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Le livre


Théocratie populiste
L’alternance, une transition démocratique?



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On ne peut pas dire que les Marocains aient une forte confiance dans les partis politiques, de même que l’on ne peut pas considérer qu’ils aient fait le deuil de leur utilité. Lorsque les élections étaient truquées, l’USFP et les autres partis de l’opposition justifiaient leur score très limité par la manipulation. Une fois que les élections ne l’étaient plus beaucoup, les partis de la gauche ne purent avoir la majorité; il fallait que la droite les aidât pour qu’ils pussent gouverner ou plutôt figurer au gouvernement. 
Il est remarquable que les partis dits de l’administration ne se dégonflèrent nullement quand les consultations électorales devinrent plus libres. Notons également que le découpage électoral est effectué de sorte que les candidats en faveur de réformes politiques véritables puissent être très défavorisés par rapport aux soutiens du régime. 
De même, la corruption, ceux qui en bénéficient sont plutôt ces derniers, sans qu’il faille exclure d’autres appartenances, surtout après 1993.  Le système partisan n’a qu’un rôle d’appoint dans le régime politique marocain: il s’engage dans la compétition électorale en vue d’accéder au gouvernement et réalise très peu de ses promesses. 
Les partis dits de l’administration étaient aussi des tremplins pour gérer les intérêts de quelques gros bourgeois makhzéniens qui se plaçaient sous la protection du Parlement; ils étaient appuyés par des cohortes de parvenus à l’affût d’un poste de conseiller ou de député mais aujourd’hui ils ont autant de légitimité que les partis nationalistes, et dans l’ensemble, participer au gouvernement ne laisse que de bons souvenirs. Ni l’USFP, ni le PPS, ni l’Istiqlal n’exprimèrent la moindre critique ou une recommandation quelconque au sujet de leur expérience gouvernementale; les budgets antisociaux de Oualaclou (1998-2007) ne suscitèrent aucune autocritique. 
Une fois l’USFP au gouvernement, le PJD fut légalisé. L’intégration du PJD répondait au souci de représenter les islamistes au Parlement et  de les assujettir au moule institutionnel de l’Etat. Elle était aussi destinée à éclipser Adl Wal Ihsane et fournir un contrepoids supplémentaire à l’USFP, et se justifiait également aux yeux du Makhzen par la succession dynastique; le PJD était censé protéger la monarchie en cas de montée de la contestation de gauche. Son origine, c’est d’être le fer de lance de l’anticommunisme et de l’antisocialisme. 
Mais vu que l’USFP avait renoncé à son programme socialiste, le PJD était aussi appelé à atténuer ses demandes moralisatrices. Le PJD ne veut apparemment que servir le pouvoir et se cantonne dans ce rôle : produit par les stratèges de l’Intérieur, comme d’autres partis d’ailleurs, peut-il en sortir? Telle est la question que l’on pouvait se poser dès sa légalisation. 
Le PJD, Al Adl Wal Ihsane, sont-ils des partis politiques ou des mouvements religieux? Envisagent-ils seulement un gain de sièges au Parlement ou d’organiser une daâwā pour conquérir le pouvoir? 
Car on offre sur un plateau d’argent un immense électorat au PJD, en lui permettant d’être le porte-parole officiel de l’islam sur le plan partisan. Comment faire en sorte que la participation politique des islamistes ne lèse aucune des forces politiques dans sa continuité ? Les islamistes au pouvoir continueront-ils à servir la bourgeoisie nationale âpre au gain ou la contraindraient-ils à être moins prédatrice ? Une grande partie de l’élite porteuse du discours islamiste est le fruit de la politique de substitution des départements des études islamiques à la place de l’enseignement philosophique; nul doute que  les membres de cette élite ne veulent d’une démocratie que pour asseoir une théocratie. 
Le PJD, mouvement populiste qui défend la petite et moyenne bourgeoisies et les classes populaires, ne pense pas pour le moment à conquérir l’Etat mais a sérieusement envisagé d’approfondir son influence morale et politique sur la société. Mais la très haute bourgeoisie qui sait que les islamistes la condamnent pour «ses moeurs dissolues» ne peut qu’être inquiète de ce projet de société puritaine; c’est là que réside le conflit. 
La nécessité des partis islamistes semble se justifier par la défense des classes laborieuses, car il y a un énorme déficit dans la défense des droits les plus élémentaires des pauvres et des démunis. L’esprit de solidarité, central dans l’idéologie islamiste, pallie les carences de l’Etat et des partis qui n’ont à vendre qu’une idéologie. L’Etat islamique se profile comme un frein à «la rapacité des marchands et des spéculateurs» mais en attendant, le PJD accepte le califat à la marocaine et veut seulement «exercer le pouvoir» sans contester la monarchie; le PJD est éthiquement proche du Adl, politiquement proche de l’Etat.  
Les islamistes ne disent pas qu’il faut moins d’Etat mais davantage: la sphère du privé doit être complètement gommée. Ils vont à contre-courant de l’évolution des libertés dans le monde. Mais, vu l’ampleur de la mouvance islamique, il faut qu’elle ait, d’une façon ou d’une autre, un rendement politique. Si jamais il y a une décompensation de l’Etat, ce n’est pas la force politique qui l’aurait provoquée qui en tirerait nécessairement profit mais le parti ou la tendance la mieux organisée, la plus populaire, celle qui n’a pas subi l’usure, qui a gardé davantage de crédibilité à tort ou à raison, et c’est certainement dans le camp islamiste qu’on devrait la trouver. Une victoire électorale peut induire un débordement révolutionnaire comme ce fut le cas en Algérie surtout en présence d’institutions dénuées de crédibilité. 
Des radicaux du PJD avaient-ils caressé cet espoir à la veille des élections législatives de 2002? Toujours est-il que pour les islamistes, l’usage tactique des institutions profanes (élections) est permis parce que celles-ci n’ont aucun caractère sacré; qu’adopter des attitudes déterminées en fonction du rapport des forces est aussi justifiable d’un point de vue religieux (wa-lā tulqū bi aydīkum ilattahluka); que l’existence d’une majorité permet de modifier définitivement la loi, les institutions, l’Etat, etc; qu’il est permis de revenir sur son engagement : référence à la dynamique du nasikh et du mansukh; qu’une attitude permissive ou libérale peut évoluer vers une autre plus stricte et prohibitive (cf. l’interdiction des boissons alcoolisées; cf. également le statut des incroyants depuis le droit à la liberté de conscience jusqu’au châtiment suprême). 
Cette inclusion du PJD pouvait soit le renforcer et accroître le nombre de ses militants, à la perspective de la conquête du gouvernement, soit affaiblir ce parti en montrant qu’il était prêt au compromis pour participer au pouvoir. Le risque de perte de crédibilité et de banalisation au sens de ressembler aux autres formations partisanes était tout à fait sérieux. Mais dans les deux cas, il ne peut en résulter qu’une stabilisation du régime dans le cadre d’un système politique qui garde intacts ses déterminants religieux. Or, la situation concrète fut tout autre. 
Le PJD ne fit pas exactement ce qui était attendu de lui. Après le succès de 2002, il devenait extrêmement ambitieux et voulait devenir la première force politique. Les enfants chéris du Makhzen étaient assis sur un trône de légitimité tellement porteur et entendaient en profiter.
(A suivre)

Libé
Lundi 4 Août 2014

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