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Le réquisitoire de Chritiane Taubira contre la déchéance de la nationalité

«Vous ne serez jamais plus Algériens, Marocains, Tunisiens, Maliens, Sénégalais, et vous ne serez jamais Français…»




-« Etaient–ils des binationaux, les neuf qui ont semé la mort et la désolation dans Paris ce soir du 13 novembre ? Par contre, ils ont tué des binationaux : vingt-sept ! Trois fois plus qu’eux… »
Le réquisitoire de Chritiane Toubira contre l’inscription de la déchéance de la nationalité dans la Constitution française, n’a pas tardé. Immédiatement après sa démission, le 27 janvier,  la Garde des Sceaux publie  son livre  « Murmures à la jeunesse ». Cet ouvrage a été écrit  dans le plus grand secret  au lendemain des attentats du 13 novembre 2015.  Tout semble avoir été orchestré, sa publication le 1er février, soit cinq jours après sa démission du gouvernement et quatre jours avant le début de l’examen du projet de loi sur la déchéance de la nationalité à l’Assemblée nationale.  La ministre a souhaité aller vite pour que le livre sorte au moment où le débat fait rage dans une France divisée sur cette question. Cette déchéance vise les citoyens binationaux, ce qui  remet en cause une valeur fondamentale  de la Constitution française : l’égalité des citoyens puisque pour les mêmes faits certains pourraient être déchus de leur nationalité et d’autres, non binationaux, ne pourraient pas l’être.
Dans ce livre, Christiane Taubira ne parle pas uniquement  de la déchéance de  la nationalité. Elle parle aussi  du terrorisme et des jeunes Français égarés et embrigadés dans la guerre de Syrie. Dans ce livre de 100 pages, l’auteur consacre une vingtaine de pages à la question de la déchéance. L’ancienne ministre développe un argumentaire sur l’inefficacité de la mesure, sur l’absence de toute dissuasion et aussi sur  le symbole que cela induit. Elle s’interroge sur ce que sera  le monde si chaque pays expulse ses nationaux de naissance considérés comme indésirables. L’auteur poursuit son réquisitoire :
« A qui parle et que dit le symbole de la déchéance de la nationalité pour les Français de naissance ? Puisqu’il ne parle pas aux terroristes …, qui devient, par défaut, destinataire du message ? Celles et ceux qui partagent, par totale incidence avec les criminels visés, d’être binationaux, rien d’autre. … C’est à tous ceux-là que s’adresse, fût-ce par inadvertance, cette proclamation qu’être binational est un sursis. Et une menace : celle que les obsédés de la différence, les maniaques de l’exclusion, les obnubilés de l’expulsion feront peser, et le font déjà par leurs déclarations paranoïaques et conspirationnistes, sur ceux qu’ils ne perçoivent que comme la cinquième colonne. »
Du même coup, Christiane Taubira critique l’attitude des politiques qui défendent la déchéance, comme le Premier ministre Manuel Valls, et ajoute que le pays doit être capable de régler ses propres problèmes avec ses nationaux au lieu de les priver de leur nationalité :
« Osons le dire : un pays doit être capable de se débrouiller avec ses nationaux. Que serait le monde si chaque pays expulsait ses nationaux de naissance considérés comme indésirables ? Faudrait-il imaginer une terre-déchetterie où ils seraient regroupés ? »
Elle pose aussi  la question sur la nationalité de ceux qui ont commis les attentats de Paris et de ceux qui sont morts : 27 victimes des attentats de Paris étaient  des binationaux. Ce qui veut dire que le terrorisme est aveugle, il frappe tous les humains quelles que soient leur origine et leur religion.
« Etaient–ils des binationaux, les neuf qui ont semé la mort et la désolation dans Paris ce soir du 13 novembre? Par contre, ils ont tué des binationaux : vingt-sept ! Trois fois plus qu’eux. Ne s’excluent-ils pas de fait de la communauté nationale ? »
Pour l’ancienne ministre,  la République a  failli et abandonné ses enfants à l’extrémisme religieux qui touche en premier lieu les enfants de l’immigration issue du Maghreb et des pays subsahariens. Cet extrémisme qui exploite la question identitaire et qui leur offre un rôle alors que la République ne leur offre rien.
« Faute de fabriquer une appartenance plausible et accueillante, la République laisse du champ à l’endoctrinement par les marionnettistes sans scrupules qui, bafouant toute probité, parviennent à berner les esprits désemparés en assenant : “Vous ne serez jamais plus Algériens, Marocains, Tunisiens, Maliens, Sénégalais, et vous ne serez jamais Français. Soyez musulmans, c’est votre seule identité stable et légitime.” Il faut démolir cette impasse. Trop stérile et potentiellement meurtrière. »
Christiane Taubira lance un réquisitoire contre tous ceux qui sont contre tout ce qui est différent dans la société française, l’autre, le différent qu’il faut toujours prendre en otage ; hier c’était le juif, aujourd’hui c’est le binational :
« Tout ce qui n’est ni figé ni fermé les trouble. Un temps c’est le juif, un autre c’est l’Arabe, puis le Nègre, puis le musulman, après ou avant c’est la femme, ensuite l’homosexuel, puis le binational… »
Dans ses murmures aux jeunes Français, Christiane Taubira a utilisé plusieurs fois l’argument des chiffres en parlant de la situation des jeunes en France. Depuis sa création en 2014, avec sa plate-forme d’appel, le Centre national d’assistance et de prévention de la radicalisation a permis le signalement de 3900 personnes. En 2015 52%  des personnes signalées sont des convertis récemment.
Elle parle des prisons et de la propagation de l’extrémisme religieux  dans le  milieu pénitentiaire  mais pas seulement. Nombreux sont ceux également qui  adhèrent aux idées djihadistes via Internet
Elle évoque également d’autres sujets, tels que l’esclavage et la colonisation en utilisant un style simple, concis et  poétique.
Pour étayer son réquisitoire, l’auteur  convoque de grandes plumes : des poètes comme Mahmoud Darwish, Aimé Césaire, Abdellatif Laâbi, Pablo Neruda, René Char, Edouard Glissant, Nazim Hikmet et des penseurs comme Frantz Fanon, Gilles Deleuze, Félix Guattari, …
Il y a des pages magnifiques sur le peuple français. C’est le style Taubira qui fait d’elle une grande voix.
Dans son livre, François Hollande est épargné par l’ancienne Garde des Sceaux.  Dans une postface, elle souligne même une certaine grandeur du Président en réaction à cette nuit des attentats. Cependant, elle n’épargne pas son Premier ministre,  Manuel Valls, mais sans l’attaquer directement. C’est  un farouche défenseur de la déchéance pour les binationaux, par principe, peut-être pas,  mais pour suivre l’opinion publique qui est très favorable à cette déchéance suite à l’émotion suscitée par les évènements tragiques de Paris.
Au-delà, avec la démission de Christiane Taubira, c’est le départ du symbole de l’aile gauche du gouvernement. C’est maintenant la ligne Valls qui prédomine,  pourtant très minoritaire au sein de la gauche française mais très populaire dans l’opinion publique, qui change au gré de l’actualité.
Doit-on gouverner suivant les réactions de l’opinion publique ou rester fidèle à ses valeurs ? C’est le grand dilemme du pouvoir.
Youssef Lahlali


 

Samedi 27 Février 2016

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