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Le journaliste Mohamed Tijini : Le PJD est obnubilé par l’idée de placer les médias sous son emprise




Pour Mohamed Tijni, le métier de journaliste  
est une vocation mais aussi un devoir.
Aussi a-t-il tenu à rester attaché au pays
et sensible à ses heurs et malheurs.
De par ses réactions et commentaires, il ne fait
pas dans la demi-mesure, quitte à dénoncer ceux qui empêchent l’évolution et le développement du Maroc, les hypocrites comme les extrémistes de tout bord…


Libé : En évoquant l’affaire du couple MUR (Mouvement de l’unicité et de la réforme), vos critiques avaient l’air d’être plutôt acerbes. Cela pourrait étonner de la part d’un homme de médias que d’aucuns qualifient de moderniste…
Mohamed Tijini : Un journaliste devrait absolument être neutre et ne pas se positionner. Ce n’est pas mon cas, car je suis un citoyen comme les autres et je défends des idées et des valeurs telles que l’égalité homme-femme, la démocratie, la tolérance, etc. Ce sont des valeurs auxquelles je tiens profondément et que je défends et qui doivent se concrétiser dans mon travail quotidien. C’est comme si vous demandiez à un citoyen, face à un fait délictueux, de ne pas réagir et de rester neutre. Donc un citoyen normal engagé est dans  l’obligation dans ce cas de réagir dans l’intérêt de la société elle-même. On ne peut pas rester passif. C’est le même cas pour un journaliste ou un homme de médias. On doit ressentir dans son travail au quotidien qu’il défend ses propres valeurs dans le respect de la déontologie et de l’éthique journalistiques.

Mais vous défendez également les rapports sexuels entre adultes consentants…
Maintenant je vais revenir à l’affaire du couple MUR. Quand j’ai réalisé une émission sur cette affaire, je n’ai pas pris position sur le fait qu’ils ont entretenu une relation. Je ne suis absolument pas contre les relations sexuelles hors mariage entre adultes consentants. Cela relève de leur vie privée et je suis pour la dépénalisation de ce genre de relations et l’abrogation de l’article 490 du Code pénal. Donc, je n’ai pas critiqué le fait que deux personnes majeures, à savoir deux membres dirigeants du MUR, aient entretenu une relation sexuelle. Mais ce que je ne supporte pas, c’est le fait que cet acte ait été commis par  des personnalités publiques et des religieux qui ne cessent de donner aux Marocains des leçons de morale et des ordres sur la manière de gérer notre vie privée. Il se trouve qu’ils ont commis le contraire de ce qu’ils prêchent. En fait, moi j’ai critiqué cette hypocrisie. Et j’ai voulu également montrer que même les moralisateurs et les religieux  peuvent tomber dans ce qu’ils appellent eux-mêmes « le péché». L’affaire du couple MUR est un exemple qui doit nous inciter à réfléchir, y compris ceux qui se qualifient d’oulémas et leur demander de cesser de donner des leçons, de critiquer les autres ou de jeter l’anathème sur les autres citoyens.  

Quel est l’impact de cette affaire sur le MUR et partant sur le PJD ?
Je crois qu’il portera un préjudice à l’image voire à la crédibilité du MUR et du PJD. Soyons clair. Ces questions de mœurs et de sexe font polémique dans notre société. Un scandale de mœurs comme celui du couple MUR laisse des traces dans la société marocaine. D’autant plus que le MUR est une organisation qui se présente comme pieuse, moralisatrice, religieuse, au-dessus de la mêlée, et tout à coup elle se trouve empêtrée dans cette affaire de mœurs. Vous savez que l’émission, que j’ai consacrée à cette affaire, a dépassé un 1 million de vues ; c’est exceptionnel pour une émission politique de 25 minutes. Cela prouve que les gens ont regardé et partagé largement cette vidéo. Je parle seulement de la  mienne sans parler des autres vidéos qui ont traité le même scandale. Tout cela va sûrement laisser des traces, mais je ne peux pas dire si cela aura des conséquences sur la manière de voter des Marocains ou sur le résultat des élections. C’est le temps qui va le prouver, mais ce que je peux confirmer, c’est que les gens ne vont pas voir le MUR et les religieux comme avant. C’est quasiment certain.

Que pensez-vous du communiqué de Montada Al Karama (organisation défendant les droits de l’Homme et qui est proche du PJD) qui se porte à la défense du couple MUR?
C’est scandaleux. Car le communiqué ne se positionne pas sur ce que les deux dirigeants du MUR impliqués dans cette affaire ont présenté comme un mariage coutumier. Lequel mariage est illégal selon la loi marocaine. Donc une organisation qui défend les droits de l’Homme et l’Etat de droit, doit tout d’abord se positionner par rapport à cette pratique moyenâgeuse qui n’a rien à voir avec la religion. Le communiqué de Montada Al Karama fait, donc, fi de l’Etat de droit. En plus, cette organisation défend l’indéfendable. On sait très bien qu’il s’agit d’un cas de moralité, donc elle devrait en prendre acte surtout que les protagonistes eux-mêmes ont reconnu  les faits. Donc, il ne faut pas essayer d’appliquer le principe selon lequel il faut venir en aide à ton frère qu’il soit oppresseur ou opprimé. Je crois que l’un des problèmes que connaît le mouvement islamiste, non seulement au Maroc mais partout dans le monde arabo-musulman, à chaque fois qu’il fait face à un problème réel, il essaie de se présenter comme victime d’un complot. Je crois que c’est très dangereux pour notre démocratie.

Mais il y a un point important dans le communiqué de Montada Al Karama, c’est que pour la première fois il prend position en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles  hors mariage entre adultes consentants…
Ce point n’est pas très clair. Au début, cette organisation a pris cette position, mais suite à l’intervention des personnalités du PJD, Montada Al Karama a retiré cette partie du communiqué. Donc il y a une confusion là-dessus. Moi, j’attends une position claire et si c’est le cas, ce serait un point positif.

Passons maintenant à un autre sujet qui a soulevé un tollé. Vous avez critiqué le fait que le PJD ait retenu le salafiste Hammad El Kabbaj en tête de liste pour les prochaines élections législatives à Marrakech, mais celui-ci a riposté en vous accusant de prendre le parti des sionistes. Que diriez-vous à ce propos ?
Tout citoyen a le droit de se présenter aux élections sauf que cette personne en question défend un islam autre que l’islam modéré malékite dans ce pays. Il a des idées extrémistes. Il est pour le port obligatoire du niqab et contre la mixité et  l’égalité homme-femme. A la limite, on peut dire qu’il est libre de croire ce qu’il veut, mais à partir du moment où il commence à appeler à la haine, au meurtre et à la destruction des juifs, son discours est inacceptable et intenable. Dans l’enregistrement sonore que nous avons de cette personne et qu’il a consacré à l’histoire des juifs depuis l’époque d’Abraham, il a appelé à la destruction des juifs du monde. Ces enregistrements datent de 2011. Ce qui est grave, c’est qu’il ne les nie pas et ne les renie pas non plus. Maintenant, il se défend en prétendant que cet appel au meurtre concerne les juifs sionistes qui tuent les Palestiniens. C’est tout à fait faux, c’est un mensonge. Je demande à Monsieur Hammad El Kabbaj d’assumer ce qu’il a dit.

Mais ne croyez-vous pas que c’est le problème du PJD qui l’a choisi pour être tête de liste à Marrakech et non pas celui d’El Kabbaj lui-même ?
Moi, je suis parti des faits contenus dans les enregistrements. Mais les reproches doivent être adressés au parti qui l’a présenté aux élections. Peut-être que le parti n’était  pas au courant des propos d’El Kabbaj, mais aujourd’hui ces propos ont été publiés et relayés, je demande au PJD qui se présente comme un parti islamiste modéré et démocratique de prendre ses responsabilités et de retirer l’investiture de ce salafiste s’il ne veut pas cautionner les prises de position de Hammad Al Kabbaj, qui portent atteinte à la cohabitation au Maroc, car nous avons également une communauté juive. Quel modèle de société veut-il pour notre pays ? Est-ce qu’il veut soutenir ces gens qui prêchent la haine et incitent à la violence et au meurtre ? Je souhaite donc que le PJD assume ses responsabilités et ne présente pas ce monsieur aux élections législatives du 7 octobre prochain. A défaut de quoi, nous appelons l’Etat à prendre ses responsabilités dans cette affaire.

Il y a d’autres salafistes qui se présenteront dans les listes d’autres partis politiques, pourquoi vos critiques ont-elles concerné uniquement le   cas El Kabbaj et non les autres?
Comme je l’ai déjà dit, chaque citoyen a le droit de se présenter aux élections. J’aurais aimé que les religieux qui font la Daawa restent dans la sphère religieuse. Je suis pour la séparation entre le politique et le religieux. Concernant El Kabbaj, il y a des faits tangibles qui le condamnent. C’est pour cette raison que je suis plus concerné par le cas Hammad El Kabbaj que par d’autres. Mais s’il y a d’autres, qu’ils soient salafistes ou non et qui tiennent le même discours haineux, je n’hésiterais pas à les critiquer et je serai le premier à les condamner. Je regrette qu’on n’entende pas beaucoup de démocrates dans ce pays qui prennent des positions à propos de ce sujet.

Najib El Ouazzani, secrétaire général du parti Al Ahd, a créé la surprise en annonçant qu’il se présentera aux prochaines élections sur la liste du PJD à El Hoceima. Qu’en pensez-vous ?
C’est une première dans l’histoire du Maroc qu’un président d’un parti politique se présente sur la liste d’un autre parti. Pourquoi c’est une première ? Dans la vie politique, les partis peuvent nouer des alliances, mais ce qui s’est passé est anormal, car il s’agit d’une alliance conjoncturelle dans une seule circonscription.
 C’est tout à fait unique. El Ouazzani se défend en prétendant que sa candidature sur la liste du PJD est une manière de faire face à «tahakoum» (mainmise). La question qui s’impose : est-ce que ce tahakoum existe seulement à El Hoceima ? Dans ce cas, on peut comprendre sa logique. Et si cela existe dans d’autres régions du Maroc, pourquoi le parti Al Ahd ne présente-t-il  pas tous ses candidats sous les couleurs du PJD pour qu’il soit logique dans sa démarche? En plus, c’est vraiment infamant pour un chef de parti de  se présenter sur la liste d’un autre parti. El Ouazzani aurait pu sauver son honneur en se présentant au nom de son propre parti et le PJD aurait pu retirer son candidat et demander à ses militants et partisans de le soutenir. Cela aurait pu être plus logique et  honorable pour El Ouazzani. Je crois qu’il y aura un débat juridique sur la légalité de cette démarche, et s’il représentera au Parlement son propre parti ou celui du PJD. Et si demain après les élections législatives, El Ouazzani décide de retourner à son propre parti, cela ne sera pas considéré comme une transhumance politique. C’est tout un micmac juridique.

Que diriez-vous du refus des dirigeants du PJD de prendre part à votre émission ? Quelle est la raison de ce désamour entre vous et ce parti islamiste ?
Ah, c’est la grande question ! Je crois que c’est juste un jeu politicien. Je crois qu’après l’affaire de « 2 francs », certains Pjdistes ont  compris qu’ils risqueraient de nuire à leur image si jamais ils commettaient la même bourde dans mon émission. Ils se sont dit que chez Tijini on aura plus de chance de tomber dans un piège. Mais je trouve anormal ce genre de discours et de réflexion. Cela dit, il faut être honnête. Les Pjdistes ne pensent pas de la même façon et certains d’entre eux ne partagent pas la décision de la direction du parti de boycotter mon émission. Preuve en est, Lahcen Daoudi a accepté à deux reprises d’y participer, et c’est le secrétaire général du PJD, Abdelilah Benkirane, qui est intervenu personnellement pour lui interdire d’y prendre part. D’autres dirigeants du PJD m’ont contacté  pour affirmer qu’ils ne comprennent pas la décision de Benkirane, en la qualifiant de scandaleuse. Car il s’agit d’une émission diffusée sur une chaîne publique financée par les deniers publics et les contribuables. Si Benkirane et son parti avaient des remarques ou des reproches à faire, ils n’ont qu’à saisir la HACA, qui peut prendre les mesures qui s’imposent  si elle constate une quelconque anomalie. S’ils n’ont pas recouru à la HACA, c’est que les critiques contre cette émission sont infondés et qu’il s’agit seulement d’un jeu politicien pour se présenter encore une fois comme étant victimes d’un complot et faire croire que les médias publics sont contre le PJD. Et Benkirane lui-même entretient cette idée de complot contre lui et son parti. Et si Benkirane prétend que mon émission manque d’objectivité, qu’il n’a pas saisi la HACA, cela veut dire deux choses : soit il ment, soit il s’agit d’un jeu politicien. Et c’est extrêmement grave dans les deux cas.

Quelques Pjdistes vous accusent d’être placé à la télé et dans votre émission à succès par des services. De quels services s’agirait-il ?
C’est une façon de me discréditer et de dénigrer mon émission. Je ne vais pas accuser tous les Pjdistes, car quelques-uns comme Lahcen Daoudi sont solidaires avec moi. Daoudi a regretté à deux reprises que Benkirane lui ait interdit de prendre part à cette émission. Certains Pjdistes tentent de décrédibiliser l’émission, de tenir sous les bottes les médias publics et imposer leurs points de vue. Ils ne sont pas habitués à la contradiction et à un discours franc. En d’autres termes, ils entendent placer les médias publics sous  son emprise.

Propos recueillis par Mourad Tabet
Jeudi 15 Septembre 2016

Lu 3583 fois


1.Posté par DR IDRISSI MY AHMED le 15/09/2016 10:45
Un journaliste très huppé et vulnérant qui ne craint pas de faire de la politique en tant qu'acteur et d'agir comme citoyen . Il mérite de l'estime et de le faire entrer officiellement dans un grand parti historique .

2.Posté par mohammed chahmoti le 15/09/2016 10:49
"Un journaliste devrait absolument être neutre", ta neutralité est bien remarquée.

3.Posté par Chahid le 15/09/2016 23:04 (depuis mobile)
Journaliste sérieux et réaliste et qui a peu faire rapprocher les téléspectateurs de la une toute les quinzaines

4.Posté par DR IDRISSI MY AHMED le 16/09/2016 13:39
M Chahmouti....

Merci d'avoir relevé cette différence entre les journalistes .
Et puis relancé par la même l'analyse de cette interview comme d'avoir soulevé rôle attendu du journaliste.
* Il y a les médiateurs et les militants , qui usant du journalisme professionnel , comme d'une porte ouverte sur les gens , affectent leur opinion et leur comportement .
* Il y a les plus classiques , les anciens , qui restent neutres en véhiculant les informations, sans vouloir agir sur l'entendement , les sentiments ou les conduites politiques des lecteurs ciblés.


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