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Le corps souffrant dans le théâtre marocain




Le corps souffrant dans le théâtre marocain
«Gérard de Nerval, Edgar Poe, Baudelaire, Lautréamont, Nietzsche, Arthur Rimbaud, ne sont pas morts de rage,
de maladie,
de désespoir
ou de misère,
ils sont morts
parce qu'on a voulu les tuer»                                                                               
Antonin Artaud

Lorsque Latefa Ahrrare a voulu expérimenter sa nouvelle vision en la reproduisant sur les  planches, des voix se sont élevées pour dénoncer une certaine « immoralité ». Le corps dérange toujours quand il exprime les intentions de l’âme, surtout sur scène. La comédienne marocaine est-elle la première à intégrer le corps, son corps, dans le jeu ? Au Maroc, peut-être. Mais les expériences théâtrales un peu partout dans le monde font montre de cette contribution majeure du corporel dans la trame. Dans le cas de «Capharnaüm », cela sert certainement le sens. Le corps n’est pas exposé, comme dans le cas du théâtre de nudité. Ici, il tient son propre langage, parle sa véritable sémantique et dégage ses propres images. Ce n’est point ce corps que les détracteurs du beau et de l’esthétique veulent anéantir, mais bien ce corps qui s’élève au rang d’acteur. Et si Jerzy Grotowski entendait tirer le maximum du corps à travers l’exploration de toutes les possibilités d'expression de ce corps pour lui rendre toute sa force, Antonin Artaud avait dénoncé cet enfermement du corps et appelé à sa libération de l’état de « momie », allusion faite à la « mort » du corps. Il faut dire que les comédiens délaissent bien souvent leur corps au profit du texte.
Par ailleurs, la plupart de ceux qui ont réagi aux représentations de « Capharnaüm » et à la prestation de Latefa Ahrrare n’ont pas assisté aux spectacles. Ils sont prêts à s’attaquer au genre d’abord, et à ses élans créatifs ensuite. L’aberration a donc de nouveau frappé cette scène culturelle, en laissant une grande marge aux censeurs d’imposer leur loi, heureusement que les choses évoluent grâce à ces créateurs qui osent s’attaquer aux tabous. En 1913, Alfred Jarry, l’un des précurseurs du théâtre avant-gardiste, a été taxé de tous les maux, pour la simple raison qu’il avait osé introduire un « merde » dans le scénario. Même sort pour Eugène Ionesco en 1950 dans « La cantatrice chauve », qui n’a pas été bien reçue par la critique bourgeoise, tout autant que les autres pièces relevant du théâtre de l’absurde. Le théâtre devait, en effet, rester l’apanage de ce langage bourgeois et aristocratique, comme ce fut pour les héros divins du théâtre grec. Une sacralisation consacrée à l’époque moyenâgeuse, à des fins politiques et idéologiques manifestes. On avait assisté ainsi à une mort déclarée de la tragédie. A chaque nouvelle expérimentation donc, on assiste à une résistance rétrograde, ou du moins conservatrice. Au Maroc, Bouâmer a voulu révolutionner l’art du Melhoun en initiant un autre style de poésie d’amour, alors que l’on se contentait de louanges, de Samaâ et Madih. Il a été ainsi qualifié de « salaud, fils de salaud » ! Le théâtre, genre artistique qui entend fêter la vie dans tous ses états, prône le langage de la vie. Tout vrai langage est incompréhensible, celui du théâtre fait tomber les masques du mensonge, de l’hypocrisie et des bassesses. Et entre le corps du langage et le langage du corps, il y a certainement une grande différence. Le dernier est plutôt d’une éloquence indéniable. 

Rachida Alami
Mardi 26 Octobre 2010

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