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Le météore flamboyant Mohamed Khaïr-Eddine




Le météore flamboyant Mohamed Khaïr-Eddine
 On devait  rapidement s'en apercevoir : Mohamed Khaïr-Eddine, l'écrivain et poète marocain disparu plutôt prématurément le 18 novembre 1995 à Rabat dans un hôpital public où il agonisa pendant plusieurs mois pour finir par être finalement terrassé par un cancer, à 54 ans, auquel, jusqu'au dernier moment, il ne voulait, à aucun instant, reconnaître la victoire ultime.
En réalité, à ses amis, à ses admirateurs ainsi qu'à l'immense foule des anonymes qui le reconnaissaient auteur capital même s'ils ne l'avaient jamais lu, il semblait indestructible, peut-être immortel en quelque sorte.
Ce poète à l'état brut, mais si savant pourtant en son écriture des hauteurs rhétoriques, avait quelque chose de météorique, de fulgurant dans sa trajectoire vitale en ce qu'elle a de proprement biographique.
Il est possible de marquer la vie de Mohamed Khaïr-Eddine par quelques dates peut-être pas si arbitraires que cela…
1941 : Naissance à Tafraout au cœur du Souss ;
1964 : Manifeste " Poésie toute ", qui est un appel impressionnant à une création nouvelle et radicale en rupture avec la tradition et avec toutes formes héritées de la littérature coloniale ;
1965 : Exil en France au lendemain des grandes émeutes populaires de Casablanca ;
1980 : Retour au pays natal pour y mourir quinze années après.
A côté de nombreuses publications dans divers journaux et revues au Maroc, dont " Souffles ", et en France, Mohamed Khaïr-Eddine n'a pas cessé de produire et de se faire éditer. Avec régularité et méthode. C'est donc une œuvre abondante qu'il aura laissée, qui s'est imposée dès l'abord tout en prenant d'emblée une place singulière tout au faîte de la littérature maghrébine d'expression française.
Une écriture striée en permanence de salves puissantes irrépressibles où chaque mot, tous les vocables tremblaient convulsivement comme sous l'effet d'un violent séisme permanent.
Le style de ce poète d'excellence et d'élévation prosodique sonnait avec une constance miraculeuse d'accents neufs et immémoriaux -  oxymore  vérifiable à toute page, à toute phrase, à toute scansion…
Rebelle de caractère, anarchiste de comportements, libertaire anticonformiste de philosophie, il restera cet  espèce de démiurge du verbe reconnu, par les plus grands ici et ailleurs - à peine contrariés par les quelques sautes de positions anecdotiques qui pouvaient troubler les bien-pensants du " politiquement incorrect " permanent.
 Mohamed Khaïr-Eddine là où il se trouvait, au Maroc, en France ou au Sénégal était ce qu'on pouvait appeler quelqu'un de difficile à vivre. Survolté en permanence, peu respectueux des conventions sociales quotidiennes, il semblait une espèce d'électron libre que l'on pouvait considérer, très souvent comme franchement insupportable.
Il n'était  pourtant pas asocial et pouvait même apparaître quelques fois comme un être parfaitement décent ou même, pouvons-nous dire, raisonnable et  respectueux à l'extrême, surtout quand il s'agissait de quelqu'un détenant  une quelconque parcelle d'autorité notamment politique ou publique.
Le poète-écrivain  n'a  jamais été, tel que je l'ai toujours connu, un modèle d'anticonformisme au sens d'une marginalité assumée et exprimée avec équanimité. Il s'est toujours voulu un créateur résolument à part et décidé à se faire reconnaître tel par tous, par tout le monde - hommes, institutions et le reste. Cela impliquait certainement naturellement une vraie intolérance à l'égard de pairs en création littéraire. Mohamed Khaïr-Eddine ne prêtait, par exemple, qu'une attention agacée et médiocre aux Kateb Yacine, Jean Genet, Sédar Senghor et tutti quanti …Il ne reconnaissait, explicitement ou autrement, de frères en poésie, sans pourtant jamais leur déclarer allégeance avec humilité, que les Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Saint-John Perse, peut-être  aussi Holderlin, Blake, Char, Whitman,…Guère plus !
Plus qu'une défiance instinctive, depuis ses débuts d'adolescence, il y eut toujours de sa part un refus hautain et orgueilleux de tout  tutorat - intellectuel ou artistique. Il veut et tient à rester superbement seul et toujours contre!
Pourtant, on ne peut reprocher à Khaïr-Eddine de dédaigner entièrement ses illustres prédécesseurs en grande poésie, ne serait  que parce qu'il a toujours été un extraordinaire lecteur commerçant sans cesse avec le nec plus ultra particulièrement de la poésie française ou francophone (Hugo. Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud, Césaire, Char, Dante, Borgès, Nerval, etc).
C'étaient pour lui autant de geysers auxquels ils s'étaient continûment abreuvés, sans pour autant se résoudre à obéir à leurs jets aussi puissants soient-ils. Mais, il y avait certes étanché ses soifs inextinguibles qui donnèrent lieu, toute une vie durant, à ces ardentes et intarissables coulées de poésie pure, déclamatoire et intense.
L'homme en colère perpétuelle, trépidant dans la prosodie faisant trame de sa métrique inégalée, ne faisant aucune distinction entre les genres littéraires (poésie, prose, roman ou autre chose), mais labourant toujours sans cesse, jamais apaisé et ne se permettant aucune trêve avec lui-même, pour toujours imprimer les sillons d'où sortiront les plus éblouissantes tropes.
Mohamed Khaïr-Eddine n'a donc pas eu de purgatoire, disons-nous car il aura continué, dès après sa disparition, à avoir des lecteurs toujours nombreux parmi ses compatriotes comme dans le monde arabe et en Europe. Des rééditions nouvelles voient le jour de temps à autre en France et au Maghreb, sans oublier que des thèses et des mémoires ne cessent de proliférer dans les universités et grandes écoles. Il reste pourtant une ombre attristante à ce tableau que l'œuvre de Mohamed Khaïr-Eddine est peu - et imparfaitement - traduite vers l'arabe, langue qui le fascinait et dont il ressentait le manque, l'absence douloureuse et lancinante.
Mais, en définitive, ne restera-t-il pas ce grand écrivain marocain moderne, le seul que tous ne désignent ni comme appartenant à la langue française ou à la langue arabe. Ni exclusif à l'une ou à l'autre, mais tout simplement quelqu'un qui aura témoigné superbement à travers les altitudes langagières humaines, du génie qui peut nous réconcilier avec notre inaltérable, continuel, impérissable et imprescriptible destin d'hommes de ce coin-ci de la planète - seule patrie véritable de ce poète qui se sentait un être d'exception libre, épanoui dans l'acmé immense de l'univers de la créativité poétique.

ABDELLAH STOUKI
Lundi 4 Octobre 2010

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