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Les damnés de l’image : L’inégalité face au grand écran (II)




Les hommes naissent égaux, mais face à l’image ils sont inégaux ! Les images (comme dispositifs, comme art, comme patrimoine…) figurent donc parmi  les principaux facteurs qui séparent le monde en deux entités : les icono-riches et les icono-pauvres. Pour les uns, l’image est à la fois plaisir et savoir ; pour les autres, elle est un simple divertissement, une brèche pour explorer le tabou. En outre, si les uns sont conscients de l’historicité des images, les autres sont, en revanche, incapables de soupçonner même l’existence d’énonciateurs et d’intentionnalité communicative derrière chaque image ! L’image hiérarchise les humains et leurs sociétés !
Et elles  exercent aujourd’hui une violence considérable non seulement sur les imaginaires, mais aussi sur les corps, les espaces, les temps, les devenirs. Tel le fameux lit de Procuste, les peuples victimes du regard écranique sont forcés de se conformer, de s’identifier à des images préexistantes et pré-montées !
L’inégalité et l’iniquité dans le partage des images mènent nécessairement à un déséquilibre psychologique et social chez le dominé dont l’expression la plus violente reste l’intégrisme et l’extrémisme. L’équation est simple dans la tête de l’analphabète de l’image et des damnés : si je n’ai aucun droit à la production  de mes propres images de moi-même, alors je décide de voiler mon corps ou, pire : je décide d’annihiler mon corps !
En ce sens,  les damnés de la terre sont confrontés à un dilemme cornélien qui les propulse dans une schizophrénie certaine :
- soit s’identifier à l’image coloniale qui le représente de manière dysphorique et disgracieuse
- soit s’identifier à l’image du colon blanc, occidental, triomphant, conquérant.
Dans les deux cas, les conséquences sont tragiques. S’identifier à l’image du nègre et de l’arabe implique l’acceptation d’un rôle de « looser », de sous-homme, de peau noire ou rouge, d’être impulsif sans rationalité et sans épaisseur historique. Le cinéma ethnographique, les films d’aventure, les films de Tarzan ont largement contribué à installer ces « images « de mauvais sauvages » dans les imaginaires  visuels et sonores. Ces mêmes images se perpétuent aujourd’hui dans les clips vidéos, dans des publicités, dans des jeux vidéos…
S’identifier à l’image du blanc occidental implique une aliénation dramatique qui, chez les jeunes, peut avoir des conséquences fâcheuses sur le plan psycho-social. En témoignent le cas des jeunes filles sénégalaises qui, voulant devenir blanches, se sont procuré une crème cancérigène. D’autres cas rapportés par la presse écrite marocaine peuvent être signalés à ce propos : les films pornographiques amateurs fabriqués par des jeunes à l’insu généralement des filles et qui créent de tragiques drames familiaux , les jeunes qui se blessent en jouant aux super-héros, les jeunes cinéphiles qui rejettent souverainement leur cinématographie propre sous prétexte qu’elle n’est pas conforme aux canons de la cinématographe occidentale, les jeunes qui rêvent d’un Eldorado visuel et qui se tuent dans la mer ou l’océan…
Le drame va plus loin : les colonisés et les arabes dépossédés de l’image de leur corps, et donc de leur propre corps, sombrent dans le dénigrement de tout ce qui est identité nationale, culturelle, trouvent un plaisir masochiste à s’auto-flageller, sombrent dans le défaitisme et le fatalisme, perdent toute confiance en le progrès et l’humanité, s’identifient à tous les méchants des films hollywoodiens, sombrent dans la drogue, la délinquance, la violence…
L’inégalité de la production, l’injustice de la représentation, l’analphabétisme du regard, la perte de l’estime de soi, la vénération des idoles iconiques…voilà les lieux où l’image contribue, non pas à souder les individus, mais à les séparer et à les hiérarchiser.

p Nos ancêtres les Frères
Lumière et Niepce !

Il est drôle de constater que, dans les manuels de cinéma, d’audiovisuel et de photographie, la préhistoire des images commence au 19ème siècle européen. Alors que d’aucuns n’oseraient contester le fait que l’histoire des images remonte pourtant plus loin jusqu’aux homo-sapiens qui ont accompli, avec des moyens rudimentaires certes,  des figurations sur les parois des cavernes ou sur les rochers et les peaux d’animaux.
L’ethnocentrisme des pays du Nord est tel qu’il occulte les apports des autres sociétés à l’édifice de la culture visuelle occidentale. Ibn Haitam, Avicenne, les artistes des iconographies populaires du Sud, les miniatures persanes, les mandalas, les grands photographes et cinéastes du Sud sont relégués au second plan comme de simples curiosités exotiques dignes de festivals et d’études ethnographiques. A en croire ces manuels, l’image ne peut être qu’une invention chrétienne (voir Régis Debray, Vie et mort de l’image), occidentale de la fin du 19ème siècle. Et quand bien même on concéderait l’idée que les autres peuvent produire des images, on leur refuserait la capacité  de produire des images artistiques inédites ! Le damné de l’image ne peut fabriquer que de pâles (ternes !) copies de l’original occidental !
Fatalité ou pas,  la fabrication des images est aujourd’hui comme la Formule 1 : il y a les premiers et il y a les autres.

p La dérive des images

Apprenti-sorcier maladroit, le damné de l’image transforme les outils de la fabrication des images en une boite de Pandore maléfique.
D’abord, il fabrique et trouve du plaisir à  consommer de mauvaises copies de l’original iconique (piratage, projection dans les salles de cinéma vétustes, version CD des DVD…), ensuite il sous-consomme le dispositif de l’image. De nombreux citoyens du Sud achètent des caméras et des appareils photos dont ils n’utilisent que le 1/10ème des fonctionnalités offertes.
Et surtout, la terrible dérive est celle qui défraie actuellement la chronique au Maroc : le scandale des images érotiques de jeunes filles marocaines non consentantes.
En effet, aujourd’hui, partout au Maroc, on assiste à une iconographie dégradante à l’égard de la femme, surtout des jeunes filles. A Safi, à Agadir, A Kasba Tadla, à Taroudant, des images sur portable ou sur Youtube montrent des jeunes filles dans une petite tenue ou nues et dans des positions qui défient la pudeur. Le scandale dans ces contrées conservatrices est vite déclenché ! Et la condamnation populaire ne touche pas seulement les jeunes victimes, mais aussi tout le dispositif iconographique (caméra, poste de télévision, revues, affiches, salle de cinéma…).  Ce genre de drames fait ressortir immédiatement les vieux anathèmes contre les images et contre
les imagiers !
Oui ! Il faut le dire sans hésiter : dans l’imaginaire de certains damnés de l’image, liberté de l’expression visuelle rime avec irresponsabilité, chaos, voyeurisme malsain, exhibitionnisme de bas de gamme. L’image est perçue, non pas comme un instrument de savoir, de découverte de l’altérité,  de lutte sociale et de dénonciation de dysfonctionnements socioculturels, mais comme, et en cela il n’y a pas de différence avec les images  coloniales, un simple outil pour savourer les pulsions basiques et pour déjouer les tabous élémentaires.
Héritages de la colonisation, les images pornographiques illégales de la femme du Sud se perpétuent impunément sur Youtube, dans les DVD piratés, sur les portables…
L’autre cas de la damnation est celui de l’actrice principale (Najat Benssallem) du film Raja de Jacques Douillon dont 2M a brossé un portrait. Actrice non professionnelle, elle  est abandonnée par le réalisateur et par l’équipe de la production toute de suite après le tournage. Elle mendie aujourd’hui sur la place Jamae el Fna.
Au fond, les cas sus-mentionnés révèlent un réel problème à la fois éthique et éducatif où la responsabilité est partagée par les trois instances : l’auteur des images érotiques dont la responsabilité est éthique et pénale, la victime qui n’a pas su être vigilante et alerte, en raison de son ignorance à la fois du dispositif et des intentions de l’auteur,  et le voyeur qui se complait à consommer et à encourager ce genre de films et qui se fait scandaleusement tromper et  berner par les petits trucages de Photoshop.
Dans les trois cas, la logique de la répression juridique et policière n’est aucunement suffisante ; il faut nécessairement l’accompagner d’une réelle politique éducative où l’éducation à l’image, à l’éthique de l’image, au droit de la personne doivent prendre  toute la place qui leur échoit.

p La revanche des damnés

Tous les  dérapages et dégâts de l’image qu’on rencontre actuellement au Maroc sont dus, à notre sens,  à l’absence ou à la carence d’une réelle verbalisation et d’une réelle conscientisation sur l’éthique des images. Il faut dire que,  concernant les victimes de Taroudant, Kasbat Tadla, Agadir, les chantres et les partisans d’ « un cinéma halal, sans corps et sans nudité » n’en font pas un débat polémique houleux. Apparemment, les filles de zones rurales invisibles ne sont pas dignes d’une controverse aussi virulente que celle consacrée à Marock ou à Amours voilés. A l’intérieur de la catégorie des damnés de l’image, il y a une hiérarchie où il y a plus damné que soi !
Les damnés de l’image, forts de leur culture orale, ne se laissent pas dominer facilement. Ils réagissent en s’appropriant de différentes manières les images conquérantes.  Parmi les exemples qu’on peut invoquer pour illustrer cette situation, on peut citer le cas de  détournement des images au moyen de doublages populaires de films commerciaux. Sorte de parodie où les stars du film d’action américains et asiatiques  parlent en dialecte marocain (Marrakech, Casablanca, Kelaa Sraghna…), les films doublés de Oueld Bab Khamis, et de Bouaqa…déjouent la sémantique initiale, insufflent une dimension ironique et dérisoire au grand plaisir des amateurs marocains !
Autres exemples : les multiples blagues et expressions figées que le spectateur populaire aime produire pour mieux domestiquer les images, le choix des affiches et des affichettes pour décorer les lieux de commerce ou les chambres de jeunes, les comportements iconoclastes dans les salles de cinéma et dans les galeries d’art.
Ces multiples exemples d’appropriation et de distanciation caractérisent principalement les cultures populaires orales. Les cultures savantes des élites, elles, souffrent le plus de l’hégémonie culturelle des images et semblent hésiter entre l’intégration totale dans la modernité et le retour à la tradition ! La critique cinématographique y est réduite à une simple paraphrase verbale des images !
Mais, si l’on se réfère à Franz Fanon, dans son fameux Les damnés de la terre, les peuples colonisés sont soumis à un processus dialectique inéluctable :   d’abord, appropriation du dispositif et de la culture iconique des images, ensuite retour aux sources traditionnelles et, enfin engagement dans le combat de décolonisation de l’imaginaire.
Le dernier cas de revanche que nous pu déceler au Maroc est celui de la théo-iconographie (l’iconographie religieuse, les images pieuses, la vidéo-prédication, la télé-prédication…) qui,   pour décoloniser l’imaginaire, cherche à remplacer le contenu laïc et mondialisé par une sémantique mystique, sacrée et religieuse.

p Les autres damnés de l’image

La damnation n’est sans doute pas une fatalité ! Ne pas fabriquer ses propres images selon les normes universelles, ne pas pouvoir diffuser ses images pour le monde, être le bouc émissaire des images orientalistes et coloniales sont certainement des accidents de la tectonique de l’Histoire. Heureusement, la fabrication des images n’est pas génétique !
Il faut noter quand même que cette situation contribue elle aussi au désordre mondial : les dessins satiriques, les stéréotypes, l’invisibilité des valeurs du Sud, le caractère passionnel du débat relatif aux images, l’hégémonie culturelle, le refus de la part du Nord de tout ce qui peut favoriser une certaine icono-diversité…tout cela encourage les climats de tension et exacerbe les extrémismes de tout bord.
Mais, il importe de souligner avec force que les rares « écrans blancs » qui militent pour plus de justice et pour un  partage équitable du des dispositifs et du patrimoine iconique ne jouissent pas non plus de visibilité réelle. J’en prends pour témoins les cas de La bataille d’Alger de G. Pontecorvo et Afrique 50 de R. Vautier qui, parce qu’ils dénoncent les exactions du colonialisme en Afrique, sont victimes de censure au cinéma et à la télévision, notamment en France. Ajoutons à cette catégorie, des écrivains dissidents anti-mass médias comme Chomsky (Manufacturing Consent - The Political Economy of the Mass-Media) et P.Bourdieu (Sur la télévision).
En outre, la liste noire des damnés est encore longue. On peut y rajouter les cinéastes maudits, en mal de reconnaissance ou victimes de marginalisation caractérisée comme J.-P.Mockey, Orson Welles à ses débuts, les blacklistés du maccarthysme, lors de la chasse aux communistes à Hollywood, comme J.Losey, D.Trumbo, Charlie Chaplin, Jules Dassin…
On ne peut pas oublier toutes les victimes de ces  machines infernales que sont les Majors de Hollywood, qui ont ruiné la vie privée de nombreux réalisateurs, scénaristes et acteurs.  Mais, les cas les plus exemplaires restent celui de Méliès qui, après des années de gloire, finit sa vie dans le dénuement total , celui des acteurs du cinéma muet obligés de se convertir, après 1927, au cinéma parlant, celui des acteurs maudits en raison d’un rôle mal compris par le public (Bela Lugosi, Sana Akroud…).
Pour enrichir la liste des damnés, on mentionnera aussi les victimes des caméras cachées, les victimes des paparazzis, les indigènes soumis contre leur gré aux caméras de touristes arrogants et irrespectueux des droits de la personne à son image…
En guise de conclusion, il est possible de rappeler que le monde et les sociétés sont soumis à l’impérialisme des images, à une fabrication de consciences par des récits et des mythologies iconiques. La différence entre le vrai et le faux s’est dramatiquement estompée. Et les info-pauvres se goinfrent d’images de bas de gamme dans les poubelles des pays riches. Les icono-pauvres sont allergiques à toutes les questions relatives à l’éducation à l’image et à l’éducation par l’image. Et par conséquent, les contre-pouvoirs censés équilibrer le monde semblent sous-estimer le rôle prépondérant que peuvent jouer les films, les jeux vidéo,  les web-tv, la bande dessinée, la publicité, le documentaire scientifique, la peinture, le streaming, Youtube, le multimédia dans toute sa diversité technique et artistique, dans la création des emplois, dans l’écologie culturelle et dans l’amour de la vie et de l’altérité !
Et enfin, on ne peut que déplorer que l’iconocratie dominante, au lieu de servir l’entente entre les peuples et de favoriser le rapprochement des cultures, elle ne fait qu’attiser de plus en plus la xénophobie, l’intolérance, la haine, le chaos des signes et des valeurs !

 * Université Cadi Ayyad

PAR YOUSSEF AIT HAMMOU *
Samedi 27 Février 2010

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