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Le casse-tête soudanais




Le casse-tête soudanais
La récente crise frontalière entre le Soudan et le Soudan Sud traduit les difficultés de la pacification. Dans la perspective d’une possible intervention internationale, quelles sont les racines de ce dernier conflit ? Sera-t-il possible de créer les bases d’une pacification durable ?
Le Sud base plus de 90% de son économie sur ses ressources pétrolières (situées pour la plupart dans des zones de frontière avec le Soudan). Il ne dispose pas du réseau d’infrastructure nécessaire pour exporter ou raffiner le pétrole, étant ainsi forcé de collaborer avec Khartoum, qui dispose des structures adaptées. Comme cela était prévisible, le conflit a dérivé d’un différend énergétique : en janvier, les deux pays n’ont pas réussi à obtenir un accord sur les tarifs de vente et de transit de pétrole et le Soudan est arrivé à bénéficier de fournitures de pétrole sans les payer. Le Sud, en représailles, a tout de suite interdit l’approvisionnement. Sur ces bases, déjà en février, le Président soudanais Bachir avait annoncé la possibilité d’un conflit, devenu réalité à la fin avril : les deux pays se sont accusés mutuellement d’avoir attaqué l’autre dans la zone pétrolière d’Heglig – une zone toujours contestée et actuellement située sous l’administration de Khartoum. Les premières fusillades ont mené à une escalade de violence, avec ces derniers jours usage d’armes lourdes ainsi que des bombardements sur des zones habitées par des civils. Il est difficile d’évaluer le nombre de victimes, vu que chaque gouvernement fournit des données discordantes et on ne dispose pas d’estimations indépendantes.
Les essais de médiation de l’Union Africaine, qui a cherché à inciter les deux parties à demander une intervention du Conseil de Sécurité ONU, ont initialement échoué. Les Nations Unies ont successivement proposé une résolution qui impose le cessez-le-feu, le retrait des armées des deux pays et la reprise des  négociations : toutes violations entraîneront l’application de « contremesures », principalement un embargo. Après une première violation du cessez-le-feu par Khartoum, il semblait le 12 mai que les deux pays étaient d’accord sur le retrait définitif de leurs soldats et policiers de la zone contestée, le Sud annonçant le rapatriement de ses troupes. Le jour suivant, le Soudan déclarait qu’il ne retirerait ses milices qu’après la mise en place de l’administration conjointe avec le Soudan du Sud. Selon un accord de juin 2011, cette administration conjointe de la zone aurait déjà due être mise en place  – mais le Nord accuse le Sud d’avoir contribué à rendre impossible l’application de cette entente.
Il faut donc commencer par les problèmes territoriaux. Heglig se trouve dans la région frontalière d’Abyei, zone historiquement disputée entre le Sud et le Nord. La dernière subdivision a été établie par la Cour Permanente d’Arbitrage (CPA). Elle place géographiquement Heglig dans le Kordofan du Sud, région sous le régime de Khartoum, mais sans rien établir concernant la répartition des droits d’exploitation des sites pétroliers frontaliers – droits que Khartoum a décidé de garder à 100% sans les partager avec les « voisins » du Sud et surtout sans penser aux possibles tensions qui pourraient en dériver. Mais les problèmes de la délimitation d’Abyei remontent à plus longtemps, aux deux guerres civiles soudanaises (1956-72 et 1986-2005) qui opposaient les populations du nord (les Messiria, en majorité arabes musulmans) contre les indépendantistes du Sud (chrétiens et animistes) pour des raisons territoriales, avant la découverte du pétrole. Les deux conflits ont créé une condition d’instabilité continue, sans jamais réussir à établir des frontières acceptées et causant de nombreux déplacements forcés de parties importantes de population. Sur cette instabilité des frontières politiques mais surtout « ethniques » s’est développé, sur le territoire du Soudan comme du Soudan du Sud, un mauvais rapport avec les autorités – vues comme des « occupantes » - ce qui a mené à la formation de nombreux mouvements révolutionnaires armés actifs encore aujourd’hui. Les attentats les plus récents sont d’avril dernier: en outre, les autorités des deux pays s’accusent réciproquement d’aider les rebelles sur le territoire de l’autre.  Enfin, reste le problème énergétique avec la « malédiction des ressources » : le sol offre un potentiel économique énorme, qui vient à être gaspillé du fait d’une structure institutionnelle absente, où l’Etat agit seulement de manière parasitaire.
En dépit des difficultés, y a-t-il des solutions possibles ? Sans doute, mais ni simples ni rapides. Si l’ONU et la communauté internationale veulent intervenir, ils doivent se rendre compte que se limiter à des actions « typiques » comme l’imposition de sanctions ou l’envoi d’une force d’interposition – qui finirait seulement par reculer la date d’un nouveau conflit – est inutile. Il faut contribuer à créer un processus complexe de peace-building, sur la coopération entre les deux États. Il ne sera possible de construire le dialogue entre les deux pays seulement en posant sur la table les éléments pour la résolution de chacun des problèmes qui maintiennent la région dans cette situation de crise permanente.
Il faudra amener les deux pays à adopter des bonnes institutions en utilisant des instruments économiques et politiques. L’ONU, par exemple, devrait pousser pour le développement institutionnel en invitant par exemple les compagnies pétrolières à investir seulement si les autorités des deux pays en conflit s’engagent dans l’instauration d’un vrai état de droit, avec un régime démocratique et libéral : une administration responsable tend à minimiser les tensions en faveur de la stabilité, condition fondamentale pour la croissance. Ce processus d’amélioration des institutions devra se fonder sur le respect des droits et des requêtes des communautés locales, pour minimiser les tensions et aller établir des frontières partagées et pas imposées – par exemple, à travers l’usage du référendum, appliqué sous la surveillance d’observateurs internationaux. Il faut donc espérer que l’ONU et la communauté internationale puissent jouer ce double rôle de guide, et qu’elles réussiront à pousser les gouvernements soudanais sur la voie du changement et de la pacification durable. Parallèlement, une rénovation de la classe politique soudanaise semble aussi souhaitable, notamment au Nord. Le rôle des citoyens des deux pays est primordial pour tous ces changements. Le défi est immense.

 * Economiste de l’Université Federico II de Naples
Article publié en collaboration avec www.unmondelibre.org

Par Giuliano Luongo
Samedi 19 Mai 2012

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