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Le genre, un outil de progrès en Afrique




Nombreux sont les projets dédiés au «genre» qui ont fleuri ces dernières années en Côte d’Ivoire. Des programmes spécifiques – tels que «Crossroads», stratégie sur 5 ans de la Banque Africaine de Développement (BAD) axée sur l’émancipation économique de la femme – aux réformes législatives favorables aux droits des femmes, comme la modification en 2012 du code de la famille. Le «genre» semble s’implanter progressivement dans les priorités politiques ivoiriennes.
Toutefois, qu’entend-on par «genre» ? En parcourant les diverses initiatives et au travers des discussions, il est facile de s’apercevoir que le «genre» est essentiellement pensé comme la lutte pour l’égalité entre l’homme et la femme. Les femmes occupent une place omniprésente dans les problématiques abordées, notamment celle du développement. L’idée véhiculée par les défenseurs de ce «genre» présente l’inclusion des femmes dans des secteurs masculins, ainsi que leur accès (garanti) aux ressources, comme la solution principale aux inégalités de genre.
Il est indéniable que les avancées dans la promotion des droits de la femme sont cruciales, notamment pour pallier la pauvreté croissante. De même, leur rôle dans la sphère publique se doit d’être tout aussi influent que celui des hommes. Bien que des progrès soient encore nécessaires à accomplir dans cette direction, il s’avère que cette approche réduit le concept du «genre» à un simple substitut d’ « égalité des sexes ». Elle omet le «genre» en tant qu’outil analytique et prisme au travers duquel nous devrions appréhender les réalités sociales. Dès lors, l’impératif va être perçu comme le besoin, par exemple, de remédier à la faible présence féminine dans certains secteurs d’activités, grâce à des pratiques de discrimination positive, telles que l’imposition de quotas.
Mais qu’en est-il des facteurs qui entravent les femmes au préalable ? Il est largement établi aujourd’hui que la ségrégation professionnelle entre hommes et femmes (pour prendre le cas des quotas) découlent entre autre des stéréotypes associés à chaque sexe ; les emplois exercés par les femmes se situent bien souvent dans le prolongement de leur rôle traditionnel qui exige compassion et soin (infermière, secrétaire). Les normes qui encadrent et définissent les rôles spécifiques pour chaque sexe sont loin d’avoir la même valeur. En effet, une hiérarchie sociale existe, qui privilégie la gent masculine. Ces relations de pouvoir entre hommes et femmes se renouvellent et se modifient en fonction des changements sociétaux et des contextes culturels (e.g. le « plafond de verre » dans les entreprises, terme défini aux États-Unis vers la fin des années 70, qui décrit l’inaccessibilité des positions supérieures par les femmes, malgré leur entrée sur le marché du travail).
Parvenir à l’éradication de ces relations de pouvoir inégales signifie donc que les efforts doivent être entrepris, non pas seulement au travers de réformes ciblant les femmes et les propulsant socialement, mais également grâce à des initiatives incluant les hommes. Un changement durable et significatif ne peut avoir lieu sans la remise en     question des valeurs qui entourent le rôle social de la femme. Cependant, ce questionnement implique à son tour une interrogation sur le rôle de l’homme et son attitude vis-à-vis des femmes. Pour reprendre le contexte de l’entreprise, il s’agirait pour l’employé de considérer sa collègue comme une autre employée, et non de projeter sur elle sa vision de la femme en tant que potentiel partenaire sexuel ou figure maternelle dévouée. Ce changement de comportement entraine non seulement des relations plus respectueuses et une évaluation objective des compétences individuelles, mais il permet également de minimiser les risques de violence et d’abus sur le lieu de travail.
Au-delà de déconstruire les normes qui entourent le statut de l’homme et de la femme, se réapproprier le «genre» en tant que méthode d’analyse permet de prendre en compte d’autres systèmes oppressifs et les valeurs et comportements qui les maintiennent. Autrement dit, il s’agit de dépasser la dichotomie réductrice de l’expérience de « la » femme ou de « l’ » homme, afin d’inclure une multiplicité d’expérience. A titre d’exemple, un homme avec un handicap physique ne traversera pas les mêmes obstacles dans son quotidien qu’un homme valide, et il est nécessaire de prendre en considération ses besoins spécifiques afin de pallier les inégalités. Etre attentif à cette diversité humaine éclaire notre compréhension des diverses normes qui contraignent le quotidien des individus. Dès lors, tenir compte de l’expérience d’une personne handicapée nous renseigne sur le fonctionnement de la norme qui privilégie le corps physique valide dans les sociétés. Comprendre comment ce privilège discrimine les individus dits «anormaux», par le biais des lois, infrastructures, médias, traditions et comportements quotidiens, informe des changements à entreprendre.
 Ces différences peuvent concerner la condition physique tout aussi bien que l’ethnie, la couleur de peau, l’âge, l’orientation sexuelle, la religion, etc. Adopter cette approche «genrée» pour saisir les dynamiques sociales coercitives à l’origine des inégalités nous munit d’une vision davantage cohérente et holistique des nombreuses actions de la société civile qui luttent contre les structures liberticides. Cela exhorte aussi à écouter, respecter puis discuter avec cette « différence » qui nous est présentée comme un adversaire et un danger à notre progrès social. Certains acteurs sociaux franchissent ces ponts, tels que la sociologue et consultante Ténin Touré Diabaté, qui initie le dialogue entre individus de confession musulmane et chrétienne.
Bien entendu, l’évolution des valeurs et l’acceptation des différences est un processus lent, qui doit également s’ajuster aux spécificités culturelles locales. Dans le contexte ivoirien, il est effectivement capital de placer la cause des femmes au premier plan des revendications sociales, dans la mesure où la norme patriarcale, qui se fonde sur la division homme-femme, est une des plus pernicieuses. Cependant, restreindre le «genre» à cette seule dimension ne peut parvenir à une émancipation totale de la société. Au contraire, le «genre» en tant que vision de nos relations humaines doit être maintenu comme l’arme principale dans la lutte pour plus de justice sociale.  

 * Etudiante à l’Institute for gender, sexuality, and feminist studies à l’Université McGill (Canada) et  analyste à Audace Institut Afrique.
Article publié en collaboration avec  Libre Afrique

Par Chloé Mour *
Mardi 20 Octobre 2015

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