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Les damnés de l’image : A propos du désordre mondial des images (I)




Jamais, dans l’histoire humaine, on n’a produit ni consommé un nombre aussi faramineux d’images et d’icônes. Mais, jamais, on n’a assisté à un partage aussi inéquitable des richesses iconiques et des images édifiantes (images
scientifiques, images artistiques, patrimoine des images, …).
Le monde des images reproduit, on n’en doute pas,  les anciennes
fractures et les anciens schismes entre riches et pauvres, entre dominants et dominés…Et jamais, on n’a vu une réelle confusion entre le culte
et la culture des images ! En outre, à  la
démocratisation des
dispositifs de fabrication des images correspondent
paradoxalement une
iconocratie de plus
en plus puissante,  une médiocrité du regard
et un nivellement de
la pensée ! Les images contribuent donc au chaos du monde et
favorisent la naissance d’une nouvelle catégorie d’hommes : les damnés de l’image !

L’image, pour certaines nations, particulièrement celles du Sud,  est, à plusieurs points de vue,  une damnation et une condamnation. Peu de privilégiés échappent véritablement au sort maléfique qu’elle leur réserve au bout d’un simple clic ou d’un cadrage malveillant. Il faut dire que l’image prend  de nos jours  sa revanche sur tous ceux qui, depuis longtemps, la diabolisent et lui jettent  toutes sortes d’anathèmes injustifiés.
Plus concrètement, nous constatons que, depuis 2 siècles environ, aux fractures économique, culturelle, technologique qui séparent le Nord du Sud, s’ajoute aujourd’hui de manière inexorable, dramatique et alarmante, un gouffre béant au niveau des images et de la culture visuelle. En effet, si dans certains pays du Nord, fabriquer et apprécier des images de grande qualité technique, artistique et culturelle  est désormais un jeu d’enfants, dans la plupart des pays du Sud produire des images est de l’ordre du miracle. Un miracle similaire à celui de la pluie et de
l’eau !
Si l’univers des images et des récits par l’image est devenu actuellement le lieu d’enjeux symboliques et politiques, c’est parce qu’il perpétue, malheureusement, l’ère de la colonisation des imaginaires et accentue dramatiquement l’hégémonie culturelle de la pensée unique.
Epicentre de la tectonique des cultures modernes et un des piliers de la société de la connaissance, l’image est et demeure le secteur où la construction de l’altérité est tributaire du cadrage, de l’angle de prise de vue, de la profondeur de champ du montage et de travelling. La réification de l’autre est, de nos jours,  une affaire de mise en cadre ! Cette mise en cadre qui est loin d’être en rupture avec l’orientalisme verbal dénoncé par E. Said et qui dépasse considérable ledit orientalisme en impact et en
ampleur !
En ce sens, qu’est ce que les damnés de l’image ? Sont-ils les malheureux descendants des damnés de la terre de F. Fanon ? Ou des homo sapiens qui n’ont pas su s’intégrer à la modernité ?
En fait, les damnés de l’image peuvent être caractérisés dans le cadre d’une socio-sémiotique des images et des imaginaires de la manière
suivante.
Il s’agit d’une catégorie sociale et humaine qui est incapable de consommer, de produire et de diffuser des images de qualité sur sa propre identité culturelle. Les films, les photos et la peinture du Sud jouissent très rarement de reconnaissance mondiale et locale. Et leur visibilité dans les médias du Nord reste très sporadique et souvent liée à une magnanimité affectée. Le retard historique dans le domaine ne leur permet pas (pas encore, si on est optimiste !) de briguer des trophées aussi prestigieux que les Oscars, les Ours, les Césars, ni de rêver d’une réelle innovation technique, esthétique et thématique.
Le concept renvoie également à ces peuples d’Afrique, d’Amérique latine, d’Asie et à ces minorités du Nord (tziganes, indiens d’Amérique…) victimes de l’holocauste audiovisuel et iconographique. Victimes des stéréotypes dépréciatifs et de clichés outrageusement dysphoriques qui les cantonnent dans des rôles de sauvages, de brutes, de méchants, de sales, de violents et qui les réduit à de simples corps instinctifs, pulsionnels et sexuels.
Les damnés de l’image n’ont pas (ou pour parler propre n’ont plus) de mythes, de stars, de héros iconographiques et cinématographiques à l’instar de Superman, de Tarzan, d’Astérix, de Catwoman… Ils n’ont pas non plus d’individualités salvatrices et revanchardes. Ce sont des décors  grégaires et anonymes dans des blockbusters américains ou des antihéros sans épaisseur psychologique et symbolique dans les cinématographies nationales. Les griots et les conteurs ne peuvent opposer une réelle résistance à ce raz-de-marée d’images, de sons, de pixels, d’hypertextes…
Et le comble, c’est que les  damnés de l’image ont été formatés pour devenir tout et rien que des consommateurs boulimiques et voraces d’ « images chewing-gum » aussi éphémères qu’insipides pour ne pas dire stupides. Et du coup, ils ont toujours la tentation de mettre aux bûchers leurs propres images, leurs propres imaginaires.
Les damnés de l’image n’ont pas de corps, ni d’espace ni de temps puisqu’ils sont dépossédés des images de leur propre corps. Pire encore : ils ont une peur bleue de la représentation véridique et documentaire de leur corps dans sa beauté et dans sa laideur, dans ses joies et ses malheurs…Les censures de tous genres (politique, éthique, commerciale, sociale…) jaillissent à chaque fois que le corps est disséqué pour en extraire une quelconque quintessence dramaturgique.  
Et pour résister au vertige des images, les damnés de l’image  se plaisent à se vautrer  dans des orgies de la vulgarité visuelle et dans les excès de l’obscénité gratuite !
Partons d’une évidence : l’image est un réseau de signes établis en vertu d’une convention symbolique.
Ce caractère conventionnel et arbitraire n’est pas perçu par les damnés de l’image. Les images, pour eux, sont des images justes et non pas juste des images (voir Godard)! La croyance animiste en une consubstantialité de l’image et du réel est telle que des dérives et de terribles catastrophes s’en suivent immédiatement: la dictature du spectacle,l’incapacité d’apprécier les œuvres majeurs de l’humanité, une émotion exagérée lors de la réception filmique,  l’image fonctionne comme écran qui masque de la réalité. Dans les pays du Sud, les images sont de l’ordre du sacré et du dogmatique. Leur perception s’associe presque souvent à une attitude religieuse et cultuelle qui rompt avec la relativité et  l’historicité intrinsèques aux images et aux signes.

p Le paradoxe du corps
et de son image !

Dans le même ordre d’idées, il faut ajouter que les damnés de l’image sont passés brutalement de la rareté des images à la profusion excessive des images. Pléthore de l’offre satellitaire, du piratage, des revues, de la publicité et boulimie de la consommation. Aucune régulation ne vient tempérer la goinfrerie naïve des damnés.
Conséquences : incapacité à produire un discours cohérent et distancié sur les images, incapacité d’être inventif en matière d’images, chaos des images, et surtout le cinéma et les images deviennent de véritables « opium des peuples ».
Au chaos social, économique et au magma difforme du monde, les damnés ajoutent leur propre chaos et leur propre désordre. Le signe iconique censé réorganiser le réel pour mieux le domestiquer est perçu à travers des grilles hétéroclites, confuses, éparpillées, fragmentaires…de sorte que toute verbalisation cohérente est de l’ordre de l’impossible. L’expérience iconique est vécue de manière chaotique par l’analphabète de l’image. Et conséquence dramatique : l’analphabète sombre dans une sorte d’anorexie culturelle qui le mène inévitablement vers l’adoption d’attitudes de refus et de rejet de tout effort culturel.
Et le drame s’intensifie quand les élites des damnés se rendent compte que les images aussi bien étrangères  qu’autochtones les marginalisent, les oublient, les rendent invisibles. L’invisibilité culturelle est un type de discrimination et de racisme qui sévit dans le monde.  Le monde est peuplé de cultures invisibles, de valeurs invisibles, et de modèles humanistes invisibles. La diversité iconique, la pluralité des idées et des significations sont rabotées, nivelées, aplanies. Le clonage culturel supplante l’altérité naturelle !
Face au déséquilibre et à l’asymétrie des technologies de l’image qui s’amplifient et s’accentuent de manière régulière, les tentations de replis identitaires ne font que se multiplier, s’accroître et freiner tous les efforts de progrès culturels tant désirés, tant souhaités !
Pour les damnés de l’image - et là on ne manquera pas de déceler des similitudes avec le citoyen occidental d’en bas-  l’image du corps et du réel a tendance à se substituer à celle du corps réel,  concret, tangible.
Le faux prend le dessus et devient une valeur en soi. Pour des raisons économique et culturelle, le citoyen ordinaire cherche à compenser son incapacité à s’offrir de vrais voyages, de vrais vêtements, de vrais plaisirs en se laissant entraîner dans les méandres de la contrefaçon, du piratage, des faux parfums. A ce propos, les livres La guerre du faux d’Umberto Eco et Simulacre et simulation de Baudrillard sont fort édifiants.
Les damnés de l’image n’ont plus de mémoire. Les images venues de partout occultent et se substituent à la mémoire orale, scripturale, architecturale, traditionnelle. Car, dans l’univers du visuel, la nature n’aime pas  le vide ! Du coup, pour se réconcilier avec sa propre mémoire, il faut se rendre à l’INA en France, voir les films d’Hollywood, consulter les catalogues de BBC et de National Géographic.
Cette appropriation des mémoires des autres par le truchement des images trouve son comble dans le dernier film de Safy Nebbou: l’Autre Dumas où  le corps de G. Depardieu (blond et blanc) occulte et se substitue à celui d’Alexandre Dumas, le mulâtre haïtien, «  le nègre aux cheveux crépus ». Le film crée la confusion chez les jeunes et s’engage dans une pente dangereuse qui sous-entend que pour réussir dans la vie occidentale il vaut mieux ne pas être noir. Dumas n’était donc pas noir ?!

p Ecran blanc, peaux noires,
rouges, jaunes…
    
Pour Hollywood, les méchants, les terribles méchants sont, dans l’ordre chronologique, les indiens, les sudistes, les noirs, les allemands, les soviétiques, les viets, les arabes, les musulmans, les émigrés…Et les extra-terrestres, métaphores et métonymies de toutes les populations méchantes ! L’écran blanc ne peut se nourrir que d’une altérité méchante et agressive !
En ce sens, on peut considérer que le cinéma hollywoodien et l’image coloniale (particulièrement la caricature, la photographie, le cinéma…) constituent un prolongement idéologique de la peinture orientaliste et de l’orientalisme occidental. C’est un truisme que de rappeler que  l’orient littéraire, pictural, cinématographique est le résultat d’une fabrication et d’un imaginaire occidental  s’est construit une altérité différente nécessaire pour avoir un repère stable. C’est pour cela que la représentation occidentale de l’orient a toujours été méprisante et avilissante.
Victime d’une discrimination révoltante, l’Arabe est considéré comme un singe en smoking descendant du palmier, comme un diable digne des films gore, et comme un malade frustré,  etc. Ces stéréotypes sont relevés par Edouard Saïd dans son ouvrage L’Orientalisme quand il dit : «  le cinéma et la télévision associent l’arabe soit à la débauche, soit à une malhonnêteté sanguinaire. Il apparaît sous forme d’un dégénéré hypersexué […]. Marchand d’esclaves, conducteur de chameaux, trafiquant, ruffian haut en couleur, voilà quelques-uns des rôles traditionnels des Arabes au cinéma »Plus loin, il ajoute: « les bandes d’actualité et les photographies de presse montrent toujours les Arabes en grand nombre : rien d’individuel, pas de caractéristique personnelle, la plupart des images représentent la rage et la misère de la masse ou des gestes irrationnels ».
A ce propos, il est aisé de constater que, dans le cinéma hollywoodien et français,  trois images du corps arabe sont récurrentes : celle de la brute ( le cheikh autoritaire, le palestinien « terroriste »…), celle du bon moyen-oriental, riche et généreux, celle de l’insignifiant maghrébin (souvent mendiant, épicier, père soumis…).
  La représentation de la femme arabe dans l’iconographie  occidentale est elle aussi truffée de clichés honteusement disgracieux !
 En effet, dans la peinture, dans la photographie, la bande dessinée, les dessins satiriques, etc., la femme arabe est présentée soit nue, soit dans des positions lascives (la danseuse du ventre et la noire primitive aux seins généreux sont les images les plus récurrentes dans l’iconographie occidentale), soit voilée et dans ce cas elle est considérée comme victime  du système social musulman ou comme un mystère dangereux.
 Dans ce regard outrageusement dépréciatif, les femmes réelles ordinaires et quotidiennes (médecin, savante, la sainte, la politicienne, etc.) n’ont pas de place. Elles sont invisibles !
L’image de la femme est souvent le fruit d’un fantasme occidental, une  construction imaginaire réductrice et stéréotypée. Dans ces différents cas, l’image n’est pas dénotative ni référentielle, mais elle est symbolique et imaginaire.    
Le corps appartient à celui qui en fabrique les images. Et de ce fait, les stéréotypes visuels monolithiques gomment la diversité culturelle et la richesse de l’imaginaire des peuples, objets de regard. Et si on pousse l’analyse plus loin, on trouvera, à la suite de J. Baudrillard, que les images actuelles dissimulent, non pas l’existence de quelques traits inhérents à l’arabe, au noir et au colonisé, mais l’absence de référent africain, oriental, arabe…Et de ce fait, on peut soutenir, avec l’anthropologie actuelle, l’idée selon laquelle, les images coloniales, orientalistes et racistes n’ont pas de référent ni d’assise effective dans la réalité ! Elles ne font que dissimuler leur vacuité culturelle !

* Université Cadi Ayyad

Prochain article :
Les damnés de l’image :
II- L’inégalité face au grand écran

PAR YOUSSEF AIT HAMMOU *
Vendredi 26 Février 2010

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