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“Le lutteur” ou l’épopée “noire” des “Raytsoutes”




Depuis 10 ans, l’écrivain marocain Moulay Seddik Rabbaj creusait la terre du roman. Son labeur s’affirma dans une ascension littéraire de bonne facture. Il nous gratifia d’un magnifique bouquet d’œuvres romanesques, d’une rare finesse. Il confirma ainsi, écriture engagée à l’appui, son apport indéniable au rayonnement de la littérature marocaine d’expression française."Incha’Allah" (2006), "L’école des sables" (2008), "Suicidaire en sursis" (2013) et tout récemment une belle épopée intitulée « Le lutteur ». 
Ce dernier, sorti en 2015, aux éditions Le Serpent à plumes, mérite une lecture réfléchie. Tant notre Histoire est amnésique. Cependant, l’auteur  n’entend pas marcher à pas timides dans le sillage de l’historien. Il nous réconcilia avec notre mémoire et consolida avec la détermination de «N’bach » (le personnage principal du roman) la pluralité linguistique et ethnique de notre identité.
«Le lutteur» est d’abord un acte de bravoure littéraire qui «osa» écouter la négritude marocaine dans ses souffrances tues et manifestées. Ces noirs marocains, que nous sommes depuis des siècles, et qui subissaient au Maroc d’antan les affres de la servitude. C’est un roman qui renoue avec l’Histoire d’un Royaume où religion et tribu constituent le socle du pouvoir et de la gouvernance. Depuis l’ère de la dynastie des Almoravides, sous le règne d’Almansour Dahbi, des centaines de milliers d’africains noirs ont été déportés au Maroc pour y vivre en esclaves. Leur intégration fut des plus pénibles, car assujettis aux lois d’un statu quo social,  inexorablement  discriminatoire. Ils ne pouvaient jouir de leurs droits les plus élémentaires ou manifester un quelconque sentiment d’injustice. 
  C’est dans ce contexte que My Seddik Rabbaj voulut, nous emmener dans une randonnée romanesque et nous faire revivre une période du passé dont nous ne connaissons que vaguement la réalité.
« Le lutteur » se veut un récit historique qui raconte la vie d’un adolescent noir frappé doublement par un drame familial et tribal. Le drame des « Raytsoutes». Une tribu acculée à vivre aux confins du désert, mais qui sut grâce à son dévouement aux valeurs ancestrales, métamorphoser un paysage aride en une oasis féconde. Les chefs de cette tribu veillaient inlassablement à la prospérité de leur communauté et à la survie de ses membres. En s’affirmant dans leur expertise agraire, ils s’attiraient les foudres de leurs voisins. « Les hommes des montagnes», réputés par leur cruauté et leur cupidité sanguinaire. Une population autochtone qui ne tolérait guère la présence d’une communauté étrangère implantée à ses frontières, de surcroît des « noirs ». Les « Raytsoutes » devaient alors affronter deux ennemis majeurs, et inévitables: Les aléas d’une nature peu clémente et les razzias des voisins conquérants qui déferlent comme des loups sur leur territoire.
Le destin de Yahya bascula soudainement quand les redoutables « hommes de la montagne » envahirent sa tribu et perpétrèrent  un effroyable carnage chez les « Raytsoutes». Seul le jeune Yahya, sa mère, sa sœur et son petit  frère, l’échappèrent belle. Un génocide qui marqua longtemps Yahya et sa petite famille, endeuillée par la perte d’un mari et d’un père affectueux. Ne pouvant rester dans le fief de son enfance, désormais immaculée par le sang et par la douleur des souvenirs, Yahya, prit le destin de sa famille en main et partit dans un long périple vers l’inconnu. Au bout  de quelques jours de marche, la famille trouva refuge au sein d’une « Zaouïa ». 
Une communauté religieuse gouvernée par un cheikh qui s’attribue un double pouvoir, politique et spirituel. La providence en décida ainsi et Yahya dut se soumettre aux lois de sa nouvelle communauté, sous les commandements du cheikh. Le cours des évènements fut riche en rebondissements et sensations. Yahya découvrit en lui le talent martial d’un lutteur hors du commun, lorsqu’il participa à une compétition sous les auspices du guide spirituel. Il fit preuve d’un héroïsme inouï et rejoint sitôt la garde spéciale du Cheikh. 
Le destin de Yahya s’attela à celui de la communauté religieuse, il s’engagea dans l’armée pour combattre les mécréants et contribuer à la gloire de Dieu. Un combat qu’il perdit lorsqu’il subit le coup de foudre d’une jeune fille, charmée par sa bravoure de lutteur invincible. Un amour quasiment impossible qui, le temps d’un péché furtif, donnerait informellement naissance à une progéniture métisse. C’est un contraste frappant. A l’épopée des combats, s’opposait une belle histoire d’amour, Yahya réincarne le mythe Antar Ibn Shaddad, il est épris par la beauté de sa bien-aimée; son image l’enivrait dans ses joutes chevaleresques et tonifia son tempérament de guerrier intrépide. Le destin, en revanche, lui réserva des contrecoups inattendus et dont il se remettait difficilement. Le bonheur de sa famille l’obsédait plus que toute autre considération, au point qu’il fit serment à l’âme de son père et lui promit une revanche sur la malédiction qui a fauché leur quiétude et leur vie familiale. 
Mais la vie de Yahya n’est pas qu’une succession de drames humains ou de revirements situationnels. L’intensité des évènements est atténuée par des cérémonials religieux organisés par les notables de la Zaouïa, quelque fois interrompue par «un arrêt sur image » L’auteur  peint la nature dans de gros plans, dans une description allégorique très saisissante, à même de zoomer le plus minutieux des détails. Il choisit les moments propices pour nous dresser de magnifiques  toiles, découvertes dans un instant  de méditation par Yahya qui se délectait de la beauté d’un paysage sublime. C’est toute la diversité d’une nature généreuse qui s’offre au lecteur, un désert émaillé par sa flore sauvage, peu ambiant, hanté par des esprits maléfiques. Au sein de la « Zaouïa », la vie sociale est une mosaïque de traditions, de tribus qui peuplent les espaces d’un merveilleux conte.
« Le lutteur » nous dévoile ainsi un Maroc, riche par sa diversité culturelle et ethnique. Dans ses moments de haute solitude, souvent imprégnés de chagrin et d’amertume, Yahya se ressourçait du silence qui planait dans le désert et y retrouva souvent sa sérénité. 
My Seddik Rabbaj nous a gratifiés d’un très beau récit, dans un style qu’il a forgé remarquablement  en s’appuyant sur sa sensibilité artistique et son savoir linguistique. De passage en passage, se dessine l’ambition d’un jeune romancier marocain qui a redoré le blason de « la littérature maghrébine d’expression française »  
 

Par Rachid El Yacouti
Mercredi 3 Août 2016

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