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Le dur défi des Roméo et Juliette du Xinjiang




Le dur défi des Roméo et Juliette du Xinjiang
Aygul, une jeune femme ouïghoure, s'est mariée l'an dernier en cachette de ses parents tant elle craignait de leur dire que l'homme de sa vie était un Chinois han et non un Ouïghour comme eux. Et quand elle leur a "avoué" son union, leur fureur était totale. 
Un an plus tard, son père était toujours si enragé de cet "affront" qu'il l'a rossée en pleine gare de Pékin en la couvrant d'injures.
"Ils m'ont harcelée en me demandant de choisir: soit mon père et ma mère, soit mon mari", raconte à l'AFP Aygul, 26 ans, éditrice d'un site web. "Ils me disaient que je devais le quitter".
Sur fond de préjugés et de violences au Xinjiang, les mariages interethniques entre Ouïghours et Han - ces derniers étant ultra-majoritaires en Chine - sont aussi exceptionnels que problématiques. Le Xinjiang est le berceau de la population ouïghoure, une minorité musulmane turcophone d'une dizaine de millions d'âmes. C'est aussi le creuset des ressentiments des Ouïghours à l'égard des Han, le régime communiste ayant mis toutes sortes de restrictions à leur religion, leur langue et leur culture, ce qui a poussé une minorité ouïghoure à se radicaliser et rêver d'indépendance.
Pékin a beau se défendre en assurant avoir apporté progrès et développement, le regain de violences a atteint un pic l'an dernier avec plus de 200 morts, imputé par les autorités à des islamistes liés à l'étranger.
Les médias officiels se sont mis dernièrement à vanter les rares mariages entre Ouïghours et Han, avec des couples qui chantent invariablement les louanges du régime, symboles de "l'unité ethnique". Ces deux mots parsèment les affiches de propagande au Xinjiang. Mais le message butte sur des siècles de défiance.
"Depuis l'âge de 12 ans, ma mère me répète toujours: +Concentre-toi sur tes études et ne prends pas un Han comme copain+", raconte Aygul.
Or "j'ai étudié dans une école chinoise et la plupart de mes camarades étaient Han", dit-elle. Son mari, Xiaohe, un interprète de 30 ans, est un des rares Han à parler le ouïghour. Il avait renoncé à manger du porc pour faire bonne impression à ses futurs beaux-parents musulmans, à qui il avait adressé une lettre de trois pages en ouïghour. Sans succès. Ming, autre Chinois han, est marié à Ahman, une Ouïghoure de Karamay, cité pétrolière du Xinjiang. Même rejet des parents la première fois qu'il leur a parlé: "Son père m'a dit: +Si tu épouses ma fille, je la renierai". "Avec mon mariage, mes parents estiment qu'on perd la face", raconte Ahman. Adolescente, elle avait été agressée par ses camarades ouïghours à cause d'un petit ami han.
Invasion symbolique
Ces mariages mixtes demeurent le fait de Ouïghours aisés et diplômés qui, le plus souvent, ont suivi un enseignement en chinois à l'école et ensuite dans une université hors du Xinjiang. Certains ont aussi lieu parfois au sein de communautés d'agriculteurs ouïghours très soudées où de rares Han se sont intégrés et parlent la langue. 
Spécialiste de la culture ouïghoure à l'Université britannique de Newcastle, Joanne Smith Finley explique à l'AFP que "la raison numéro un du tabou sur les rencontres et les mariages interethniques, c'est le conflit interethnique lui-même": "un Chinois han qui prend pour femme une Ouïghoure, c'est perçu comme une invasion symbolique".
"Tout comme la Chine prend le pétrole, le gaz, l'or et le jade et a réduit la population à un état marginal, appauvri, privé de voix dans la société du Xinjiang, quand un homme chinois prend une femme ouïghoure, les Ouïghours voient cela comme l'incarnation physique de ce que l'État chinois fait au pays ouïghour", explique-t-elle.
Des 56 groupes ethniques officiellement reconnus en Chine, les Ouïghours ont le taux de mariages mixtes le plus bas: 1%, selon la chercheuse Li Xiaoxia, de l'Académie des sciences sociales du Xinjiang, après analyse du recensement de l'année 2000. S'agissant des mariages Ouïghours-Han, le taux tombe à 0,6%. "C'est dû principalement à l'énorme différence de culture et de langage", dit-elle. Les données les plus récentes ne modifient guère le tableau. "Les gens ont tendance à établir des relations avec quelqu'un de la même ethnie".
Les Hui, Chinois musulmans eux aussi mais qui parlent la même langue que les Han et vivent à leur contact dans les villes, ont un taux de mariages mixtes 13 fois plus élevé que les Ouïghours. 
Rien en commun
Alimentée par les stéréotypes du "racisme ordinaire", la réaction des parents de Ming est typique de la façon dont beaucoup de Han voient les Ouïghours: "Mes parents pensent que tous sont des pickpockets ou d'habiles escrocs qui vous vendent de la cuisine soi-disant ethnique au prix fort", raconte ce manager dans une entreprise d'État. Ceux de Xiaohe, originaire du Hebei (nord), ont été plus compréhensifs. "Au début, ils ont trouvé cela bizarre, mais quand ils ont vu qu'Aygul était diplômée de l'Université de Pékin, ils ont dit: +Ta femme est si intelligente, c'est très bien+".
A Hotan, au cœur du Xinjiang, le fossé semble en revanche insurmontable.
"Je ne laisserai jamais mon fils épouser une Han, sauf si elle se convertissait à l'islam" et qu'elle était "très bonne musulmane", déclare un restaurateur ouïghour, Mehmet Omar.
Même chose, du point de vue han, pour Xing Yongzhen, chauffeur de taxi: "Je n'épouserai qu'une Chinoise. Avec une Ouïghoure, on ne pourrait jamais manger ensemble"', dit-il, car il lui faudrait se priver de porc, la première viande consommée en Chine. "On n'a rien en commun".
Ahman, Ming, Aygul et Xiaohe font partie d'un groupe de discussion sur internet entre couples mixtes. Ils ont demandé l'anonymat et ne tiennent ensemble, disent-ils, que parce qu'ils vivent à Pékin.
"Impossible pour nous de vivre mariés au Xinjiang. La pression sociale serait trop forte", assure Xiaohe.




 

Lundi 6 Juillet 2015

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