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Le devenir de la littérature au Maghreb




Charles Bonn est un des spécialistes de la littérature
maghrébine de langue française. Fondateur du site
de recherche LIMAG et professeur de renom, il retrace
dans son nouveau livre, “Lectures nouvelles du roman
algérien, essai d’autobiographie intellectuelle”
(Garnier, 2016), différentes pistes de recherche
pour étudier les textes littéraires.



Dans un contexte où certains aiment à parler d’une littérature de langue française qui serait «sous perfusion» au Maghreb et où d’autres tapent avec un enthousiasme suspect sur les acteurs de ce champ littéraire, notamment lorsqu’on ne les a pas invités dans tel salon du livre ou tel festival où il est à l’honneur, l’ouvrage de Charles Bonn vient à point nommé pour montrer l’importance de ces ouvrages, en évoquant à la fois leur contexte historique d’émergence et leur devenir. Dans «La négritude comme mouvement et comme devenir» (Rue Descartes, n°83, 2014), Souleymane Bachir Diagne parle du concept de «littérature mineure », forgé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leur livre sur Kafka, pour désigner « non pas la littérature d’une langue mineure mais celle d’une minorité écrivant dans une langue majeure». C’est dans ce cadre-là nous semble-t-il, avec une démarche analogue à celle de Souleymane Bachir Diagne, que nous pouvons situer l’ouvrage de Charles Bonn, qui découvre à la fin des années 60 la littérature algérienne dans le cadre de ses sociabilités avec Jean Dejeux. Engagé auprès de l’UNEF en 1961-1962, il fait partie de ceux qui prônent une «décolonisation des approches littéraires», au même titre qu’AbdelkébirKhatibi – dont l’étude sur le roman Maghrébin est régulièrement citée dans l’ouvrage –, Najib Bouderballa et Paul Pascon parlaient également de « décoloniser les sciences sociales ». Sa façon d’aborder les premiers chefs d’œuvre de la littérature algérienne, tels que «Nedjma» (1956) de Kateb Yacine, «Les impatients» (1958) d’Assia Djebbar ou «L’incendie» (1954) de Mohamed Dib consiste à rompre avec les approches euro-centrées qui ne leur reconnaissaient pas cette dimension littéraire à ces textes et ne voyaient en eux qu’une sorte de témoignage permettant de découvrir certaines pratiques sociales inconnues. Charles Bonn s’intéresse à ces romans en tant que corpus littéraire, passant d’une lecture idéologique (notamment en rapport avec la condamnation coloniale) à une lecture formelle (s’interrogeant sur la forme et la signification du récit). Ce décentrement des manières de lire permet de comprendre que la véritable subversion ne réside pas tant dans l’évocation de la guerre d’indépendance par les écrivains mais dans la remise en cause du modèle romanesque hérité du XIXème siècle français, tant au niveau du style d’écriture, de la syntaxe que de la trame narrative linéaire. Dans Nedjma de Kateb Yacine, «le sens politique, qui n’est jamais objet d’un dire explicite, est produit entre autres dans ce roman par des juxtapositions de récits qui n’ont pas forcément de rapport logique entre eux ni de signification politique, mais qui prennent ce sens politique dans leur rencontre » (p. 19, voir aussi pp. 73-76). Réduire les textes littéraires des années 50 et 60 au Maghreb à leur dimension «ethnographique» et les mettre au même niveau qu’un article de journal, un compte rendu administratif ou un journal intime consiste à passer à côté de la spécificité formelle mais aussi politique qui les constituent, notamment au niveau de «l’inquiétude ontologique» omniprésente en leur sein. C’est en ce sens que l’approche de Charles Bonn ne s’inscrit ni dans ces regards néocoloniaux, ni dans ces approches du ressentiment véhiculées par certaines thèses des post colonial studies confondant refus de la domination et expression haineuse à l’égard de «l’Occident» et de «l’homme blanc», décrits comme des entités figées, des ennemis schmittiens à combattre (encore aujourd’hui). Refusant la binarité « centre/périphérie », à laquelle on pourrait également ajouter d’autres dichotomies socialement construites (« Orient/Occident » ou «Occident/Islam ») qui réifient le social et occultent les pluralités empiriquement observables au sein d’un contexte donné, Charles Bonn préfère interroger les hybridités : « La théorie post-coloniale telle que présentée par ses premiers fondateurs suppose une scénographie binaire qui apparaît comme datée dans la postmodernité dans laquelle nous vivons depuis les années 80 » (p. 37 ; le terme « postmodernité » n’allant pas non plus sans poser également problème mais nous ne nous étendrons pas là-dessus). Comme le rappelle Abdelkébir Khatibi dans Le roman maghrébin (1968), les premiers textes littéraires algériens étaient une réponse aux attentes d’Européens anticoloniaux de la gauche française, qui les ont mobilisés dans leur lutte. Tout fonctionne par singularité, par rencontre, parfois par métissage, comme le rappellent également Gilles Deleuze et Félix Guattari dans L’Anti-Œdipe (1972) et Mille Plateaux (1980). Les textes qui constituent cet ouvrage reprennent les thématiques traitées par Charles Bonn tout au long de sa carrière universitaire, notamment l’espace et l’immigration.
Dans « La production de l’histoire par les premiers romans algériens», l’auteur montre l’importance de ces écrits en faisant également un parallèle avec Driss Chraïbi : «Ces romans dits «ethnographiques », censés décrire une société échappant à l’Histoire, décrivent en fait le plus souvent une irruption de l’Histoire dans l’univers traditionnel, et le conflit tragique entre vision du monde et langages différents qu’elle entraîne » (p. 42). Car il s’agit bien là de discours littéraire, et non de simples témoignages autobiographiques, qui s’interrogent sur la façon dont se déroule l’Histoire, dont les corps sont marqués par l’événement, dont les instants de vie s’inscrivent dans des temporalités plurielles et des juxtapositions multiples. L’enjeu n’est pas que le récit soit exact. Les écrivains des différentes générations rendent compte d’une appropriation subjective, parfois irrationnelle, de la réalité sociale (p. 51) et mobilisent aussi les mythes, notamment celui de la nation, dans un langage littéraire qui est propre à chacun.
A ce niveau, l’analogie opérée par Charles Bonn entre les premiers romans algériens et la tragédie grecque telle qu’elle est pensée par Vernant et Vidal  Naquet s’avère fort heuristique et montre, notamment à travers une belle analyse de La colline oubliée (1954) de Mouloud Mammeri, des personnages tiraillés entre des systèmes de valeurs antagonistes (tradition/modernité, Orient/Occident) qui font symbiose dans leur corps et les transcendent.
La création littéraire est issue de cette ambiguïté que l’on retrouve dans des romans marocains contemporains, notamment « Entre tes mains » (2015) de Mamoun Lahbabi ou « Nom d’un chien» (2016) dAbdellah Baïda tous deux fondateurs du Cercle de littérature contemporaine mais aussi dans La blanche (2013) de Maï-Do Hamisultane, Divan marocain (2014) de Driss Jaydane ou bien encore Au café des faits divers (2013) de Bouthaina Azami. L’évocation de ce tiraillement peut être douloureux ou assumé chez leurs personnages mais n’a rien de tragique chez eux ; au contraire, il peut être dépassé dans une ère justement post-colonialisée (par-delà le colonialisme, dont on ne nie à aucun moment les abominations), où les universalités multiples ont pris le pas sur l’universalisme colonial en rompant avec les ressentiments des discours de la « racialisation » et du « différencialisme » (ce qui ne signifie pas que la littérature ne s’écrit pas non plus contre le racisme des Etats et des individus, comme le montrent « Celui qui est digne d’être aimé » de Abdellah Taïa (2017), « Indétectable » (2014) de Jean-Noël Pancrazi ou Histoire de la violence (2016) de Edouard Louis). Le travail de Charles Bonn reste ancré dans ces fractures ontologiques, comme le montre les textes sur la migration : « l’émigration est d’abord une situation spatiale extrême, puisque l’émigré est celui qui n’a plus d’espace identitaire duquel se réclamer. Il a quitté son pays «d’origine», et son insertion dans le pays «d’accueil» est souvent problématique. Et si l’on se place du point de vue qui est fréquemment le mien, de la représentation du langage par lui-même, l’émigration devient un espace indicible par les discours dont le propos est d’affirmer l’espace identitaire dans une dynamique de décolonisation » (p. 87). Si Charles Bonn se démarque d’une approche post-coloniale inspirée par Bourdieu (on aurait aimé en lire davantage là-dessus p. 64, d’autant plus que Bourdieu avait exprimé certaines critiques à Michel Leiris), le recours aux travaux de certains de ses collaborateurs, notamment La double absence (Fayard, 1999) d’Abdelmalek Sayad, méritent d’être mobilisés sur les questions traitant de l’émigration. Là-dessus, l’apport de la sociologue Constance de Gourcy, enseignante-chercheuse au LAMES, à l’Université d’Aix-en-Provence, est fondamental et peut éclairer les recherches littéraires.  
Le texte « La visibilité de l’émigration dans les littératures maghrébine, française, et de la seconde génération » de l’immigration » montre de quelle façon le refus de « l’assimilation » amène à réinventer le langage, l’utilisation des mots, « les réalités non encore nommées » (p. 105). L’identité collective là encore s’inscrit dans ce que nous appelions au début de ce texte, à partir de Gilles Deleuze et Félix Guattari, une « littérature mineure ». Les « signes de non littérarité » dont parle Charles Bonn dans son texte s’inscrivent dans « une auto-représentation de la littérature comme marginalité ». Depuis « Les boucs » (1955) de Driss Chraïbi à « La réclusions solitaire » (1976) de Tahar Ben Jelloun, en passant par « Topographie idéale Rachid Boudjedra pour une agression caractérisée » (1975) de ou « Habel » de Mohamed Dib (1977), les figures varient. Les migrants venus d’Afrique du Nord laissent la place à des personnes nées en France mais marquées par leur origine maghrébine. L’enjeu est rendre visible les silences, les gens qui rasent les murs, les sentiments d’opprobre intériorisés et gardés pour soi. Le texte « Romans féminins de l’émigration », évoquant notamment les écrits de Assia Djebar, va également dans ce sens. En commentant les romans de Leïla Sebbar, Charles Bonn déconstruit les visions identitaires apposées un peu trop rapidement sur ces auteures qui mettent justement à mal les identités assignées : « Cette œuvre-catalyseur qui par sa constance et son professionnalisme a ouvert la voie à une expression littéraire des jeunes issus de l’Immigration eux-mêmes, soit d’une part l’œuvre d’une femme qui se situe elle-même à la marge de toutes les définitions identitaires consacrées, et en soit arrivée aux jeunes issus de l’immigration par le biais d’une écriture de la féminité, manifestant ainsi une sorte de cousinage entre écritures émergentes dans une commune mise à mal de toutes les définitions identitaires convenues » (p. 125).Etre migrant est beaucoup plus une position qu’une identité, comme le montre également le texte
«L’écriture diasporique de Kateb Yacine » (p. 167 et s). Cette fracture de l’ontologie est d’ailleurs présente dans le texte « Le désert de la parole chez Mohamed Dib » (p. 196 et s.), où l’enjeu est beaucoup plus de comprendre la portée d’une parole que chercher des représentations figées de la société algérienne, ainsi que dans la quatrième partie de l’ouvrage « Erotique de l’écriture ou le roman familial de l’entre-deux langues » (p. 211 et s.), où les représentations du féminin côtoient celles de l’androgynie et de l’indétermination sexuelle (nous avons développé ce point dans notre ouvrage Queer Maroc (Des ailes sur un Tracteur, 2014) à partir des œuvres d’auteurs marocains tels qu’Abdelkébir Khatibi, Ghita El Khayat, Mohamed Leftah, Abdellah Taïa, Bouchra Boulouiz et HichamTahir). Dans un contexte marqué par les événements de ce que les médias ont appelé « Le printemps arabe », sur lequel s’interroge d’ailleurs Charles Bonn dans son introduction, il est capital de se pencher sur les textes de la littérature maghrébine et de saisir le rapport à l’écriture de ces auteurs ainsi que les luttes de légitimation qu’ils ont menées pour être reconnus en tant qu’écrivains dans les ères des indépendances, y compris au sein de leur propre pays.

 * Enseignant chercheur CRESC/EGE Rabat, Cercle de littérature
 contemporaine.  

Par Jean Zaganiaris *
Mercredi 24 Mai 2017

Lu 2614 fois


1.Posté par Bouterfas le 24/05/2017 20:08 (depuis mobile)
Il est temps de debattre des littératures dites mineures même au sens que leur donnent Gilles Deleuze. L''exemple de la litterature quebecoise en est la parfaite illustration. Il faudrait développer l''édition et la critique littéraire au Maghreb.

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