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Les cultivars de figuiers en voie d’extinction peuvent bénéficier aux ruraux marocains

L’augmentation des revenus des figues nous aidera pour notre avenir




Les figuiers font partie de la vie d’Ahmed Hakam. Avant l’âge de neuf ans, Ahmed ne s’était jamais aventuré hors de son village natal situé près de la ville de Ouezzane, dans le Nord du Maroc. Il se souvient très bien de la récolte locale de figues, lorsque, chaque année, avec sa mère et des dizaines de femmes accompagnées de leurs enfants venus des villages voisins, se rassemblaient pour sécher les figues sur des feuilles de palmier nain. Pendant que les femmes travaillaient, les enfants jouaient entre eux  parmi les plantations de figuiers.
« Enfants, nous avons passé beaucoup de temps à jouer, manger et chanter au milieu des figuiers» dit Ahmed.
Cette expérience, dit-il, a eu de grandes incidences sur mon parcours. Fonctionnaire au ministère de l'Agriculture et de la Pêche maritime, Ahmed a consacré la majeure partie de ses 32 années de carrière à la réhabilitation et à la sécurisation de la transformation en valeur ajoutée des cultures marocaines. Il met l'accent sur les figues en raison de leur riche patrimoine biologique : au Maroc, les paysans cultivent depuis des millénaires des figuiers grâce à la reproduction d’espèces sauvages et locales, une pratique qui a permis à de nombreuses espèces de prospérer dans tout le pays.
Selon Yossef Ben-Meir, président de la Fondation du Haut Atlas, une Association maroco-américaine à but non lucratif, cette biodiversité est cependant menacée par l’absence d'investissement dans les pépinières collectives, l'utilisation irrationnelle de l'eau et l’absence de transformation à valeur et de commercialisation. Le gouvernement marocain indique que les paysans, incapables de tirer profit des occasions à valeur ajoutée pour les figues, les relèguent à des flancs de montagne et à d’autres zones difficiles d'accès pour le transport. Les terres plus accessibles sont, quant à elles, utilisées pour des cultures qui exigent beaucoup de ressources, comme le blé, la pomme et la poire. Dans certaines régions du Maroc, plus de 50% des cultivateurs de figuiers ont donc disparu et les figues non récoltées pourrissent sur l'arbre. D’anciens cultivateurs de figuiers sont anéantis.
Ce déclin de la production a donc entraîné une augmentation de la demande locale : les prix des figues fraîches au kilo, dit Ahmed, sont aujourd’hui plus élevés que ceux des bananes et des pommes.
La demande est certes élevée à l'échelle internationale (en 2014, la demande mondiale de figues a atteint 448 millions de dollars et a augmenté de 8% de 2007 à 2014, selon le Marketing Firm Index Box), ce qui représente une bonne occasion pour les agriculteurs marocains et les investisseurs.
M. Ben Meir affirme que pour entrer sur ce marché, les agriculteurs doivent d'abord accéder aux ressources financières et aux connaissances afin d’accroître la production et assurer une qualité constante.
L’Etat marocain a donc décidé d'investir dans la production de figues en partenariat avec la Fondation du Haut Atlas, qui est déjà active dans la production d'amandes et de noix bio. Ces institutions envisagent de mettre en place ensemble une pépinière près de Ouezzane, en raison de la tradition de la région à produire des figues et à cause des menaces auxquelles sont confrontées les plantations régionales de figuiers dues à la négligence qui a déjà entraîné l’extinction de variétés indigènes de prunes. 
Ce partenariat permettra d’appuyer 10 variétés de figues locales menacées et de distribuer de jeunes arbres gratuitement aux paysans. Les institutions concernées formeront également les paysans à la production bio certifiée et à la transformation en valeur ajoutée et susciteront la création d’une coopérative d'agriculteurs pour partager les connaissances et explorer de nouvelles possibilités de valeur ajoutée. Enfin, ce partenariat permettra également de créer un jardin pédagogique scientifique, représentant toutes les variétés régionales.
Ce programme-pilote profitera à 35.000 ruraux marocains en élargissant les cultures de figuiers de 1.000 hectares. L’Etat marocain et la Fondation du Haut Atlas tenteront d’atteindre l'objectif  d'augmenter la production nationale de figues de 126% au cours des cinq prochaines années.
Des connaissances approfondies sont nécessaires pour une plantation de figuiers près de Ouezzane où les paysans perdent des opportunités économiques par manque d'infrastructures et de connaissances. Ils sèchent, en effet, leur deuxième récolte pour donner plus de valeur aux figues et doivent vendre leur première récolte sous forme de figues fraîches au début de l'été, la haute teneur en eau de ces fruits neutralisant un séchage efficace. En l’absence d'une chambre froide d'entreposage et pour tirer le maximum de bénéfices de ce fruit délicat, ils doivent récolter tôt le matin et s’organiser pour transporter les figues vers les souks avoisinants dans l'après-midi.
Si les figues sèches sont vendues  localement entre 1,80 et 2 dollars le kilo et les figues fraîches, entre 0,80 et 1 dollar, cela représente une perte d'environ 50%.
Dans l’exploitation agricole, Ahmed Hakam montre un grand arbre aux nombreuses ramifications. Les paysans lui disent que cet arbre produit 300 kg de fruits par an. S’il était légèrement taillé, dit-il, il pourrait donner deux fois plus.
Interrogée à propos de ce que ferait la communauté agricole avec des revenus supplémentaires issus du soutien structurel et d’une plus grande efficacité, Fatima Khaima, une agricultrice qui a quitté l'école à 15 ans, insiste sur l'éducation des enfants. Il y a une école primaire assez fréquentée à un kilomètre et demi d’ici, dit-elle. Cependant, passé l’âge de 12 ans, près de 30% des enfants abandonnent l’école parce qu'ils n’ont pas les moyens de payer la somme d’1,20 dollar pour se déplacer jusqu’au collège  pour s’y restaurer.
Un autre problème, dit Fatima, est la qualité des routes. Les plantations de figuiers sont entourées de chemins de terre escarpés qui sont emportés en hiver.
"L’augmentation des revenus des figues nous aidera pour notre avenir", a dit Fatima.
Une personne bénéficiant déjà de la culture de figuiers est Jamal Belkadi, un paysan qui vit au village voisin d’Asjen. Jamal a démarré son verger en 2000 avec deux figuiers et grâce à la méthode traditionnelle de greffage, celui-ci compte aujourd’hui 170. Démarrant « avec zéro dirham par jour», Jamal réalise aujourd’hui des bénéfices de 4.000 dollars par an pour faire vivre sa femme et ses deux filles.
Jamal dit que ces figuiers comptent beaucoup pour lui. Ils sont également importants pour sa communauté car il crée des emplois agricoles saisonniers qui lui coûtent l'équivalent de trois arbres fruitiers par an.
“Je me sens heureux,” dit Jamal. «J’aime beaucoup ces arbres. J’y consacre mon travail. Je sue pour eux… Les gens viennent et mangent à leur faim». Et d’ajouter : « Que Dieu bénisse vos parents». «Je me sens plus en paix avec Dieu».
En investissant dans les communautés agricoles de figuiers, l’Etat marocain et  la Fondation du Haut Atlas peuvent étendre l’expertise de Jamal et réaliser les rêves des communautés de Fatima et d’Ahmed.
 
(La Fondation du Haut Atlas)
Ida Sophie Winter est étudiante à  l’Ecole de journalisme du Missouri et chef de projet auprès de la Fondation du Haut Atlas. Elle a séjourné au Maroc de 2014 à 2015 en tant que boursière de Critical Languages and Boren.
 
 
 

Par Ida Sophie Winter
Samedi 5 Décembre 2015

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