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Le livre : Théocratie populiste, L’alternance, une transition démocratique?




Le livre : Théocratie populiste, L’alternance, une transition démocratique?
4. Épilogue : que l’injustice perdure 
 
Enfin, la presse décida que la mesure était comble. 
L’Ittihad Al Ichtiraki du 6 juillet et du 5 août 1998 firent le bilan de toutes les irrégularités, les injustices et les abus du Doyen de la Faculté des lettres de Marrakech. En voici des extraits : « La Faculté des lettres de Marrakech vit dans une ambiance fébrile, en raison de divers scandales qui ont éclaté : le Doyen a perdu le contrôle de ses nerfs et a fait pression sur cinq agents de maintenance pour qu’ils signent des reçus de réception [fictive] de marchandises variées destinées à l’équipement de l’établissement (bois, fournitures électriques, robinetterie) dont la valeur atteint des dizaines de millions. Le but est de couvrir les trous dans la comptabilité des dépenses budgétaires que la commission d’inspection ministérielle a mis au jour lors de sa visite à la Faculté, après le mois de mars de cette année. 
Le dossier relatif à cette malversation a été confié au Recteur pour examen et afin qu’il informe le ministère pour qu’il prenne les mesures appropriées». Ces articles stigmatisent, de la part du Doyen, son : 
« 1) Refus absolu de communiquer le budget de la Faculté au Conseil; et lorsqu’un enseignant fait une réclamation en ce sens, il est classé parmi les réprouvés, ceux qui menacent la sécurité générale de la Faculté. Depuis la fondation de la Faculté, à ce jour, le Conseil n’a jamais eu connaissance d’aucun budget, et n’a jamais émis un avis quelconque à ce sujet, en violation des lois à cet égard. 
2) [Sa façon de] tout interpréter d’un point de vue sécuritaire pour susciter les craintes des autorités et paraître tel un héros; souvent, le souci sécuritaire de l’Etat lui permet de s’en prendre à ceux qui revendiquent la transparence– professeurs et étudiants, de leur opposer des difficultés administratives et de rendre leurs tâches pédagogiques difficiles. (…) 
3) [ Sa pratique de] dispenser à un groupe de privilégiés, qu’il utilise pour semer la zizanie parmi les enseignants et saper la cohésion des départements, de nombreuses faveurs : billets d’avion, bourses, facilités d’inscription et de soutenance de thèses et de mémoires; il y a même des enseignants qui résident à l’étranger sans contrôle; En revanche, le Doyen met divers obstacles devant les étudiants et les professeurs qui déplorent la situation catastrophique de la Faculté, leur refusant l’inscription de leurs thèses pour des motifs futiles. (…) Qu’arrivera-t-il aux cinq agents qui ont été sanctionnés par le Doyen après avoir refusé d’obéir à ses ordres ? Rectifiera-t-on cet abus ou acceptera-t-on le fait accompli?» 
Extraits du second article : «La Faculté des lettres de Marrakech est considérée comme un cas particulier et une voix dissonante parmi celles des Facultés [du Maroc] (…), et cela pour les raisons suivantes : option du Doyen actuel pour une politique policière et de surveillance; pratique du «diviser pour régner», en opposant les enseignants les uns aux autres et en adoptant ouvertement la règle de «deux poids, deux mesures»; d’une part, tous les avantages et toutes les facilités sont réservés à une minorité; d’autre part, la frustration, l’indifférence et le refus pour la majorité qui est lésée dans ses droits. (…) 
Le Doyen adopte la vengeance en tant que comportement quotidien dont nombreuses furent les victimes. Ainsi, les attestations de licence des étudiants les plus actifs de l’«Union des Etudiants Marocains», de quelque tendance qu’ils soient, comportent des erreurs qui se rapportent aux prénoms, aux noms, aux dates ou aux lieux de naissance afin de les empêcher de participer aux concours publics ou de s’inscrire à des instituts et écoles supérieures. Vulgarité, obscénité et volonté d’humilier autrui caractérisent son langage avec les étudiants quand ils lui expriment leurs demandes légitimes. 
Le Conseil de la Faculté tient deux réunions annuelles seulement ; ses débats ne sont soumis à aucune procédure : le Doyen monopolise la parole afin d’en priver les autres, et d’éviter d’aller au fond des choses; souvent, il parle de choses et d’autres, inlassablement ; moyen d’une fin : maîtriser la « discussion » afin de la canaliser dans le sens qu’il veut. Enfin, il rédige le procès-verbal de la réunion de sorte que le rapport final devienne une parole banale qui se dit partout sauf dans une Faculté. (…) Quelle sera l’attitude du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche par rapport à ces scandales à répétition ? Châtiera-t-il le coupable ou restera-t-il protégé comme il l’a été dix-huit ans durant. » 
Articles non signés par peur de représailles: leurs auteurs pensaient que malgré ces scandales, le Doyen pouvait être maintenu. 
Après cette campagne de presse, il fut enfin prié de partir; mais a-t-on passé en revue les torts qu’il occasionna à une multitude d’enseignants qui étaient sous son autorité? Y-a-t-il eu quelque réparation que ce soit? Je suis toujours sous le coup de l’exclusion que décida ce Doyen : peut-on penser au vu de ses états de service qu’il était capable d’une action honnête ? Comment quelqu’un d’aussi corrompu pouvait-il avoir le moindre sens de ce qu’est le droit ou la prétention d’appliquer la loi? 
Le plus irritant et préoccupant à la fois, c’est non seulement la désignation d’un doyen injuste et malhonnête, c’est qu’après l’avoir démis, on ne corrige rien de ses abus. Regrette-t-on de l’avoir écarté ? « Un si gentil garçon » disait de lui le chef de la police de Marrakech ! Ça se sent quand le droit prévaut dans un pays ; on ne rencontre pas dans chaque coin de rue quelqu’un qui gémit parce qu’il a été lésé, à moins de postuler que c’est une nation de malades qui aiment se plaindre. 
De quel fantôme de droit peut-on parler dans un pays où l’administration (décanat, rectorat, ministère) ne répond pas aux lettres et où même si un tribunal vous donne raison contre un doyen, il faut un appui politique pour rendre exécutoire le jugement? Sans appuis, il faut faire des efforts extrêmes pour obtenir l’application de simples droits. Au total, tous ceux sous l’autorité desquels j’eus à exercer le métier d’enseignant ne firent que me réprimer et au lieu de promouvoir ma carrière, mes publications l’handicapèrent et me valurent deux expulsions injustes. 
Quant aux tracasseries, elles furent légion : parfois on monta les étudiants contre moi (1998), d’autres on m’accusa d’incompétence, d’autres d’irritabilité (2000, 2007). Il y eut comme une répartition des tâches au niveau du Makhzen : alors que certains me menaçaient de mort, d’autres m’accusaient de paranoïa; parfois, c’étaient les mêmes ! Exaspéré de me voir toujours tenir au travail qu’on m’avait fourni à contrecoeur, l’un des responsables académiques, qui depuis, poursuit une carrière au ministère de l’Intérieur m’interpella un jour : «et d’abord, comment avez-vous fait pour entrer dans cette université?» 
Puis on tenta de me bercer de faux espoirs pour mieux me faire sentir la frustration, pour ne laisser à la victime que la colère et les mauvaises décisions. Ça, c’était l’art consommé de son supérieur qui me promettait périodiquement de régler ce problème. Plus de dix ans après, en 2008, cet autre doyen, fielleux et sinistre m’interpellait : «Pourquoi continuez-vous à écrire, pour la postérité ? » Mais quelle autre tâche pourrait avoir un chercheur ? Ce même doyen m’invita à oublier, me disant que nous avions commencé une autre époque. Je suis prêt à le croire mais pourquoi ne réglait-on pas mon problème ? Avait-on encore besoin de mon exemple, en tant qu’avertissement aux intellectuels ? Sans doute. Aujourd’hui et toujours comme disait B. Gracián. 
Je perdis des années qui auraient pu servir à la recherche en vaines démarches. On pense qu’en réglant mon problème, en restaurant mes droits, on me renforcerait; mais exposer mes déboires ne peut servir d’aucune manière à exalter la puissance et la réputation de cet Etat. Quelques-uns, peut-être, verront la réalité des choses : la haine quasi théologique des intellectuels. Ce qui m’arrive ici est banal et a existé de tout temps : les exclus de l’université pour leurs idées ne se comptent plus, depuis l’Angleterre du XVIIe siècle jusqu’à l’Allemagne du XIXe siècle, sans parler des mesures nazies. Quant aux victimes dans le monde musulman, elles ne sont pas moins nombreuses. 
D’avoir été lésé pendant plus de quinze années ne m’a pas empêché finalement de me concentrer sur mon travail de recherche sans aucun appui ou financement. Je pense que l’on peut agir sur sa destinée dans les conditions les moins favorables. Il faut seulement le vouloir et écrire est à cet égard salutaire. Je veux appartenir à mon siècle et j’essaye de persuader les autres Marocains de l’excellence de ce choix. Il y a une seule loi pour tous et tôt ou tard, elle s’imposera à tous ; cette loi, c’est l’universalité et il ne faut envisager qu’elle.  

Jeudi 11 Septembre 2014

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