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Les Etats doivent se désendetter




Les Etats doivent se désendetter
La crise de la dette transatlantique pose trois questions : met-elle le capitalisme de marché occidental dans une impasse systémique ? Menace-t-elle l’unité de l’Europe ? La démocratie elle-même résistera-t-elle au malaise social qui annonce la montée d’un populisme nationaliste, protectionniste et sécuritaire ?
Le bon fonctionnement du capitalisme requiert un partage efficient et juste de la valeur ajoutée entre salaires et profits. Le pendule est reparti dans un sens trop favorable au capital dans les pays occidentaux. Du coup, le capitalisme est en crise par déficit de demande globale. Cette crise s’est construite dans la durée.
Le surendettement public est en effet le terme logique de trois décennies de croissance obtenue au prix de l’aggravation des inégalités et du surendettement privé, ce dernier facilité par une politique monétaire de crédit abondant et à bon marché. La dette privée a d’abord été celle de la classe moyenne droguée au consumérisme et au crédit plastique, ensuite celle des ménages pauvres pris au piège du surendettement et des faillites personnelles, notamment par l’effet des subprimes, et enfin celle des institutions financières recherchant un effet de levier très élevé pour augmenter leur rentabilité.
La dette privée a alimenté la dette publique. D’abord certains Etats - notamment la France, la Belgique, l’Italie - ont cherché à compenser les inégalités par les dépenses publiques, mais sans oser lever les taxes nécessaires pour atteindre l’équilibre budgétaire à moyen terme ; ensuite la plupart des Etats occidentaux ont dû voler à la rescousse de leurs banques surendettées par l’effet de levier ; enfin, tous ont accru leurs déficits pour combattre la récession.
Mais du coup aujourd’hui, la plupart des Etats sont au bout du rouleau. Ils doivent se désendetter à défaut de quoi ils sont trop vulnérables à une remontée des taux d’intérêts au-dessus des taux de croissance de leurs économies, avec la menace inhérente de l’effet boule de neige. En outre, le vieillissement commande l’abaissement de la dette publique. Mais le "désendettement" de l’Etat pose deux problèmes : il a un impact déflationniste sur le niveau d’activité ; la répartition de l’effort doit être équilibrée entre rentiers, travailleurs indépendants et salariés et entreprises, notamment les PME.
Les Etats-Unis ont pu longtemps financer leur déficit par émission monétaire. Mais dorénavant, les marchés redoutent la dépréciation du dollar et exigent que le Congrès fasse son devoir en relevant les impôts et en diminuant les dépenses, notamment de santé, mais aussi de défense. L’échéance, désormais inéluctable, pourrait être reportée après l’élection présidentielle de 2012. Entre-temps, le dollar sera mis sous pression par les marchés, et son statut international sera remis en question.
Du côté européen, les marchés financiers ont identifié un risque nouveau, celui d’une faillite de l’Etat par défaut sur sa dette, et ont entrepris de jouer la dette de certains pays à la baisse, faisant exploser leurs taux d’intérêt obligataires et aggravant ainsi le surendettement : la charge de la dette augmente et la récession se creuse faisant monter le chômage. Le plan de sauvetage de la Grèce règle-t-il la question ? On peut en douter malgré le défaut partiel, malgré l’allongement des périodes de maturité et la baisse des taux consentis grâce à l’intervention solidaire des autres Etats de la zone.
Si l’austérité continue à étouffer la croissance, le risque est double : un refus du peuple grec de poursuivre les efforts et les réformes et un rebondissement de la crise financière grecque et son extension aux autres pays périphériques, voire à des "gros morceaux" comme l’Italie, la France et la Belgique.
Bref, le capitalisme occidental qui joue depuis trois décennies la croissance par l’endettement, notamment en raison d’une répartition trop inégalitaire des revenus, est au bout de sa course. Trois routes s’ouvrent devant lui : d’abord celle, imaginable seulement à long terme, d’un retour à la croissance grâce à l’innovation technologique et institutionnelle et au changement des modes de production et de consommation imposés par l’écologie ; ensuite celle de l’inflation qui sacrifierait les rentiers aux entrepreneurs, mais avec le risque d’un emballement non maîtrisable; enfin, la plus probable, celle d’une déflation plus ou moins larvée qui va poser d’une manière plus aiguë encore le lancinant problème de l’emploi des jeunes.
L’Europe peut-elle résister à une dégradation différenciée des économies qui la composent ? La démocratie tiendra-t-elle le coup si de vraies réponses ne sont pas apportées au problème du chômage et des coupes sociales ?
La crise est pourtant à ce point profonde qu’elle n’aura pas d’issue satisfaisante sans une saisie de la double problématique de la croissance et de la répartition par la démocratie au niveau européen. Faire la part de l’inéluctable : le climat, la fin de la rente coloniale, l’ouverture des marchés. Intégrer les économies nationales par des politiques industrielles et financières communes. Mettre fin à la concurrence fiscale de manière à partager équitablement l’effort drastique d’assainissement budgétaire entre riches et classes moyennes et préserver les pauvres. Transformer la zone euro en fédération budgétaire et monétaire. Doubler l’Eurozone d’un noyau de défense commune pour assurer une véritable autonomie de la politique étrangère. Voilà l’agenda européen à venir.
La crise systémique du capitalisme occidental peut marquer la fin de l’Europe et la remise en cause de la démocratie dans de nombreux Etats. Elle peut, à l’inverse, susciter une prise de conscience citoyenne et un leadership au seul niveau véritablement pertinent, celui de l’Europe.
Par Pierre DEFRAIGNE
Directeur général honoraire à la Commission européenne

Libé
Lundi 8 Août 2011

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