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Le cinéma de Régis Debray au Festival de Marrakech




Le cinéma de Régis Debray au Festival de Marrakech
Le Festival du cinéma international de Marrakech s’affirme, d’année en année, comme l’un des grands festivals de cinéma. Et pas n’importe quel cinéma. Depuis les premières éditions, une certaine conception du septième art a guidé les choix des films, des réalisateurs et des activités du festival. Un cinéma d’auteur, pluriel, diversifié, ouvert sur les grandes expériences comme sur les courants dits «marginaux», sur les sensibilités cinématographiques inconnues de la part du grand public et sur les cinémas innovants. Mais la stratégie des choix opérés dans la programmation reste, largement, habitée par le cinéma d’auteur et de cinéastes qui produisent des films, non pas pour divertir seulement mais, pour interroger le temps du monde, les conflits des humains, les désirs refoulés, les joies de la vie, bref, des cinéastes, à travers le monde, qui mettent en scène et cadrent l’être dans sa complexité, ses souffrances, ses fantasmes, ses dépressions,ses espérances et dans son ancrage socioculturel. 
Dans sa programmation, le festival ne présente pas que des films, des acteurs et des réalisateurs. Il y a toute une animation parallèle et des rubriques qui lui donnent une richesse et une densité intellectuelles particulières. Dans la rubrique Masterclass où le festival convie des réalisateurs pour parler de leur vision et de leur expérience de la mise en scène, les organisateurs enrichissent le programme par des moments de réflexion et de pédagogie en invitant des penseurs qui interrogent les mondes de l’image. L’an dernier ce fut Edgar Morin qui a présenté «son cinéma ». Un penseur immense qui était interpellé par le phénomène cinéma depuis la fin des années cinquante en rédigeant «Le cinéma ou l’homme imaginaire» et «Les stars». Cette année, Régis Debray est venu parler au public, aussi bien avertis qu’étudiants, à propos de ses aventures et rapports avec le cinéma. Malgré la durée courte de la rencontre, ce philosophe, qui préfère se définir comme vagabond de la pensée, a presque tout dit de sa conception de l’image et du cinéma. Depuis «Vie et mort de l’image» jusqu’à son dernier livre «Le stupéfiant image», cet érudit et fondateur de «la médiologie» n’a cessé d’interroger, de scruter, d’analyser et de déconstruire les fondements culturels de l’image. Présentée et animée par Noureddine Sail, un médiologue en acte, cette rencontre était un moment de pensée et d’échange stimulant. Il n’y a pas que les professionnels du cinéma qui sont concernés par ce champ de la création,il y a aussi des penseurs qui réfléchissent sur les images, interrogent leurs contenus, leurs messages, leurs techniques et leurs impacts sur la vie des gens et sur la culture. Régis Debray est devenu incontournable pour ceux qui veulent comprendre les phénomènes visuels, comme il est difficile de parler d’une pensée du cinéma sans connaître les écrits du philosophe Gilles Deleuze sur l’image-temps et l’image-mouvement. Sauf que Debray a semblé plus sceptique quant à l’avenir de la culture qui se trouve exposée aux effets «désastreux» des images numériques. Images qui frustrent les êtres des moments de recueillement que l’image et la photographie classiques permettaient. Il est vrai que Debray  concède que nous vivons le temps des images, sauf que la poussée déferlante des images les rend banales, sans substance, sans épaisseur, bref dénuées de sens. 
Or, comment se rendre compte de cette nouvelle réalité numérique et la conscientiser en se préservant des différentes formes d’aliénation et de l’effet «stupéfiant» de l’image ?
Il s’agit d’un des soucis exprimés par le médiologue. Il observe que nous vivons dans une nouvelle ère civilisationnelle et la discipline qu’il a fondée postule que  le médium, quelle que soit sa forme, a une fonction, et que la médiologie tente, justement, d’analyser les «fonctions sociales supérieures» (religion, idéologie, art, politique) dans leurs rapports avec les moyens et milieux de transmission et de communication. L’enjeu majeur de la pensée consiste en la compréhension des interactions et des interférences entre les techniques de transmission, de mémorisation et de changements radicaux qui s’opèrent sur nos modes de croyance, de pensée, d’organisation et de vie.Les médiologues proposent les outils de compréhension  des ruptures qui s’opèrent dans les méthodes de transmission et leurs répercussions sur les mentalités et les comportements et, inversement, comprendre comment une tradition culturelle produit ou transforme une innovation technique. La réflexion de Régis Debray propose un mode  de connaissance qui consiste à rapporter un phénomène historique aux mutations techniques, institutionnelles et pratiques qui l’ont rendu possible. 
Le cinéma est un des dispositifs techniques qui bouleversent les comportements, les habitudes et la vie des gens. Sauf qu’il est, aussi, menacé par les effets des images éphémères et leurs jaillissements illimités des portables, des Ipad et les formes de déperdition du sens.
«Le cinéma de Régis Debray» dans cette édition du Festival de Marrakech fut un moment de «recueillement» devant une pensée originale, incarnée par un penseur d’une humilité et d’une épaisseur qui forcent l’admiration. Le cinéma, pour Debray, est et restera, malgré les défis du numérique, un enjeu national.Les peuples et les nations s’affirment, aussi, par leurs cinémas. Hollywood, les cinémas russe, chinois, turc, marocain… sont l’expression d’une mémoire, d’une histoire, racontent les grands récits d’une société. C’est pourquoi il est un outil de résistance contre toute forme d’injustice ou d’hégémonie, un champ de création d’histoires et de vie d’individus et de sociétés dans leurs ancrages socioculturels.
 Il faut dire, enfin, que le Festival de Marrakech s’est consacré, durant ses treize éditions, comme un des lieux rares  où se réalise le sens noble de l’accueil, de convivialité, de rencontre et d’échange d’expériences esthétiques et intellectuelles. Rendre cette ambition possible, quel qu’en soit le prix, mérite respect et reconnaissance.
 

Par Noureddine Afaya
Samedi 21 Décembre 2013

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