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Le spectacle «Ntahowa» de Asmaa Houri présenté au Théâtre Mohammed V : Symphonie d’un procès politique




Le spectacle «Ntahowa» de Asmaa Houri présenté au Théâtre Mohammed V : Symphonie d’un procès politique
J’ai cette mauvaise habitude de ne jamais me contenter d’une seule et unique définition du théâtre. Mais si on me demande d’en choisir une, j’opterai pour celle-ci : tout comme les pratiques humaines spectaculaires, le théâtre est d’abord et avant tout un art de communication collective. Un auteur s’adresse à un lecteur-metteur en scène qui, à son tour, s’adresse à un public à travers les paroles et les gestes des acteurs. C’est toute une collectivité, une «assemblée» qui met en place un dispositif scénique qui permet à cette dernière de dire et de faire quelque chose devant un public venu pour voir et entendre. La scène est avant tout un espace de prise de parole publique. Tant que les acteurs sont sur scène, les spectateurs ont l’obligation éthique d’écouter et de voir ce qui se fait sur scène. Ceci ne fait qu’une petite partie de ce que nous appelons «convention théâtrale». Or, cette même convention est soutenue, confortée par la notion de civisme inhérente à la naissance même de la démocratie (et de la rhétorique !) chez les Grecs. Sans doute, l’une des fiertés des Grecs est d’avoir inventé un art qui est, au fond, l’exercice démocratique le plus visible dans les sociétés. Je hasarde une explication: le degré de civisme, dans une société (y compris la marocaine), se mesure aussi par la qualité d’écoute du spectateur et par le respect qu’il a (ou non) de ceux qui sont sur scène: les acteurs.
Dans un autre sens, la pratique théâtrale ne peut être liée uniquement à une dimension esthétique. Le théâtre est aussi un engagement social, une aspiration d’ordre politique. Le spectacle auquel j’ai assisté, samedi 6 octobre, au Théâtre Mohammed V, «Ntahowa», de la Compagnie Anfass, s’inscrit dans cette double perspective : le poétique et le politique.
Au Maroc, le cinéma plus que le théâtre s’est approprié une partie noire de notre histoire contemporaine appelée «années de plomb» dont les conséquences néfastes et inhumaines sont aujourd’hui connues de tous. Des hommes et des femmes ont été enlevés, séquestrés, torturés, suppliciés sans aucun jugement, sans aucune sentence officielle. Sans aucune impunité et avec une cruauté inouïe, ils ont été sauvagement torturés. Des hommes et des femmes dont le seul et unique «crime» se résume à deux mots : penser différemment.
Le son d’une radio dont les stations ne cessent de changer, envahit la salle déjà obscure. On passe rapidement, frénétiquement presque, d’une station à l’autre. Quelqu’un semble chercher en silence et dans l’ennui quelque chose. Contre toute attente, une information de taille finit par tomber dans les «oreilles» de la salle déjà silencieuse : le gouvernement décide de créer une commission d’enquête sur les violations des droits de l’Homme durant une période toute récente.
Habillée de rouge, une jeune femme, Layla, (Meryem Zaimi) enroule nerveusement un fil à tricoter lui aussi rouge. Je ne pouvais m’empêcher de penser au fil qu’Ariane fournira à Thésée pour l’aider à sortir du labyrinthe une fois le monstre, le Minotaure, tué. Ce fil rouge rêveusement enroulé allait constituer dans ce spectacle, la ligne directrice, l’objectif, l’objet de désir de Layla: se venger du médecin. Mais qu’a-t-il fait pour mériter cette vengeance ?
Layla, cette jeune femme est une ex-militante, emprisonnée et torturée durant ces années dites de plomb. Le mari de Layla  (interprété par NoureddineTouami) invite chez lui un ami (joué par Mohamed Choubi), un médecin aimable aux apparences courtoises. L’ex-prisonnière croit reconnaître en ce visiteur gentil et aimable son ancien tortionnaire. Au fil de l’action, ses doutes se transforment en réalité. Le médecin mélomane qui nourrit une passion viscérale pour la musique classique (Chopin) fut aussi un expert dans l’art de la torture et des sévices corporels dont Layla fut une des victimes. Le comportement de ce personnage féminin indique un dérèglement, un déséquilibre mental. Elle est le centre et aussi le moteur dramaturgique de la pièce. Layla décide alors de se venger, de rétablir un équilibre manquant. Elle parvient à convaincre son mari de participer à un procès qu’elle a institué elle-même. Un triangle dramatique s’installe : le persécuteur (médecin), la victime (Layla) et le sauveur (le mari). L’inversion imprévue des rôles génère le coup de théâtre. Le persécuteur devient victime, la victime prend le rôle du persécuteur et le sauveur, le mari, renonce tout simplement à ce rôle et quitte momentanément la scène.
Ce procès à huis clos basculera très vite dans la violence verbale et l’agression physique de ce médecin à la fois mélomane et criminel. Le médecin, personnage-oxymore par excellence, est en effet le point de convergence, le carrefour des contradictoires ; il est à la fois la valeur et son contraire ; en lui, la beauté et la laideur éthique, le bien et le mal s’allient et se confondent.
Les moments d’aveux et de confessions forcées sont solennels. L’image vidéo saisit ces instants de vérité, ces témoignages horribles. Lorsque le tortionnaire avoue ses crimes devant une caméra allumée, le théâtre rejoint le cinéma dans un moment de triomphe historique et de gloire poétique. Cette alliance artistique sert aussi bien la stylistique du spectacle, sa densité esthétique que son engagement social et politique. Quand l’image cinématographique est intégrée intelligemment au langage scénique, elle ne peut que servir généreusement le théâtre. Quoi de mieux que l’art, la poésie et le chant pour détecter le mensonge et donner à voir la vérité ? Les moments de triomphe du théâtre sont, dans cette mise en scène, les moments où le médecin cesse d’être un personnage et devient tout simplement une personne…
Le spectacle est une véritable symphonie où la musique (composée par Rachid Bromi), les corps-voix des acteurs et toutes les composantes scénographiques (Abdelmajid El Haouasse et SafiaMaânaoui) tentent de reproduire subtilement les crispations sourdes d’une mémoire étouffée. Le succès du spectacle proposé par de Asmaa Houri provient de cette combinaison sensible et harmonieuse de l’ensemble de ces codes scéniques qui finissent par briser le silence, démasquer les coupables, donner à voir l’un des vrais visages de ces fantômes meurtriers qui sont encore parmi nous. Ntahowa est un exemple vivant de ce que peut être un théâtre où la poésie se confond avec la politique. Ntahowa, une très belle célébration collective de la mémoire historique. Ntahowa, un moment plein de plaisir et de vérité. Une belle musique de chambre.

*Critique de théâtre
et professeur chercheur
Faculté Polydisciplinaire de Taza
Université Sidi Mohamed
Ben Abdellah- Fès

Rachid MOUNTASAR
Jeudi 18 Octobre 2012

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