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Le retour de l’enfant prodigue




Le dernier livre de Hicham Tahir ressemble sous certains angles au film de Francis Ford Coppola “Apocalypse now”. Le narrateur est de retour au Maroc après une longue absence. Il veut revoir les visages de son pays et s’y enfonce comme le capitaine Willard s’engouffre dans les ténèbres. Les différents personnages du roman sont comme les arbres qui longent le fleuve où erre un bateau ivre. On plonge dans la société marocaine comme la troupe de militaires plonge dans la jungle du Vietnam.
Sauf que dans « La ruelle des pieds nus », ce n’est pas vers le néant que se dirige le protagoniste mais plutôt vers la vie, vers une forme de mémoire qui est aussi une rédemption accompagnant le départ vers des cieux nouveaux. En effet, le roman s’ouvre sur le retour du fils prodigue dans sa ville natale.
Mouad était parti faire des études au Canada. Maintenant, il y travaille. Huit ans qu’il n’avait plus foulé le sol de Kénitra. Aujourd’hui, il vient d’arriver dans son quartier natal Hay El Atlas. Cet endroit où il a grandi, où il a marché pieds nus dans les ruelles, où il a joué avec les autres enfants.
La première rencontre est avec sa mère. Il se remémore en la voyant les larmes qu’elle avait versées à l’aéroport, lorsqu’il était parti à l’étranger. Il se remémore les séances de webcam, les moments qu’il a ratés à cause de son absence et auxquels il avait assisté uniquement grâce à la petite caméra de son ordinateur. Il repense aussi au divorce. C’était lors de son enfance. Sa mère l’a élevé seule, comme une dure : « Elle m’avait appris qu’il n’est jamais question de genres. De nombreuses femmes avaient trois couilles, pendant que des hommes n’en avaient aucune ».  Il éprouve de grands élans de tendresse à son égard et ne peut s’empêcher de les exprimer par ses larmes, faisant fi de la tradition invitant à garder une certaine pudeur dans les sentiments. Les hommes se féminisent, les femmes se masculinisent. Les genres se troublent. Mais l’émotion est présente à chaque page. Après les retrouvailles avec la mère, c’est au tour de la grand-mère. L’memma. Elle est tellement heureuse de revoir son petit-fils qu’elle l’autorise à marcher avec ses chaussures sur le tapis alors que les autres doivent se déchausser. Peu à peu, les tantes, les cousines et d’autres membres de la famille commencent à affluer. Le retour du fils prodigue travaillant à l’étranger est un événement. L’une des premières choses que l’on évoque est son futur mariage : « De toute façon, il vaudrait mieux que tu la prennes d’ici. Une Marocaine musulmane.  Une qui connaîtra tes traditions et tes valeurs. Une qui saura te cuisiner de bons plats marocains et éduquer tes enfants. Evite les étrangères et chrétiennes ». Si le différencialisme culturaliste hérité des ingérences impérialistes du XIXe au Maghreb et du Protectorat a encore la peau dure, les processus de construction de soi se réinventent. Mouad est content d’avoir quitté le Maroc, de s’être métissé, d’être devenu hybride, d’être devenu un « lui-même » composite échappant aux assignations identitaires. Cela ne l’empêche pas d’être attaché à son pays, à ses traditions, à ses souvenirs. Le matin, au réveil, il se délecte du thé à la menthe, des meloui (crêpes), des beghrir (beignets). Les rencontres se poursuivent. Mouad apprend le mariage de certains amis d’enfance et le décès d’autres personnes qu’il a connus. Chacun a son histoire.
La route tourne pour tout le monde. Abdelaziz, le gentil garçon avec qui il jouait est devenu islamiste et a été tué par les Frères quand il a pris ses distances avec eux. Mouad découvre ce « nouvel islam des paraboles, des chaînes coraniques et des prédicateurs charmant-charmeur. Cet islam où il était constamment question d’obliger l’autre à suivre la chari’a ». La vie est parfois de ce qu’Hicham Tahir appelle «une beauté moche ». Les rencontres se poursuivent, élargissant de plus en plus l’immersion de Mouad dans la société marocaine. On passe de la demeure familiale au quartier, avec Ayoub, l’ami amazigh qui n’est pas pressé de se marier et aime draguer les jolies filles. On entre aussi dans ces lieux clos que sont les bars. Mouad y rencontre Basma qui lui parle de ses voyages, de son mariage, de sa folie.
Les visages se succèdent les uns après les autres. Chacun a une tranche de vie à raconter : « C’est drôle, je ne me souviens même pas pourquoi je te raconte ma vie. Peut-être parce que... Ah oui ! Ils ont bien raison, nous les Marocains, on n’a pas vraiment besoin de psy, on se confie facilement à la famille, aux amis, aux inconnus. On fait confiance facilement ».
Le lecteur continue de s’enfoncer dans l’univers social de Mouad. Comme une pierre que l’on jette dans l’eau. Au départ, les cercles sont tout petits. Mais ils deviennent de plus en plus grands pour, au final, atteindre tous les bords de la mare. De Kénitra, le narrateur se retrouve à Casa. Il y rencontre son père, tout autant que ses souvenirs et ses démons. Là encore, les hommes se féminisent, les femmes se masculinisent. C’est un des fils conducteurs du récit. Tout autant que l’écriture, qui fait son apparition dans le récit à ce moment-là. L’enfance dont se souvient Mouad en revenant dans ces lieux est lié à de longs moments d’écriture. Il écrivait tout dans son cahier. Ses souvenirs, ses jeux, son premier amour lorsque son regard croisa des yeux inconnus, dans le quartier. L’écriture mélange le passé et le présent.  Le Maroc qu’il retrouve a quelque chose de sombre, notamment au niveau de cette « jeunesse, dont la seule différence qu’elle avait avec les morts, c’était qu’elle pouvait encore respirer ». Les univers dont parle l’auteur sont marqués par la précarité, par le terrorisme, par le sida qui se transmet lors de rapports non protégés. Les rencontres sont une ronde, à l’image de celle décrite par Arthur Schnitzler.
Seules les femmes arrivent à garder leur dignité dans ce monde désenchanté. Même s’il y a un prix à payer comme le montre la rencontre avec la belle Najat, qui sait mener les hommes à la baguette en utilisant les charmes de son corps et en jouant la naïve. Seules les femmes gardent leur dignité. Et aussi Mouad. Qui sait ce qu’aimer veut dire.

 * Enseignant chercheur  CRESC/EGE Rabat
(Cercle de littérature contemporaine)

Par Jean Zaganiaris *
Jeudi 25 Août 2016

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