Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Le malaise des professeurs agrégés




Le malaise des professeurs agrégés
Jonathan Swift a écrit un jour : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui ».
Cette formule de l’écrivain anglais s’applique dans une certaine mesure à la situation des agrégés marocains, lesquels sont loin d’être tous des génies et dont les détracteurs ne comptent pas parmi eux que des imbéciles. D’aucuns parlent même, non sans délectation, d’un déclin irréversible de la formation dont ces enseignants sont issus, formation qui suscitait, à ses débuts, l’intérêt de bien des professeurs chevronnés du secondaire, des titulaires de doctorat, mais qui n’attire pratiquement plus aujourd’hui que quelques étudiants. Et pour cause : en plus d’être extrêmement sélective (le nombre d’agrégés, au Maroc, ne dépassant pas en vingt ans d’existence 1900 cadres, toutes disciplines confondues, soit moins de 4% de l’ensemble de l’effectif du secondaire qualifiant), l’agrégation ne donne pas lieu à une perspective de carrière proportionnellement motivante.
De surcroît, l’option militante des agrégés, exécutée l’année dernière (boycott des conseils de classe, des examens et du concours national pour l’accès aux écoles d’ingénieurs), semble compliquer davantage leur affaire. En témoignent les fameuses sorties médiatiques pour le moins agressives du premier responsable au ministère de tutelle, ainsi que les sanctions disciplinaires prévues à l’encontre d’un certain nombre d’agrégés ayant pris part à ce mouvement syndical.
Pire encore, un désaveu quasi-général semble frapper cette catégorie d’enseignants même parmi la population, en particulier les parents d’élèves qui considèrent que ces agrégés, certes fort méritants, à leurs yeux, ne devraient jamais faire valoir leurs revendications, même légitimes, en ‘’prenant en otages des élèves innocents’’. Rien de plus sensé. Mais, ce qu’on ne sait pas, et sans vouloir faire l’avocat du diable, c’est que ce geste désespéré et presque suicidaire est à la mesure de frustrations longtemps accumulées par les acteurs de ce geste, longtemps et toujours méconnues de tous.
Il en découle un malaise tout à fait fondé parmi les lauréats d’une agrégation à la condition on ne peut plus paradoxale, fruit d’un mal typiquement marocain. Alors que l’agrégé est symboliquement encensé aussi bien dans les textes officiels qu’à travers l’imaginaire collectif, il est violemment attaqué tous azimuts dès lors qu’il tente, par les moyens du bord, de faire entendre sa colère. On a l’impression qu’on lui signifie de faire éternellement preuve à la fois de compétence et de docilité, un peu comme en vertu de l’adage destiné à la jolie femme rebelle : « sois belle et tais-toi ». Car, s’il est dit sous d’autres cieux que les droits ne s’octroient pas, mais s’arrachent, d’après nos mœurs, paraît-il, un droit s’obtiendrait moins par la pression que par l’allégeance. Autant dire qu’il s’agit plutôt de faveur.
Toutefois, par-delà cette vision victimisante qui dispense de toute autocritique douloureuse, force est de reconnaître que  le premier et le pire ennemi des agrégés se loge au sein-même de leur propre contingent. A ce propos,  François Dupuy souligne, dans son ouvrage La fatigue des élites : «en matière d’action collective, les hommes n’ont pas le comportement de leurs valeurs mais plus souvent les valeurs de leurs comportements. » En effet, cette observation du sociologue français se vérifie aisément chez la majorité absolue de nos agrégés : leur comportement fréquent  se traduit par deux postures, diamétralement opposées mais toutes également néfastes.
La première peut être qualifiée de fanatique : elle consiste à exalter, à coups de manifestations syndicales, le titre d’agrégé comme un emblème définitif d’excellence, comme si l’on acquérait subitement la stature d’un agrégé véritablement accompli à la seule faveur d’une réussite plus ou moins brillante au concours d’agrégation, alors que cette stature ne se conquiert de fait que dans l’humilité du travail continu, par la régularité et la qualité de sa productivité tant pédagogique que scientifique. Pour pasticher la célèbre formule de Simone de Beauvoir selon laquelle « on ne naît pas femme, on le devient », on peut préciser ici, à juste titre, qu’on n’est pas agrégé, on le devient. Les tenants de cette posture pour ainsi dire essentialiste se complaisent, à moindres frais, dans une utopique image de marque qu’ils estiment inusable. D’où leur incompréhension, sincère, face au scepticisme de certains décideurs quant à l’exceptionnelle valeur intrinsèque au diplôme d’agrégation. Soit dit au passage, cette surestimation du seul diplôme n’est pas l’apanage des agrégés. Tant s’en faut : bien de nos universitaires se disent, à leur tour, d’éminents chercheurs parce qu’ils avaient uniquement soutenu un jour une thèse. Et le classement international de nos universités reflète scandaleusement les effets ravageurs d’une telle auto-proclamation simpliste.
Quant à la seconde posture qui mine insidieusement la cause des agrégés, elle prend la forme d’un repli sur soi des plus autarciques : ses adeptes se contentent, selon les cas, de se préoccuper exclusivement de leur réaffectation ici ou là, ou le cas échéant, de se consumer dans le sacerdoce des cours privés, ou encore de se consacrer entièrement à la préparation d’une thèse de doctorat, le sésame d’une promotion professionnelle plus aboutie. Le tout est souvent assumé au prix d’une démission radicale de tout projet d’intérêt collectif (syndicalisme, associations, implication généreuse dans le service public, etc.). Cela va sans dire : on ne peut être au four et au moulin. D’ailleurs, chacun de ces investissements personnels est en soi parfaitement légitime, voire noble s’agissant par exemple de la recherche doctorale. Mais dès lors que cette logique individualiste consiste, chez certains, non seulement à ne pas s’associer à leurs collègues, mais surtout à briser leur mouvement syndical, il y a lieu de se demander si les professeurs agrégés de ce pays sont vraiment tous logés à la même enseigne.
Double est en fait le défi qui se dresse devant cette diaspora que représentent les agrégés au sein du corps enseignant marocain : d’une part, il faudrait créer un consensus autour d’une même stratégie revendicative auprès d’individus éparpillés entre tous les cycles d’enseignement, avec ce que cela implique en terme de divergence d’intérêts parfois inconciliables. Ils sont en effet inégalement répartis entre le lycée (près de la moitié de leur effectif), les classes prépas (près de 600), le BTS (environ 200) et les centres de formation des enseignants, les CRMEF selon la nouvelle appellation (une soixantaine), sans compter les quelques dizaines ayant jusqu’à présent intégré l’université. Autant chercher la quadrature du cercle. D’autre part, il n’est pas certain que la génération qui peine aujourd’hui à se forger une identité et une stratégie communes, où chacun se reconnaît et trouve son compte, soit prête à se sacrifier et à s’illusionner davantage. D’autant que le gros lot des agrégés marocains se composerait aujourd’hui principalement de quadragénaires.
Face à cette double contrainte –structurelle et générationnelle-, du point de vue des seuls agrégés, il semble difficile de dépasser les clivages inhérents à leur catégorie professionnelle hétéroclite et de remotiver une foule de collègues vieillissants et blasés. La solution ne saurait objectivement venir que d’une prise de conscience de l’Etat, à savoir que le sort qu’on réserve à ses élites ne sera pas sans conséquence désastreuse sur le sens même du mérite tel qu’on l’inculque silencieusement aux jeunes étudiants, et que seule une reconsidération juste de ses ressources humaines les plus méritantes est à même d’orienter durablement l’enseignement dans le sens de la performance. Autrement dit, il convient une fois pour toutes de cesser de confondre égalité et égalitarisme. L’égalité étant nécessaire pour que chacun ait toutes ses chances de réussir, tandis que l’égalitarisme banalise la médiocrité en nivelant les profils.       
Le mal-être des agrégés, on l’aura compris, s’explique donc, certes, par leurs fragilités internes, mais également par leur situation même d’élites que l’institution gère depuis toujours avec une logique quantitative et opportuniste. 

Par Noureddine Nimgharen Professeur agrégé
Lundi 15 Juillet 2013

Lu 1060 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toute circonstance, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Actualité | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Vidéo | Expresso | En toute Libé | L'info | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | High-tech | Vu d'ici | Scalpel | TV en direct | Chronique littéraire | Billet | Portrait | Au jour le jour | Edito










www.my-meteo.fr

Votre navigateur ne supporte pas le format iframe
Votre programme TV avec Télé-Loisirs