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Le péché de l’harmonisation par le haut




Le péché de l’harmonisation par le haut
Un an après le coup de semonce des marchés sur la Grèce, la note de cette dernière a été encore abaissée de trois crans par Fitch, la perspective sur la dette italienne dégradée par Standard & Poor’s, et la contestation populaire avance en Espagne contre les mesures d’austérité : la crise européenne n’en finit pas de s’éterniser. Les plans de sauvetage ne semblent pas infléchir la tendance. Une occasion de revenir sur ce qui est probablement la cause la plus profonde de la débâcle : non pas les méchants spéculateurs, la mondialisation ou les chinois, mais le péché -européen- d’harmonisation par le haut.
Avant le lancement de l’Euro, un certain Milton Friedman venait rompre l’euphorie généralisée à l’égard de la monnaie unique : pour lui, l’union monétaire montrerait sa fragilité à la première récession européenne. La raison ? Une politique monétaire unique pour des nations aux trajectoires économiques très différentes : on a imposé une monnaie homogène sur une zone économique profondément hétérogène.
La monnaie est en effet ce que les anglo-saxons appellent une institution, pas au sens d’une organisation, mais d’une pratique, d’une règle qui permet aux acteurs de se coordonner. Une institution doit ainsi répondre au besoin spécifique d’un groupe, d’une communauté ou d’une nation, et ce besoin lui-même est fonction de la culture, du niveau de développement etc. 
Dans nos systèmes actuels de banques centrales, monnaie signifie aussi politique monétaire. Or, cette dernière doit être logiquement liée fortement au taux de croissance de l’économie. Dans ce cadre, on n’applique pas le même taux d’intérêt à une économie qui croît au rythme de 2 % et à une autre qui croît à 6%. Un taux d’intérêt de 4% serait par exemple trop élevé dans la première, étouffant d’autant la croissance, et trop bas dans la deuxième, générant une bulle inflationniste. Or l’Euro a permis exactement ce scenario. Un taux «moyen», avec d’un côté un pays comme l’Allemagne avec une croissance faible et affaiblie, de l’autre un pays comme l’Espagne où a fleuri une bulle immobilière et un endettement public et privé.
Mais le péché va plus loin. La zone monétaire unique n’étant pas doublée d’un budget unique, les politiques budgétaires sont restées nationales. Bien sûr, le Pacte de Stabilité et de Croissance avec les deux chiffres magiques de limite de 3% du PIB pour le déficit et de 60% du PIB pour la dette publique était censé faire en sorte que chacun reste dans les clous. A ceci près que peu le respectaient, et notamment l’Allemagne et la France...
Cependant, une zone monétaire unique a donné l’impression que la dette grecque et la dette allemande c’était la même chose, d’où des spreads très faibles entre les deux obligations souveraines avant la crise. Profitant d’un accès privilégié à l’emprunt du fait de la signature «Euro» (que l’on a sans doute trop rapidement confondu avec «Deutsche Mark»), et dans un contexte de taux bas, un pays comme la Grèce s’est facilement endetté... Et pas pour investir, mais pour dépenser dans un contexte de clientélisme généralisé. Les investisseurs on alors peu à peu réalisé que si le risque de change avait disparu, le risque de défaut était lui bien présent.
Certains pensent que l’harmonisation par le haut n’a pas été achevée, et que c’est précisément pour cela qu’elle a pour l’instant échoué : il faudrait à l’Europe un budget commun. L’Europe deviendrait ainsi un réel super-Etat avec une politique monétaire commune et une politique budgétaire commune. Même si des premiers pas ont été faits dans cette direction depuis un an, les résistances s’expriment. A bon droit, car on ne saurait trop insister sur la dangerosité d’un tel scénario : il empêcherait toujours davantage la responsabilisation des gouvernants et, redistribution aidant, il accroitrait les incitations des tire-au-flancs ainsi que la corruption, avec des perspectives de dynamisme économique considérablement affaiblies. Dans ce cadre, les tensions nationalistes, fondées sur la jalousie et la stigmatisation dans un système opaque favorisant la déresponsabilisation, menaceraient de faire imploser l’union – et la paix que les européens cherchent depuis des siècles.
Ainsi il n’est pas question de jeter l’intégration européenne aux orties : encore une fois, elle est fondamentale pour la prévention de ce cancer qu’est le nationalisme et donc pour la préservation de la paix. Mais cette intégration doit se faire d’abord par le simple libre échange, le «doux commerce» de Montesquieu : quand les barrières économiques tombent, peu à peu les verrous politiques sautent parce que les intérêts réciproques des deux côtés d’une frontière effacent peu à peu les intérêts «nationaux» (politiques).
Ensuite, le processus d’intégration politique doit respecter le processus lent du fédéralisme «du bas vers le haut», dans le respect de la diversité, en faisant jouer la concurrence institutionnelle qui permet, dans un mécanisme d’essai-erreur-correction, de trouver peu à peu les meilleures solutions. Car l’harmonisation «par le bas» ne gomme pas les différences, elle les fait jouer ensemble. Elle est par nature imparfaite, contrairement aux plans de brillants technocrates. Mais lorsque les plans parfaits se trompent, c’est généralement pour tout le monde en même temps, et nous voyons ce que cela donne.
 
 * Article publié en collaboration avec www.unmondelibre.org

PAR EMMANUEL MARTIN (Analyste) *
Lundi 30 Mai 2011

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