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Les Mémoires et l’Histoire




Il y a quelque chose d’intrigant dans le succès que rencontrent les Mémoires d’anciens chefs d’Etat ou de gouvernement. Que peut-on attendre, en effet, de ces grands barnums éditoriaux, sinon la justification et l’enjolivement des actions de leurs auteurs ?
Et pourtant, malgré les limites évidentes du genre, des millions d’exemplaires sont achetés, et parfois même lus, par un public qui semble davantage attiré par une furtive proximité avec un homme de pouvoir que par la vérité.
« L’histoire, ironisait le philosophe George Santayana (1863-1952), n’est qu’un tas de mensonges sur des événements qui ne se sont jamais passés, racontés par des gens qui n’étaient pas là ».
Le fait que ces chefs d’Etat « étaient bien là » et que « certains événements se soient effectivement passés » ne contredit pas, cependant, la première partie de la sentence. Lorsqu’il est utilisé par des gens de pouvoir et surtout par les plus contestés d’entre eux, ce genre littéraire appartient trop souvent à la catégorie des œuvres conçues comme des étouffeurs de vergogne et des exhausteurs de gloire.
Il y a bien sûr des hommes politiques qui ont raconté leurs souvenirs avec beaucoup de rigueur, contribuant ainsi à éclairer la marche tumultueuse des siècles. Les Mémoires de Guerre du général De Gaulle ou de Winston Churchill restent, en dépit d’inévitables coquetteries et partis pris, des exemples marquants de cet exercice ardu par lequel un homme qui a forgé l’Histoire cisèle sa propre histoire.
De Gaulle et Churchill étaient des géants, dont l’action immense nécessitait peu de mise en scène éditoriale, mais qu’en est-il des Mémoires des dirigeants d’époques plus récentes ? Quelle valeur accorder, par exemple, aux récits autobiographiques de l’ex-premier ministre britannique Tony Blair et de l’ex-président américain George Bush ? Que penser de ces souvenirs rédigés par des hommes accusés d’avoir largement fondé leur gouvernement sur la manipulation et la fabulation ? Comment croire que leur passage des bureaux du pouvoir aux salonnets de l’édition les ait convertis brusquement à l’ascèse de la vérité ?
Ce n’est pas dans ces livres de tête de rayon, lancés comme un nouveau savon, que les historiens trouveront les faits avérés dont ils font le matériau de leurs œuvres. Ils ne pourront en retenir que des anecdotes, des dialogues et des interprétations pour les comparer, le crayon rouge en embuscade, avec les témoignages d’autres acteurs ayant vécu les mêmes événements.
Echaudés par la vanité des hommes, conscients de la partialité et de la sélectivité de leurs souvenirs, les historiens les plus sérieux se limiteront sans doute à retirer de ces deux livres, conçus comme des best-sellers de l’immédiat et non comme des testaments pour l’au-delà, une pédagogie de l’autojustification, voire une méthodologie du règlement de compte.
Décrits par des critiques peu amènes comme intellectuellement anémiques et comme dépourvus de vision et de souffle historiques, ces Mémoires intéresseront sans doute davantage par les traits de caractère et les « valeurs » qu’ils dévoilent que par les événements et les débats qu’ils prétendent éclairer.
 En lisant Tony Blair, on ne peut que s’étonner une nouvelle fois des raisons qui ont amené la gauche britannique à abandonner son sort et son âme à une personnalité qui ne partageait guère les principes de justice et de solidarité dont celle-ci s’était toujours réclamée.
A moins bien sûr que l’on estime, comme l’écrivait récemment Roy Hattersley, dans l’hebdomadaire New Statesman, que la nomination de Tony Blair à la tête du New Labour fut guidée par l’obsession du retour au pouvoir après 18 ans dans l’opposition et par la conviction que « le parti travailliste ne peut gagner une élection que lorsqu’il cesse d’être travailliste »…
Le livre de George Bush soulève des questions plus lourdes encore car l’ancien président y affirme en toute bonne conscience des convictions qui remettent en cause une « certaine idée de l’Amérique », telle que celle-ci avait été imaginée par les Pères fondateurs.
« La vie, la liberté et la poursuite du bonheur », cette promesse enchâssée dans la Déclaration d’Indépendance américaine de 1776, ne semble guère exaucée par la justification de l’invasion de l’Irak et du « supplice de la baignoire » que George Bush développe vertueusement dans son livre.
Ces deux best-sellers confirment une autre constante des autobiographies : l’incapacité de nombre de dirigeants à reconnaître leurs erreurs et leurs fautes.
« Je ne suis pas croyant et je ne vais pas à confesse, mais on dirait que le repentir est aujourd’hui considéré comme une bassesse ou une faiblesse », s’étonnait l’écrivain Javier Matias dans El Pas, en soulignant la morgue avec laquelle, dans leurs Mémoires, George Bush, Tony Blair et leur compère espagnol José Maria Aznar trouvaient des raisons à leurs déraisons. « Aucun d’entre eux n’a exprimé la moindre repentance pour leur décision illégale, sournoise et catastrophique d’envahir l’Irak. Au contraire, ils affichent leur orgueil et leur satisfaction ».
En d’autres termes, on ne peut lire ces récits qu’accompagnés de « contrarians » qui ont fait du doute et du scepticisme leur métier. Lire Tony Blair ? Peut-être, mais avec, toujours à portée de main, le livre Blair’s Wars de John Kampfner. Suivre George Bush dans ses pérégrinations mémorielles ? A condition de constamment se ressourcer dans Fiasco de Thomas Ricks ou dans La plus grande histoire jamais vendue. Le déclin de la vérité du 11 septembre à Katrina, de Frank Rich.  « Faire le choix de l’histoire, proclamait avec passion Pierre Vidal-Naquet, c’est opter pour la fraternité avec la vérité. L’historien, cet homme libre par excellence, ne se partage pas. Même au plus vif d’une polémique, il ne peut que demeurer un historien, c’est-à-dire un traître face à tous les dogmes ».
Au terme de cette définition altière, l’Histoire exclut de ses terres les auteurs égotistes de Mémoires opportunistes. Tout comme leurs lecteurs, si ceux-ci se limitent à chercher dans les « confidences des grands personnages » la confirmation de leurs adhésions borgnes et le renforcement des mythes, des légendes et des vérités révélées qui, dans ce monde strié d’illusions et de duperies, leur servent de piètres béquilles.

* Journaliste, essayiste et militant des droits
de l'Homme belge

Par Jean-Paul Marthoz *
Samedi 4 Décembre 2010

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