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Le livre : Théocratie populiste, Puissance de l’Etat-Makhzen




Le livre : Théocratie populiste, Puissance de l’Etat-Makhzen
S’agissant du nationalisme, son assomption partisane et la représentation que lui donnent les citoyens sont spécifiques. Le regroupement autour du Souverain et des valeurs islamiques l’emporte sur le nationalisme, entendu comme une mystique du sol. Les Marocains ont une représentation dynastique du nationalisme, lequel s’incarne fondamentalement dans la dynastie régnante. 
A cette équation difficilement équilibrée par Hassan II, au terme des vicissitudes que l’on sait, vient s’ajouter cette autre entre pouvoir dynastique traditionnel et démocratie. Et vu le tempérament du Souverain actuel, il est plus convaincant dans le rôle du Roi-citoyen que son père. Mais sur le plan institutionnel, et c’est le plus important, l’ambiguïté demeure : la Constitution, nous l’avons souligné, peut être qualifiée de tendance libérale ( ?) ou jugée potentiellement autocratique. La sacralité du Roi implique que lui seul puisse être le rédacteur de la Constitution puisqu’elle définit ses attributions; les partis politiques sont écoutés mais pas forcément entendus. 
Cela signifie que le Souverain tient compte de leurs desiderata s’il le veut, et en veillant à maintenir toutes les attributions qui expriment cette sacralité. Ce qui soulève une question qui n’a rien d’académique : la confusion des pouvoirs que reflète le pouvoir constituant du Souverain est-elle due à sa sacralité ou exprime-t-elle le phénomène de l’autocratie ? En fait, la sacralité n’est pas une disposition du califat; elle fut instituée par les Abbassides qui étaient fortement influencés par les traditions persanes; ils furent suivis par les autres dynasties. 
Toujours est-il que la structure d’autorité qui émane de ce pouvoir, appelée Makhzen, restreint notablement l’espace des libertés et sanctionne ceux qui veulent l’étendre. Aujourd’hui, tout l’effort des stratèges du pouvoir est de faire coïncider également le pouvoir dynastique et la démocratie : une démocratie qui serait spécifiquement marocaine, mais il y a un risque d’érosion des déterminations, causant à la fois frustration, scepticisme et colère. Comment donc concilier religion d’Etat et référence à la démocratie? Comment expliquer ce mélange entre sacralité et sécularisme qui suscite l’admiration de l’Occident, la colère des islamistes et la réticence des démocrates, tout en ayant l’aval de la majorité de la population ? La monarchie se positionne judicieusement par rapport au sacré et au profane : célébrations religieuses, inaugurations de projets sociaux et patronages de festivals par le Roi sont savamment alternés. 
Certes, le changement dans la société traditionnelle s’effectue lentement, mais si le sacré est trop mis en avant, il se heurte à un quotidien prosaïque et parfois douloureux des misères humaines. C’est pour cela qu’il ne doit ponctuer plus particulièrement que le Ramadan, les fêtes religieuses, les grands événements. Mais le Souverain peut subir le poids de la sacralité : il y avait chez Hassan II une volonté de figurer l’absolu par la manière de gouverner et celle de punir et cette attitude semble avoir été abandonnée par le Roi Mohammed VI. Quant au Makhzen, il fait tout pour la restaurer. 
D’autres interprétations de l’absolu qui veulent une autre expression et un autre usage du sacré, pour une autre fin antioccidentale et antilibérale, existent. Certes, le pouvoir agit de sorte que cet autre usage ne soit jamais optionnel; avec quelle assurance d’aboutir, nul ne peut le dire. S’il y a un changement dans la nature du sacré: une nouvelle théologie, une autre expression dominante du sacré, les conséquences en seraient bien entendu considérables. Mais garder au sacré son opérationnalité optimale, minimisant toutes les valeurs libérales profanes en ne leur permettant qu’une institutionnalisation limitée, c’est une invitation à toutes les forces politiques à tenir un langage religieux. 
Le Roi serait dans l’obligation de saturer le besoin du religieux et être de facto un théocrate, sinon il peut être attaqué sur un plan religieux et à bien observer les choses, le peuple peut plus facilement lui pardonner un défaut de libéralisme qu’une erreur d’appréciation dans le domaine de l’islam; mais ce n’est pas aussi simple: si la monarchie ne se réclame plus que du malékisme et réprime toutes les autres tendances et à supposer qu’elle réussisse, on assisterait à une bipolarisation conflictuelle: islamisme antioccidental/malékisme pro-occidental. 
Comme l’a si bien dit B. Constant, ce n’est pas les tyrans qu’il faut abattre mais les conditions de la tyrannie qu’il faut supprimer : l’important ce n’est pas de changer de théocratie mais d’aller vers une sécularisation institutionnelle porteuse de libertés. Le pouvoir ne veut pas évoluer vers une utilisation spécifique du sacré qui reconnaisse aux valeurs libérales un rôle majeur dans le système politique, mais là il faut beaucoup de courage et une ferme volonté politique et un plan maîtrisé de l’évolution du pays. 
Même si la norme malékite est mise en avant, elle est fréquemment défaite dans les médias et les pratiques sociales. Quelle est la fonction de cette dissonance inévitable (puisque le régime se veut libéral, sélectivement bien sûr)? Probablement de contenir les oulémas; en laissant un peu de permissivité sur les écrans et dans la société, histoire de les effaroucher: «Voici le peuple tel qu’il est et ne vous avisez pas de penser à un rôle quelconque (modèle iranien)», semble leur dire le pouvoir, étant entendu que si le malékisme était strictement appliqué, il en résulterait un renforcement considérable de l’autorité des oulémas et les options économiques (tourisme) et géopolitiques du Maroc deviendraient caduques. 
Sur un autre plan, la distance traditionnelle des oulémas vis-à-vis de la chose électorale a tendance à s’amenuiser. Avec la légalisation du PJD, le profil de l’alem ou du député versé dans la sharia fait une apparition remarquée au Parlement. Seul en pays shiite (Iran), un juriste put accéder au pouvoir suprême, l’élection du Guide suprême restant circonscrite à un choix parmi les légistes. Le sunnisme ne laissa pas autant d’espace politique aux oulémas, mais on peut dire aussi qu’en Iran, ils le conquirent de haute lutte contre le Shah; on peut citer l’exception d’al-Turābī; pour un temps, il fut le leader de fait du Soudan. 
Dans le passé, il y eut des exemples sunnites mais rares: Ibn Toumert en fut un. Au-delà du risque islamiste, les oulémas peuvent-ils faire usage de leur autorité religieuse? Le rôle politique des oulémas au Maroc peut paraître à l’heure actuelle effacé mais déjà au Moyen-Age, les légistes sunnites prêchèrent tous la soumission à l’Etat, jugeant que l’injustice du prince était moins redoutable que l’anarchie populaire pourvu que ce prince ne s’opposât point aux obligations cultuelles des musulmans. 
Cette attitude n’est pourtant pas invariable: les oulémas de Fès destituèrent Moulay Abdelaziz pour avoir été incapable de maintenir l’indépendance du pays; le retour des oulémas (d’un profil particulier) au-devant de la scène eut lieu dans l’ensemble des pays musulmans après l’échec général des autocraties et la colonisation qui s’ensuivit. Les oulémas peuvent donc – si les conditions sont favorables – intervenir dans le champ du pouvoir, et cela les Alaouites le savent, d’où leur circonspection vis-à-vis d’eux; ce qui est crucial du point de vue politico-religieux est strictement codifié, la cérémonie d’investiture du monarque en est un exemple.  

Mercredi 23 Juillet 2014

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