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Le dernier saut d’Abdellah Baida




Le dernier saut d’Abdellah Baida
Enseignant de lettres à l’université de Rabat Agdal, Abdellah Baida a publié trois essais importants sur la littérature marocaine. Avec Le dernier salto, il fait lui-même ce saut périlleux pour venir atterrir  dans l’espace des romanciers du Maroc. En écrivant et publiant son premier roman, il rejoint tous ces auteurs qui, depuis Khair-Eddine à Mohamed Leftah en passant par Edmond El Maleh ou Mostafa Bouignane, jalonnent ses critiques littéraires. Le dernier salto n’est pas une histoire littéraire dont on pourrait faire le résumé mais plutôt d’un voyage au sein d’univers multiples et entremêlés. Chaque lecteur aura son interprétation en lisant ce roman important qui, au même titre que les productions récentes de Youssef Wahboun, Boutaina Azzami, Mamoun Lahbabi, Baha Trabelsi, Lamia Berrada Berca ou Hicham Tahir, fait partie de cet envol que connait actuellement la littérature marocaine. Trois thématiques importantes nous ont semblé être présentes dans Le dernier salto : le rapport au temps, le rapport à l’innommable, le rapport au lecteur. Abdellah Baida commence par s’en prendre au temps, dont il brise la linéarité fuyante. La figure du salto immobilise l’instant. Comme chez Walter Benjamin lu par Edmond El Maleh, le temps n’est plus une ligne droite qui file entre nos doigts et nous mène vers la fin de la vie. Il devient cyclique, fragmentaire, immobile. L’écriture est un saut périlleux qui permet aux êtres mortels d’accéder à l’éternité. Comme dans la Recherche de Proust, les grands-parents, ces personnes fragiles qui marquent les enfants à travers une rencontre intense et éphémère, continuent d’exister grâce à l’imaginaire de l’écrivain, qui sait écouter les silences d’ici bas et de l’au-delà. L’écriture salto déconstruit la matérialité de la vie, qui ne peut être réduite à du temps qui passe. Elle invente une nouvelle spiritualité terrestre, en opposition avec la violence des prêches fondamentalistes et théocratiques, et aide à mieux affronter la mort, en reculant pour mieux sauter, en se plongeant dans le passé, notamment la magie de l’enfance, pour mieux affronter l’avenir incertain. L’écrivain vole le temps à la réalité et en fait une œuvre d’art, en créant un monde où la vie est toujours présente. Les phrases qui couvrent les pages sont des veines et des artères d’un organisme vivant, à travers lequel circulent éternellement les existences chères. 
Ensuite, Abdellah Baida se confronte à l’innommable. Les silences des êtres qui nous entourent sont parlants et il faut savoir les écouter et les comprendre. La vie est peuplée de secrets cachés, qui sont à découvrir, et la quête de l’écrivain est de bien saisir la façon dont on peut mettre des mots sur des sensations, des émotions, des phénomènes. La lecture aide à s’évader de la réalité, à la recréer à partir de son imagination, de ses désirs, de ses fantasmes. En évoquant l’enfance du jeune Mohamed qui découvre sa fascination pour les livres et l’écriture, en racontant les errances d’un écrivain en quête d’inspiration ainsi que l’histoire du jeune Alim qui rejoint un groupe d’islamistes ou de Zineb, la prostituée au grand cœur, Abdellah Baida invente un monde entre fiction et réalité, entre rêve et vécu. Le péril de l’exercice littéraire est d’arriver à marcher sur le fil du rasoir, sans chuter dans le néant. C’est pour cela qu’après le temps et l’innommable,  Abdellah Baida entreprend un exercice risqué avec les lecteurs, définis comme étant « l’ami ennemi » de l’écrivain. Le salto est un mouvement périlleux, qui nécessite de bien maîtriser la montée, la rotation et la réception. Tout est affaire de triptyque. Dans les films hindous que le jeune Mohamed va voir au cinéma, cette figure exécutée à la perfection par le héros suscite l’admiration et l’attirance des femmes. Toutefois, les saltos qui réussissent dans l’imaginaire peuvent être ratés dans la réalité. L’écriture n’existe pas dans les univers fictionnels qu’elle créée. Elle reste avant tout une pratique sociale, soumise aux contingences d’ici-bas. Contrairement aux héros des films hindous ou asiatiques, l’écrivain peut échouer et ne pas retomber sur ses pieds. Comme le dit l’auteur lui-même, il n’est guère de hauteur qui ne soit proche d’un abime. L’écrivain sait que les lectrices et les lecteurs de son livre, dont il fait d’ailleurs partie, seront sans pitié si le saut n’est pas correctement exécuté. Rédiger un roman est un sport de combat qui demande la maîtrise de la lecture, du recopiage, de la création. Mais le jeu en vaut la chandelle. Réussir cet exercice, comme l’a fait Abdellah Baida, c’est apporter une pierre supplémentaire à ce bel édifice qu’est la littérature marocaine.  Et inscrire tout un univers social au cœur de l’immortalité.
 
* Enseignant-chercheur-CERAM/EGE-Rabat.  
Le dernier salto, Abdellah Baida, Rabat, Editions Marsam, 2014 

Par Jean Zaganiaris *
Vendredi 14 Février 2014

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