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Les Danaïdes aux portes de l’Europe


Quand il s’agit de problèmes humains, la mythologie joue un peu le rôle du roman aujourd’hui



Il serait urgent d’aller relire ces vieux textes que nos barbares ont bannis des écoles

Les mythes sont des instruments de réflexion et d’interprétation du monde. Ainsi, la tragédie des filles de Danaos nous en dit-elle long sur l’accueil de personnes en danger. Les rejeter à la mer, cela ne se fait pas, affirmait déjà Eschyle vers 500 avant JC. 

Tout le monde connaît le châtiment des Danaïdes, contraintes aux Enfers de remplir continuellement un tonneau sans fond. Mais ce que l’on sait moins, c’est de quel crime elles s’étaient rendues coupables : ces dames - elles étaient 50, filles de Danaos - avaient, au cours de leur nuit de noces, tué leur époux respectif, les 50 fils d’Egyptos, au demeurant également leurs cousins. Toutes sauf une, arrêtée dans son élan par la beauté de son conjoint endormi. A leur décharge, on précisera que ce mariage imposé par la force leur était odieux, et que c’étaient elles les premières victimes.

Pour réfléchir sur le monde

Tout cela c’est bien beau, me direz-vous, mais c’est que des «conneries», une de ces innombrables histoires inventées par les Grecs - aussi inventifs, soit dit en passant, pour raconter des histoires que pour éviter l’impôt.
Des «conneries» ? On ignore trop souvent ce qu’est la mythologie. La mythologie, ce ne sont pas des histoires bizarres, des contes pour endormir les enfants, ou pour leur faire peur, selon l’inspiration du moment. C’est un instrument de réflexion, d’interprétation du monde. Quand il s’agit de problèmes humains, la mythologie joue un peu le rôle du roman aujourd’hui. Dans le roman, on invente des histoires pour dire le monde, comment on essaye de l’analyser, comment on le ressent, comment on s’y situe. Les Anciens avaient à disposition un stock d’histoires qu’ils utilisaient à leur guise pour réfléchir sur leur monde.

Fuir le malheur le plus 
glorieux

Ainsi, dans sa tragédie titrée «Les Suppliantes», Eschyle (vers 500 avant JC) nous montre, aux débuts de l’aventure, les 50 Danaïdes, accompagnées de leur père, abordant en terre grecque, à Argos, après avoir fui la Syrie, poursuivies par les 50 fils d’Egyptos qui veulent leur imposer ce mariage auquel elles répugnent. Donnons-leur la parole : «Quittant la terre divine proche de la Syrie, nous fuyons, non pas en vertu de quelque bannissement public pour crime, décrété par vote de la cité, mais en raison d’une aversion innée pour les hommes, le mariage avec les enfants d’Egyptos, insultées par leur dessein impie. Danaos, notre père, notre conseiller, notre guide, en réfléchissant à cela, a opté pour le malheur le plus glorieux, de fuir sans délai à travers la vague marine et d’aborder à la terre d’Argos». 

Entrez dans la ville

Le roi des lieux, arrivé sur place, est fort ennuyé, car cela ne lui dit rien d’abriter les fugitives et de risquer d’entrer en guerre contre les fils d’Egyptos et leur patrie, d’entraîner ses concitoyens dans une aventure à coup sûr ruineuse, peut-être mortelle. Il demande à en référer à ses gens. Ainsi dit ainsi fait. C’est Danaos qui vient leur annoncer le résultat de la délibération : «L’air a frissonné quand ils ont proclamé cette décision, que nous habitions avec eux cette terre, libres et à l’abri d’un enlèvement et de toute tentative de s’emparer de nos personnes, et qu’aucun habitant ou étranger ne nous emmène, et que si violence nous est faite, celui des habitants qui ne nous aurait pas aidées serait frappé de déshonneur et d’exil public».
Plus tard, c’est le roi lui-même qui vient parler aux Danaïdes : «Vous toutes, avec vos fidèles suivantes, prenez courage, et entrez dans la ville bien bâtie, enclose de tours édifiées avec une technique habile. La cité y possède de nombreuses maisons. Moi-même, je dispose d’un palais assez vaste. Mais, si cela vous agrée, vous pouvez habiter chez des particuliers, ou dans des maisons où vous serez seules. Libre à vous de choisir ce qui vous parait le mieux et le plus agréable. Je réponds de vous, moi et tous les citoyens qui vous l’ont garanti par leur vote».

Il ne s’agit pas de croire

Eschyle, soyons-en sûrs, ne croyait pas plus à la véracité de cette histoire que nous ne croyons à l’authenticité historique d’une Madame Bovary. En mythologie, le verbe croire n’a pas de sens et la question, souvent posée, «les Anciens croyaient-ils à leurs mythes ?» est stupide. Essayer d’y mettre de l’ordre en combinant la version de la fuite et de l’accueil avec celle, mieux connue, du mariage forcé et du meurtre, cela n’a pas de sens non plus.
Ce qu’Eschyle a voulu faire, en adoptant cette variante du mythe, c’est réfléchir, et faire réfléchir son public, l’Athènes où la démocratie était en train de se construire, sur la problématique des réfugiés - problématique qui se posait déjà de son temps et qui s’est posée d’ailleurs à toutes les époques et en tous lieux.

Une réponse : accueillir

Et sa réponse est claire : s’agissant de personnes en danger, il n’y a qu’une attitude possible, c’est l’accueil, quels que soient les embarras et les risques encourus.
Réponse claire, mais sans angélisme néanmoins, comme en témoignent ces ultimes conseils délivrés par Danaos à ses filles : «Mes enfants, en échange de tels services, vous devez pour les Argiens, redoubler de vénération et de reconnaissance… Chacun porte une langue prête à médire de l’étranger et se laisse aller facilement à le salir de ses propos. Aussi, je vous incite à ne pas me couvrir de honte et à profiter des facilités qui vous sont offertes tout en mettant la modestie à plus haut prix que la vie». 
La leçon est d’autant plus forte que les personnes en danger sont ici des femmes, à savoir ces êtres unanimement considérés comme inférieurs chez les Grecs. Et qui plus est des étrangères. Rejeter des réfugiés à la mer, serait-ce même «des gens pas comme nous», cela ne se fait pas. Du moins chez des gens civilisés, pas des barbares. A charge pour eux/elles de se faire accepter : les droits et les devoirs de part et d’autre.
Pour ceux qui en douteraient, j’ajouterais que toute l’œuvre d’Eschyle, que toute la tragédie grecque dans son ensemble, joue le même rôle de réflexion sur le monde. Il serait urgent d’aller relire ces vieux textes - que nos barbares à nous ont bannis des écoles.
 

Par Jean-Marie Custers Professeur belge de grec et de latin retraité
Mercredi 9 Décembre 2015

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