il chantonne en même temps. Il a fait venir sa famille et la loge dans un bidonville et ne la voit que tard la nuit. Il cuisine sa «gamelle » dans sa petite échoppe et y passe la journée. Il rêve de son oasis et ses dattiers. Il se sent dépaysé, mal aimé, et qualifié de  «noir, sahraoui, hartani, chleuh ».  
Les citadins adultes le toisent, leur racisme est à peine dissimulé. Mais les enfants l’aiment. Depuis peu, il amène son fils pour la relève en tant que nouveau déraciné de la cité.  
Le père de Taba-Yjjou était un notable de sa tribu. Il était l’Amghar vénéré des années 40 et 50. Elle a grandi en fratrie dans une belle maison construite sur une colline par les maîtres-maçons de la tribu. Elle ne manquait de rien (habits, bijoux, orge, huile, amande, figues, miel). D’un coup, tout a changé avec les événements politiques dans les villes du Nord dès 1953. Son père le grand Amghar de jadis aimé de tous, angoissé, s’est suicidé de nuit à l’insu de tous. Il s’est jeté dans son puits, une lourde meule autour du cou. Il est enterré sans cérémonie. La grande maison est abandonnée aux scorpions, blattes serpents, rats, scolopendres, mites. Yjjou est vite mariée par la famille à un serveur de café qui l’emmène vivre dans une baraque. Il sort tôt le matin et revient tard le soir ; saoul, il la frappe. Elle vit enfermée dans la misère. Il lui fait un garçon et deux filles et les abandonne sans nouvelles des mois durant.
C’est le calvaire pour Yjjou. Elle fait tout sans se prostituer en ayant toujours l’image du père (lessive, garde des enfants, laveuse, ménage chez les aisés de sa tribu, radins de nature.) Le temps impitoyable passe, le mari ne revient pas. Il s’est remarié, elle obtient le divorce légal. C’est alors un autre calvaire avec les deux enfants devenus grands. Le garçon peu scolarisé se drogue et devient psychopathe dépendant. Yjjou est obligée de leur fournir de l’argent. Les filles, belles, mariées, divorcées. Elles ont hésité avant de franchir l’interdit pour l’argent. Elles renient leur grand-père, le vénérable Amhar, pour avoir donné vie à des déracinés.
*Tiboujine : grand plat de riz avec légumes, 
sauces, piment fort et du bon poisson. 
**Les personnages cités ici tout 
en étant  fictifs, reflètent des faits réels.
***Tanmirt à tous les déracinés

 * Professeur universitaire 
retraité  

Par Mohamed Azegui *
Vendredi 22 Mai 2015

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