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Le livre


Théocratie populiste



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L’alternance, une transition démocratique? 

Quelle est cette force politique qui se sait populaire et ne tente pas d’assumer le pouvoir? Mais le Makhzen peut briser le PJD de l’intérieur s’il devient trop fort : certains affirment que le parti comprend des éléments dévoués au ministère de l’Intérieur, d’autres pensent que de nombreux cadres mettent leur loyauté à l’égard de la monarchie au-dessus de leur défense du PJD; les deux idées ne s’excluent pas. Le renforcement du PJD encouragea-t-il certaines tendances extrémistes à vouloir précipiter une victoire islamiste? 
Il semble que cette analyse ne soit pas absente des conclusions tirées en haut lieu. On jugea que la presse du parti pouvait contenir des articles susceptibles de conduire à la violence politique ; on jugea aussi que le parti ne faisait pas assez de communication dans le sens d’une plus grande clarté de ses buts politiques, bien que, dans l’ensemble, les forces islamistes organisées (principalement  Adl et PJD) fussent conscientes qu’une dérive terroriste pouvait leur être fatale. Mais le pouvoir fut offusqué par l’empressement des Américains à dialoguer avec les leaders du PJD et du Adl : considéraient-ils qu’un islam populiste pouvait être une option envisageable, capable d’assurer une meilleure protection contre le terrorisme et donc plus de stabilité ? D’où la perplexité du Makhzen. 
L’Etat attendait du PJD non seulement qu’il modérât ses militants les plus radicaux, qu’il contînt leur ardeur jihadiste mais qu’il fît preuve de retenue dans ses prises de position politiques et dans ses médias. Or,  le PJD tenait à montrer son dynamisme au Adl et revendiquait plus d’espace sur la scène politique. Il répétait qu’il avait volontairement limité le nombre de ses candidats aux élections, ce qui était à la fois étrange et suspect ; cela suggérait aussi une sorte de connivence avec les autorités. Puis le PJD exprima l’ambition de devenir un parti dominant, de bouleverser le poids relatif habituel des partis leaders qui oscillait entre 10 et 12% des sièges du Parlement, en tablant sur un score avoisinant les 40%. Des sondages semblaient confirmer ce pronostic. 
Le PJD se croyait en charge d’une mission nationale. Ces islamistes devenaient un risque ; ils semblaient capables d’échapper à la balkanisation du paysage partisan; il fallait donc maîtriser leur envolée. Les stratèges du PJD n’avaient pas bien compris l’usage qu’ils devaient faire de l’exclusivité que leur avait accordée le pouvoir qui faisait de cette formation un partenaire d’exception puisqu’elle seule pouvait se réclamer de valeurs religieuses et avoir la bénédiction de l’Etat. 
La moindre des choses était qu’elle manifestât une reconnaissance sans fin au Monarque qui la mit en selle comme jamais un parti politique ne le fut. Et la cavalière ne devait ni cabrer le cheval ni se lancer au triple galop. Il est évident que permettre à des partis politiques de militer selon un discours religieux est une affaire très délicate pour un Etat qui entend conserver le monopole de l’interprétation religieuse, quelles que soient par ailleurs les garanties d’obéissance et d’allégeance que ces partis peuvent offrir. Le fait est qu’une mobilisation populaire pour des leaders qui interféraient avec le sacré, donc avec le principe fondateur de toute dynastie au Maroc, s’effectuait clairement. 
Quel que soit le contrôle de l’État au niveau des dirigeants et des militants, le risque, si ces partis devenaient dominants et assez forts, d’un changement de ligne politique menant à la confrontation avec l’Etat ou à un partage, de fait, du pouvoir était là. Il est vrai que le plus grand talent en politique est d’identifier notre véritable adversaire mais cela n’est pas si facile, et on trouve fastidieux de retourner à l’université. Si les stratèges de l’Etat comptent sur l’islamisme pour défendre les fondements du pouvoir, ils peuvent en voir les conséquences en étudiant même superficiellement la doctrine des réformateurs à ce sujet. D’Ibn Abd Al Wahhab jusqu’aux Frères musulmans, en passant par Afghānī et Rashid Rida, sans parler de groupes plus radicaux, un régime comme celui du Maroc, une monarchie traditionnelle alliée à l’Occident et épousant ses options géopolitiques représente la chose la plus haïssable. 
Pourquoi le PJD ferait-il exception? Je ne parle pas de ses ténors qui ont tous, plus ou moins, du pragmatisme politique, mais de la masse des militants et des sympathisants. Nassir al-Dīn Shah ne fut-il pas assassiné par un des militants d’Afghānī? C’était aux agents du Makhzen, tellement forts lorsqu’il s’agit de faire pression sur un individu isolé, de tirer leurs conclusions; après tout, le changement dynastique est souvent intervenu grâce à un réformateur. Mais même avec la recrudescence du terrorisme, il n’était plus question d’interdire le PJD : cela aurait rejeté les militants de ce parti vers Al Adl Wal Ihsane et d’autres mouvances, créant un pôle considérable de mécontentement. 
L’Etat se retrouvait avec un problème PJD alors que l’USFP s’était déchirée elle-même avec une célérité inattendue, et cela n’était pas prévu. La crise de l’USFP pavait la voie pour le PJD «seule force populaire authentique» désormais. C’est pour cela que le PJD fut l’objet de mesures destinées à en contenir l’expansion. Le PAM, dirigé par Fouad Ali Al Himma, vint briser la tendance hégémonique que le PJD mit en oeuvre rapidement et que d’autres partis islamistes pourraient réaliser s’ils en avaient l’occasion. La création du PAM répond à une stratégie de containment qui annihile la vocation du PJD à être un parti dominant; le PAM obtint 25% du vote en un temps record (élections communales). 
Cela montre que le Makhzen n’a pas besoin d’interdire pour modifier la configuration partisane ; mais cela dissuade aussi fortement Al Adl de participer légalement à la compétition politique parce qu’il serait banalisé en quelques années. Ce qui arriva au PJD confirma en tous points l’analyse et les craintes du Adl: que le PJD ne pouvait réussir; que le même sort l’attendait s’il acceptait la participation, que l’Etat lui prendrait son âme. 
Une fois que la stratégie du containment fut mise en place et des pressions de toutes sortes développées, certains députés du PJD commencèrent à poser des questions extrêmement embarrassantes aux ministres sur la manière dont les marchés publics étaient passés et fournissaient des détails gênants sur certaines irrégularités. 
Les adhérents du PJD se virent en tant que victimes prochaines de cette aptitude redoutable à modifier le champ partisan. Le PJD protesta maintes fois du fait qu’Al Himma utilisait sa proximité du Roi pour promouvoir son rassemblement. Il trouva injuste qu’il fît agir cette relation et normal d’avoir le monopole de parler au nom de l’islam au Parlement! Al Himma axa sa campagne en direction des partis déjà constitués et de la population sur le slogan: «C’est nous ou les islamistes» et accusa le PJD de promouvoir un islam non-marocain; mais qu’est-ce qu’un islam marocain? C’est tout ce qui est parfaitement conforme aux voeux du Makhzen. 
Al Himma dit encore : «Nous allons mettre un terme à la fragmentation»; mais quelle réalité ont les partis politiques? Ce sont des partis de cooptation; leur horizon politique est la participation au «gouvernement» et non d’éclairer et d’organiser les citoyens en vue d’une meilleure approche des problèmes. Hassan II étant Souverain, il montra qu’il pouvait créer des partis politiques et le système partisan actuel résulte essentiellement de son action. 
Les partis sont d’appoint mais ce qui permet qu’ils le soient et le soient uniquement, c’est une stratégie qui n’a pas varié d’un iota depuis 1960. En fait, Al Himma se plaignait de la fragmentation parce que tout le monde était sensible à ce problème et donc c’est parer de nobles desseins le désir d’avoir la haute main encore plus si possible sur la vie parlementaire.
 (A suivre)

Libé
Mardi 5 Août 2014

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