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Le livre : Théocratie populiste Ou séparation des pouvoirs au Maroc ?




Le livre : Théocratie populiste Ou séparation des pouvoirs au Maroc ?
Toutes les forces politiques hostiles devaient être affaiblies ou domestiquées. L’action de Hassan II était au plan idéologique faussement tactique; il ne voulait pas seulement «gagner du temps»; son but était la suppression de toutes les idéologies et que la monarchie les supplantât toutes. 
Cette action avait pour échelle la dimension séculaire, celle qui caractérise la dynastie alaouite. Hassan II voulait à la fois tout intégrer et coopter. Il s’agissait comme l’observe A. Laroui «de "dénationaliser" toute une génération. A partir de 1965, on débaucha systématiquement les jeunes cadres des partis nationalistes. Les chefs historiques, relativement âgés, se retrouvèrent brusquement privés de leurs collaborateurs les plus dynamiques et les plus expérimentés. 
Ceux-ci se retrouvèrent subitement placés à des postes de responsabilité auxquels ils n’auraient pu prétendre qu’après de longues années s’ils avaient continué à servir leurs chefs de partis. (…) Toutefois le jeune promu, en changeant de chef et sans en prendre tout à fait conscience, quittait "la nation" pour retomber dans le groupe. Il n’était pas choisi en tant que jeune militant, en tant que bon technicien, en tant que brillant théoricien, mais simplement en tant que représentant d’une collectivité, d’une région, d’une fraction. On n’exigeait de lui que d’être fidèle, lui qui venait de renier bien des serments». 
La cooptation était relayée par la figure du père. Hassan II voulait définir une identité marocaine sur le modèle d’une famille dont il serait le père et qui serait hostile à toutes les idéologies. Le fait que chaque Marocain a deux pères, le père biologique et le Monarque, implique que toute option idéologique doit se subordonner au devoir d’obéissance au Roi : celui-ci ne voulait accepter rien d’autre des Marocains. De même qu’il voulait que par sa simple présence, les Marocains se sentissent comblés, n’exigeant, ne désirant rien, satisfaits de la présence du père. 
Dans l’esprit du Monarque, il y avait une parfaite identité entre sa personne et l’Etat, ce qui n’est pas spécialement moderne. Dans les années 1960, on demanda aux Marocains, avec beaucoup de légèreté, de s’opposer au Roi. Ben Barka, de l’extérieur, aurait-il pu déstabiliser la monarchie? L’émeute de 1965 constituait-elle une sérieuse menace contre celle-ci? On peut le penser; non dans le sens d’une révolution mais en accroissant la probabilité d’un coup d’Etat pro-occidental ou pronassérien; évidemment dans les deux cas, on aurait appelé le putsch révolution. 
Et, après l’effondrement de la participation politique, on s’acheminait vers une telle voie. Dès 1964, plus personne n’osait exprimer son opinion; les répressions des émeutes de 1965, 1981, 1984, 1991 venaient périodiquement remettre les pendules à l’heure. Dans un Etat policier, on ne sait pas ce que pensent les gens; on sait seulement que tout le monde a peur. Seul l’Etat sait ce que pensent les citoyens et il se garde bien de le communiquer; il s’efforce, au contraire, de les faire renoncer à leurs idées par tous les moyens. 
En fait, quand l’Etat use de terreur, il sait que la majorité des citoyens le désapprouvent. Alors que l’UNFP présumait de ses forces et avait une appréciation erronée des capacités coercitives de la monarchie, le Palais pratiquait la politique de la main tendue au moment ou une répression sévère était de mise, et veillait à son image : il voulait que l’UNFP endossât le blâme de toutes les crises. Ben Barka maintint son but révolutionnaire jusqu’au bout : il n’envisageait nullement de rentrer au Maroc tant que le régime n’était pas «abattu» : sa stature internationale (il était secrétaire général de la Tricontinentale, ce qui l’occupait énormément; conseiller de Ben Bella et de Nasser; il rencontra Che Guevara à Alger en février 1965) et le réseau de militants qu’il avait établi en faisaient un facteur de déstabilisation tangible pour Hassan II.
 A l’époque, ce n’était pas ce qu’on vous faisait qui importait (tous les coups étaient permis) mais ce qu’on pouvait vous faire (ce que permettaient vos faiblesses). Ben Barka, véritable bouc émissaire des carences du gouvernement, fut enlevé et assassiné par le général Oufkir à Paris au moment où il ne représentait pas un danger direct puisque le régime avait atteint un degré de militarisation tel que seuls des officiers généraux pouvaient l’inquiéter1. Un ministre avait-il besoin de tuer lui-même un opposant? Voulai-on se prévaloir des bonnes relations d’Oufkir avec l’armée française, lui-même étant Français, pour servir de paratonnerre aux protestations que De Gaulle n’aurait pas manqué de faire? Voulait-on aussi piéger Oufkir qui était à l’apogée de sa puissance et pouvait inquiéter le Monarque? Autant de questions sans réponse.   
Les difficultés du régime : putschistes et insurgés. 
L’assassinat de Ben Barka fut un dangereux simplificateur de la vie politique marocaine et généralisa l’usage de la violence contre les opposants, de même que la «vertu» de la violence s’imposa à tous: celle-ci atteignit les plus hautes sphères de l’Etat. 
Quatre années de pouvoir absolu, d’isolement international, nullement atténué par le voyage à Moscou (1969) prouvèrent à Hassan II que le pouvoir personnel n’était pas stable. Le Monarque et ses proches collaborateurs pouvaient donc contempler le vide produit et devaient répondre à des questions pressantes: que faire de l’hégémonie? Comment créer une vie politique? La dépression politique produisit un excès de pression au sein de l’appareil militaro-policier. 
La tentation de se débarrasser des membres les plus compromettants de l’appareil sécuritaire devait être grande pour le Roi, pour relancer la vie politique, et ce dans la plus pure logique machiavélienne, au moment où Oufkir pensait qu’il lui revenait d’avoir consolidé le régime et qu’il avait donc du mérite et une certaine légitimité. Le général pensait qu’il était la clé de voûte de tout le système et que sans son réseau de renseignement et son action implacable, le régime se serait effondré.  

Lundi 7 Juillet 2014

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