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Le paradis perdu de Maï-Do Hamisultane

“La Blanche” est le premier roman de l’écrivaine avant “Santo Sospir”




Il y a quelque chose dans le style de cette jeune écrivaine franco-marocaine qui se situe entre Marcel Proust, Marguerite Duras et Mohammed Khair-Eddine. Quelque chose qui transcende les mots, les temps, les émotions. Et qui nous entraîne loin de notre quiétude de lecteur. La narratrice annonce le ton : «J’ai senti l’éternité basculer dans le vide». Les années passent, la vie se consume. Les événements traumatiques et la mélancolie prennent le pas sur les beaux jours de l’enfance et sur les émois des premières romances. Tout le roman tourne autour d’un paradis perdu, d’un Eden dont on a été chassé. La narratrice évoque la belle maison Mira Ventos à Casablanca, où tout le monde se sentait bien. Les enfants s’amusaient, les adultes conversaient agréablement. Et puis des événements violents sont venus perturber ce havre de paix. Le grand-père a été assassiné. La jeune fille est définitivement sortie de l’enfance. Elle marche sur le sable, perdue dans ses souvenirs : «Je me suis levée très tôt ce matin pour mieux sentir l’air iodé et frais de l’Atlantique. L’immensité du sable gorgé d’eau qui se perd à l’horizon. Marcher des heures sur le sable mouillé. Laisser s’enfoncer ses pieds nus. Marcher. Laisser ses empreintes sur le sol. Etre suivie. Ne pas être suivie. Divaguer. Se perdre. S’y perdre et laisser la trace de ses pas se noyer dans l’écume mousseuse de l’Océan. Envie folle de se fondre aux odeurs de l’enfance ». Mais l’enfance est définitivement perdue. Tout comme l’innocence. La maison est vendue à « un Allemand gras et laid ». Dans les souvenirs de la narratrice, cette demeure est comme un être vivant. Un être qui doit renaître de ses cendres. On ne peut être réduit à son passé. La vie continue et les existences au sein d’une même personne se succèdent. C’est à Paris que l’héroïne se reconstruit, en rencontrant Victor. Elle est très amoureuse de lui. Mais ce n’est pas réciproque. Il est près d’elle mais il n’est pas avec elle. Il s’endort à côté de son corps nu mais il y a toujours cet espace entre eux, telle une plaie béante qui ronge le lit nuptial. Lorsqu’il la regarde, «ses yeux sont comme morts». Elle essaie de mettre fin au vide qu’il y a entre eux mais sans succès. Elle tombe enceinte. Il lui impose l’avortement alors qu’elle aurait voulu garder cet enfant. La pulsion de mort vient fusionner avec la pulsion d’amour. Eros et Thanatos mènent le bal de cette danse macabre. La narratrice se rattache à ce qu’elle peut. Elle s’accapare passionnément quelques objets, rappelant l’enfance : «Les yeux en verre d’une poupée me regardent. Elle veut que je la sauve. Elle a peut-être peur aussi qu’un enfant innocent, insouciant lui arrache la tête. Je prends la poupée avec moi. Je décide de l’appeler Louise». Mais elle, qui la sauvera de son besoin de s’annihiler, de se détruire, de s’anéantir ? Qui la ravira à son chagrin ? Elle s’accroche aux dernières traces de l’Eden perdu. Elle s’accroche aux souvenirs de Mira Ventos. Elle s’accroche à l’image de Victor, qu’elle se refuse d’effacer de sa mémoire. Mais l’échappatoire est peut-être aussi dans l’oubli, l’effacement. Le bonheur est bien souvent «sous la crasse humaine». «Détruire» dit-elle, avec un étrange sourire sur les lèvres. Transformer les mots d’amour en «bouillie de chairs visqueuses». L’issue est peut-être là…N’être plus qu’une image floue, flirtant avec l’éphémère…A l’image de cette femme clown au regard si triste mais tellement sublime, prisonnière de son chagrin mais si proche de la grâce.

 * Enseignant chercheur EGE Rabat

Par Jean Zaganiaris *
Jeudi 15 Septembre 2016

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