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Le nouveau documentaire d'Eva Bertoin “Marrakech ciné stories “ diffusé par TV5 : Le combat d'une famille pour sauver sa salle de cinéma




Le nouveau documentaire d'Eva Bertoin “Marrakech ciné stories “ diffusé par TV5 : Le combat d'une famille pour sauver sa salle de cinéma
Touchant, sincère, militant, humain, altruiste…le documentaire « Marrakech ciné stories » d'Eva Bertoin, diffusé mardi dernier sur les différents canaux de TV5 Monde en hommage à la 9ème édition  du Festival international du film de Marrakech qui se tient du 4 au 12 décembre 2009. C'est un cri de colère où se mêlent  amertume, volonté de résister, esprit de fronde et générosité. Un hymne au cinéma. Un hymne à la vie !
Le documentaire défend une thèse chère aux cinéastes selon laquelle le cinéma,  en particulier la salle de cinéma, est certes un lieu de rêve, de voyage et d'imaginaire, mais il est aussi un tremplin, une passerelle pour découvrir la vie des gens, pour sonder le quotidien ordinaire de la culture et de la vie !
Contournant tous les clichés touristiques  et déjouant les stéréotypes faciles galvaudés sur la ville de Marrakech et sur le Maroc, le film, d'une durée de 52 mn,  cherche à saisir, dans de menus détails significatifs,  la véritable vie des Marrakchis et à montrer  la dimension culturelle d'une ville souvent présentée comme étant exsangue et dénuée de culture-sujet. Et ce,  à travers l'histoire  et le quotidien d'une salle de cinéma : Le Colisée. Belle gageure.
Et, à travers une odyssée des images et des sons, on rencontre alternativement les employés de la salle de cinéma ( le projectionniste Bouchaib et Aicha l'ouvreuse), les membres de la famille Layadi, ces « Robin des Bois  de la culture cinématographique » (Le Monde) dans leur combat quotidien et homérique pour faire survivre ce bijou de Marrakech, construit dans les années 50 par Georges Peynet. Il faut dire que le défi est de taille : les satellites, le piratage, les autres loisirs, la concurrence déloyale, la dégradation du pouvoir d'achat des clients et des cinéphiles…autant d'obstacles et de facteurs capables de décourager plus d'un !
Le portrait de ces personnages qui font vivre la mythique salle de cinéma de Marrakech est d'une grande tendresse et d'une savoureuse complicité. Mais attention ! Pas de voyeurisme, ni de  complaisance, ni de misérabilisme ! On vit les problèmes des salles de cinéma dans la dignité (cette dignité et cette fierté qui caractérisent tous les Marocains) et dans l'espoir de jours meilleurs qui ne tarderont pas à venir. Dans le film, on ne pleure pas les vestiges (al atlal) ; au contraire,  on réfléchit, on analyse une situation dans la sérénité totale, on débat, on confronte les idées. Le déclin de la fréquentation des salles de cinéma n'est pas seulement dû au piratage, mais aussi à la concurrence déloyale, à la perte des repères culturels chez les jeunes, et à la mutation des loisirs et des goûts…Et puis, c'est un véritable débat national sur la place de la culture dans la vie auquel nous convie le film d' Eva Bertoin.
Beau moment quand le patriarche Haj Said Layadi donne sa conception du cinéma : « Le cinéma est une source de beaucoup de joie…Si les gens comprenaient la portée du cinéma, ils s'y rendraient matin et soir… » C'est que le cinéma pour Haj Layadi est partage, générosité, amour, sacrifice.
Plus loin, dans le film, Bouchaib nous révèle que c'est grâce au Colisée qu'il a appris la langue française. Et Aicha de nous confesser que les films étrangers lui ont permis d'apprendre l'anglais et d'éduquer correctement ses enfants.
Qui peut nier que le cinéma contribue efficacement et amplement au développement de la personne et de la société ?
Dans sa trame narrative, le film est une pérégrination et un long processus de rencontres avec les habitants de Marrakech, nationaux ou étrangers, avec d'autres espaces de culture et de spectacle, avec l'école de cinéma de Marrakech, avec le monde rural… Belle rencontre  avec le cinéma Eden, avec la place Djemaa el fna… Le cinéma du Sud ne peut être que nomade, voyageur impénitent !
Dans cette même trame, le Colisée est lui-même un prestigieux lieu de rencontres, de croisements. Un carrefour des différentes couches sociales, des différents niveaux intellectuels. C'est le nombril cinématographique de Marrakech. Tel le Ryad des Layadi, il est aussi rencontre entre le passé, le présent et le futur, entre la Médina traditionnelle et le Guéliz moderne. Lieu bourgeois par excellence de par le  passé (« C'était la belle époque. Les hommes et les femmes venaient en tenue de soirée comme pour aller à l'opéra », nous confesse Aïcha l'ouvreuse), il est aujourd'hui la propriété culturelle de toutes les classes sociales,  de toutes les générations, de toutes les tendances culturelles (cinéphiles, non cinéphiles…).
Il y a certes le cinéma Eden, plus populaire, plus ancré dans la Médina et surtout célébré  par 2 textes de Juan Goytisolo : un prestigieux article publié dans la Revue d'Etudes  Palestiniennes et un grand livre (écrit en anglais). A Marrakech, le glas a sonné pour certaines salles de cinéma ; mais celles qui sont ancrées dans la passion de cinéma continuent de résister, de se battre, tels des  Davids face aux  Goliaths de la mondialisation. C'est que le film nous a convaincu que les salles de cinéma font désormais partie du patrimoine matériel et immatériel du Maroc. Ce n'est pas seulement un lieu de divertissement et de détente, mais aussi un espace de culture, de rencontre, d'apprentissage de la vie C'est à nous tous (autorités de tutelle, et société civile) qu'incombe la responsabilité historique de les protéger et de la préserver.
Dans la thématique centrale, on comprend progressivement que la famille Layadi ne couvre pas la petite famille mais s'étend aussi à tous les employés de la salle Colisée, à tous les amis de la famille et du cinéma.  Plus loin encore ! Le film nous invite à une famille interculturelle élargie où le cinéma joue le rôle de médiateur, de carrefour des cultures, de passerelle des civilisations ! Hymne à la différence ! Hymne à la diversité et à la pluralité !
Le film n'hésite pas à souligner, au moyen d'un montage narratif subtil, que l'imaginaire cinématographique  se poursuit et se confond avec celui de la culture populaire, notamment celle de la place Djema el Fna. En fait, les conteurs ne se sont jamais tus, ils continuent à perpétuer leur parole ancestrale et leurs récits mythiques à travers les caméras, les images et les sons. En fait, le documentaire d'Eva Bertoin nous mène à épouser l'idée que le Colisée n'est pas une prothèse culturelle ajoutée au paysage de la ville, mais qu'il est  et rester une extension réelle et naturelle de la vie des Marrakechis et des Marocains.
Cette continuité se sent aussi à travers les images des jeunes qui prennent le relais des anciens cinéphiles, et qui empruntent le pas des pionniers du cinéma marocain. La référence au CCM, à  l'ESAVM, à la Faculté des Lettres, au jeune public féru de musique de Fnaire et de rap, ne peut qu'appuyer cette idée de continuité, de prolongement et d'héritage. Le salut du cinéma et de ses salles est sans doute entre les mains et dans le cœur de cette jeunesse marocaine avide de voir sa propre image fabriquée par elle-même, fière de ses cinéastes et confiante en des lendemains meilleurs.
Il convient de noter aussi que l'acte d'énonciation du film est un acte militant pour la culture cinématographique en particulier et pour la culture en général. A travers les pixels et les  photogrammes, on comprend que la crise des salles de cinéma est le symbole et la métaphore d'une crise beaucoup plus profonde : celle de la culture et de ses vecteurs classiques.
La scène finale où l’on voit Bouchaib, « Monsieur Colisée », enfourcher son tricycle et partir, tel  un Charlie Chaplin qui part vers de nouvelles aventures, nous invite à l'espoir, à la persévérance, à l'amour et au combat. On nous invite à voir grand, l'écran de salle !
Oui, le cinéma est une quête inachevée, un long processus de conquête et de reconquête ! Eh bien ! Vive le cinéma ! Vive la vie ! Vive le Maroc !

 * Université Cadi Ayyad- Marrakech

Par Youssef Aït Hammou *
Vendredi 11 Décembre 2009

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