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Le jeu en vaut la chandelle

Si Yasmine a parfois besoin d’aide, c’est en tant que jeune fille et non pas en tant que personne stigmatisée ou incapable d’être autonome.




Yasmine et Jamal Berraoui aux côtés du critique littéraire Jean Zaganiaris.
Yasmine et Jamal Berraoui aux côtés du critique littéraire Jean Zaganiaris.
Dimanche 21 février, Jamal Berraoui 
et sa fille étaient sur le stand 
du CNDH au Salon du livre 
de Casablanca pour présenter 
le livre «Yasmine, 19 ans, trisomique, 
bachelière» (Balland, 2009). Un livre 
rempli d’émotions et de sincérité.


L’ouvrage de Jamal Berraoui est un récit de vie humaniste, rendant compte de toute l’affection paternelle qu’il porte à sa fille Yasmine, mais sans complaisance. Le regard porté sur les ignominies de certains environnements sociaux a le mérite de rappeler que notre monde contemporain n’accorde parfois guère d’importance à l’humanité des personnes représentées socialement comme étant différentes. D’emblée, le livre restitue les paroles des médecins annonçant à Mina, la maman de Yasmine, que son bébé est trisomique : « Elle pleurait en me racontant comment le pédiatre le lui avait annoncé, quelques minutes après son réveil. Ne pouvait-il pas attendre qu’elle soit un peu rétablie, qu’elle ne soit plus seule ? Les témoignages d’autres femmes relatent la même façon d’annoncer le handicap, sans aucun égard pour une femme qui vient de vivre l’effort d’un accouchement, transformant un heureux événement en situation d’angoisse absolue ». Ces « dénonciations publiques d’injustice » - pour reprendre l’expression du sociologue Luc Boltanski – ne versent jamais dans le misérabilisme ou la spectacularisation morbide du handicap, fustigée à la fin de l’ouvrage. Ce livre raconte l’histoire d’un homme qui met à nu ses émotions, en rendant hommage à la combativité de sa femme qui a tout fait pour élever leur fille comme les autres enfants. L’auteur affronte également ses vieux démons, à travers un exercice de style particulièrement touchant : « J’ai senti la détermination de ma femme à se battre pour Yasmine. Moi, je ne savais plus où j’habitais. J’ai pris un avion, de l’argent et je suis parti à Paris [...] Entre-temps, j’avais culpabilisé vis-à-vis de ma fille, mais surtout vis-à-vis de Mina. Je ne pouvais plus me supporter tellement j’avais fait preuve de lâcheté. Je ne laisserais pas cette femme adorable, qui supportait tous mes excès, faire seule face, je prendrai mes responsabilités ». Cette façon de parler de sa fuite et de sa lâcheté est un bel acte de courage puisqu’il s’agit d’oser le challenge de l’authenticité et d’être aussi compétiteur dans l’écriture que sa fille Yasmine l’est au sein des établissements scolaires qu’elle fréquente. Jamal Berraoui remporte le beau combat qu’il livre avec lui-même, en restituant la fragilité des émotions sincères tout en préservant la pudeur d’un style épuré. Le livre est rempli de doutes, parfois de larmes et de chagrins, mais aussi d’espoir, de force, de rire et de joie. 
Jamal Berraoui fait prendre conscience aux lecteurs de l’humanité de Yasmine, élevée de la même façon que ses deux frères. Il s’agit d’une petite fille comme les autres puisque chacun de nous a ses spécificités, ses différences, ses incapacités, ses zones de vulnérabilité et doit composer avec ce qu’il est ainsi qu’avec ce qu’il aura à devenir dans sa vie. Les spécialistes médicaux et autres pédopsychiatres autoproclamés n’ont qu’à bien se tenir. Si Yasmine a parfois besoin d’aide, c’est en tant que jeune fille et non pas en tant que personne stigmatisée ou incapable d’être autonome. L’ignorance de la société amène la famille à se replier provisoirement sur elle-même, à construire une bulle dans laquelle tout le monde est heureux. La compassion apitoyée et le regard méprisant ou effaré à l’égard de la trisomie font aussi partie de l’opium d’un peuple bien avare en sensibilité, quand bien même ferait-il partie des classes sociales aisées. Il s’agit de rompre avec l’aliénation des regards différencialistes, considérant que certaines personnes ne feraient pas partie du monde commun que nous partageons tous et légitimant leur vision stigmatisante du handicap à partir de la position occupée dans le champ médical ou scolaire. Yasmine s’insère dans les différentes sphères sociales comme l’on pénètre dans ces grands Luna Park multicolores, en n’étant pas dupe de l’artificialité de certaines lumières ornant les manèges. Sa scolarisation est une façon de challenger ses potentialités et de se battre pour la réussite au sein d’un monde qui ne fait guère de cadeaux. Bien entendu, les parents et la famille sont là pour rappeler que l’amour qu’ils lui portent n’a rien à voir avec ses notes. 
Nous avons beaucoup souri en lisant les passages où Jamal Berraoui parle de « l’intelligence tactique » de sa fille, sachant qui elle doit aller voir en fonction de ses besoins ludiques ou des choses plus sérieuses ; tout comme les pages du livre où il cite des goûts musicaux de Yasmine, qui sont loin de se limiter à Rihanna mais concernent également Beyoncé, Jay-Z, Edith Piaf ou le rap américain (comme elle nous l’a précisé dans le train nous ramenant à Rabat dimanche soir, après le salon). L’un des plus beaux passages est celui où Jamal Berraoui évoque le jour où Yasmine a obtenu son bac, après avoir intensément travaillé. Une belle victoire remportée haut la main, avec l’art et la manière. Dans un contexte néolibéral de marchandisation de l’enseignement, où les cours risquent de devenir des produits vendus à des clients consommateurs raisonnant en termes de crédits à valider et non plus des savoirs partagés dans le cadre de l’épanouissement intellectuel et de la production d’une pensée critique, le texte de Jamal Berraoui rappelle l’importance de ces choses que l’on accomplit uniquement pour la beauté du geste et qui donnent un sens à la vie. 

* Eenseignant chercheur CRESC/EGE Rabat
(Cercle de littérature contemporaine) 

Jean Zaganiaris *
Jeudi 25 Février 2016

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