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Le nationalisme nucléaire




Le nationalisme nucléaire
Les pro-nucléaire craignent que la peur des radiations après Fukushima puisse tuer un secteur ayant sans doute, parmi tous les secteurs, le meilleur dossier en matière de sécurité. Mais le public au Japon et ailleurs a parfaitement le droit de remettre en question la sécurité du nucléaire, qui reçoit partout dans le monde le soutien massif des pouvoirs publics. Le gouvernement japonais, en particulier, a poussé agressivement le nucléaire dans sa quête d'indépendance énergétique, pervertissant avec des considérations politiques la capacité naturelle du marché à prendre en compte les questions de sécurité.
Il est vrai que les radiations engendrent une peur irrationnelle dans le public. Des traces de radioactivité en provenance du Japon ont par exemple produit une ruée sur les comprimés d'iode en Californie. Peu importe que les Californiens aient plus à craindre d'être assommés par la chute de panneaux solaires que de souffrir de la maladie des rayons. À en juger uniquement par le nombre de décès par térawatt heures, le nucléaire est 10 fois plus sûr que l'énergie solaire et mille fois plus sûr que le charbon ou le pétrole.
Mais cela ne signifie pas qu'il n'y a rien à craindre du nucléaire. Son potentiel à générer une catastrophe dépasse de très loin toute autre technologie. Par conséquent, on ne pourra croire que le nucléaire est vraiment sûr que lorsque les investisseurs seront disposés à payer la facture au complet pour la construction et la responsabilité.
Cela, cependant, n'est nulle part le cas, et surtout pas au Japon.
Le nucléaire couvre un tiers des besoins en énergie du Japon. Pas parce qu'il est plus compétitif que les alternatives : il ne l'est pas. Les coûts exorbitants en capital initial et les délais de mise en œuvre, longs et incertains, le rendent tout aussi peu attrayant pour les investisseurs au Japon qu'ailleurs, surtout par rapport aux autres combustibles.
Mais le nucléaire a attiré des dirigeants japonais qui, depuis le milieu des années 60, considèrent le manque de ressources énergétiques du Japon comme une vulnérabilité stratégique majeure qui doit être corrigée à tout prix. Ils se sont engagés à augmenter le ratio d'indépendance énergétique du Japon de 35 % actuellement à 70 % d'ici 2030. « Nous ne pouvons plus compter sur le marché pour une énergie sûre », déclarait il y a quelques années Koji Omi, président du Comité sur la sécurité énergétique du Parti libéral démocrate. « Nous devons mettre davantage l'accent sur l'énergie en tant que stratégie de notre nation. »
Avec cet état d'esprit, le législateur japonais a poussé pour le nucléaire. De 1990 à 2000, la part du nucléaire dans le mix énergétique du Japon est passée de 9 % à 32 %.
Pour y arriver, le Japon a versé de généreuses subventions au nucléaire, en commençant par la recherche. Environ 65 % du budget recherche du Japon va à l'énergie nucléaire - le pourcentage le plus élevé au monde. Le secteur lui-même ne dépense que 250 millions de dollars, même pas 10 % de ce que l'État dépense. Même la France, qui obtient 80 % de son électricité du nucléaire, dépense trois fois et demie moins que le Japon dans ces subventions.
Au-delà de la recherche, l'Etat offre à l'industrie de l'énergie nucléaire des prêts qui sont un point de pourcentage en dessous des niveaux commerciaux. Et pendant quatre décennies, le Japon a taxé les factures d'électricité des consommateurs, reversant le produit aux collectivités disposées à accueillir des centrales nucléaires.
Mais la subvention la plus importante est le plafond de responsabilité dont bénéficie le nucléaire. En cas d'accident, l'industrie n'est responsable qu'à hauteur de seulement 1,2 milliard de dollars en dommages, l'État couvrant le reste au-delà. Le plafond du Japon est généreux, même à l'aune des normes américaines qui exigent de l'industrie de couvrir 12,6 milliards de dollars avant que l'Oncle Sam ne paie. (Les partisans du nucléaire aux Etats-Unis font valoir que cette limite de responsabilité est nécessaire compte tenu des montants délirants accordés par le système judiciaire américain. Toutefois, le fait que même les pays sans un tel système judiciaire ont un plafond de responsabilité suggère que la technologie nucléaire n'est en réalité pas encore considérée comme suffisamment sûre pour être viable.)
Le plafond de responsabilité privatise en fait les bénéfices de l'énergie nucléaire et en socialise le risque. Il utilise l'argent des contribuables pour réduire les préoccupations de l'industrie en matière de sécurité (que les réglementations publiques ne peuvent rétablir). En 2008, Tokyo a en fait commencé à offrir plus de subventions aux collectivités qui ont accepté moins d'inspections. Le problème de la capture réglementaire est particulièrement endémique au Japon, étant donné que les régulateurs cherchent des emplois dans l'industrie à leur retraite, et cajolent donc les entreprises qu'ils sont censés superviser.
Les partisans du nucléaire soutiennent que Fukushima témoigne à quel point le nucléaire est sûr puisque le réacteur s'est éteint comme prévu avec un tremblement de terre de 9 sur l'échelle de Richter, même s’il a été construit pour seulement résister à 7. Si un terrible tsunami n'avait pas submergé le générateur de secours nécessaire pour refroidir les barres de combustible, rien de tout cela ne serait arrivé. Exiger qu'une industrie planifie toutes les éventualités aléatoires serait une recette pour la paralysie.
Peut-être. Mais si le secteur avait été assuré par des compagnies privées risquant de se faire éliminer avec leurs procédures laxistes, plutôt que par un État qui ne risque rien, les premières n'auraient-elles pas refusé d'assurer un réacteur dans une zone à risque sismique ou exigé de meilleures études sismologiques que celles disponibles, ou encore vérifié que les générateurs de secours ont été construits pour résister à un tsunami ? Fukushima était une tragédie évitable. Ce n'est que lorsque l'industrie nucléaire internalisera totalement les coûts de sécurité que nous saurons qu'elle est réellement sans danger.

Analyste à la Reason Foundation.
Article publié en collaboration avec www.unmondelibre.org

Par Shikha Dalmia
Lundi 11 Avril 2011

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