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Le Sud marocain face à la mondialisation




Le Sud marocain face à la mondialisation
Le présent article traite quelques aspects de la mondialisation et de ce que cette dernière laisse augurer pour les provinces du sud-ouest marocain (Tan Tan, Guelmim, Laâyoune, Dakhla, Smara, Sidi Ifni). La mondialisation doit être considérée dans sa globalité, car elle fait partie d’un ensemble complexe de forces technologiques, économiques et socioculturelles. Elle n’est pas un phénomène qui apparaît subitement. C’est un processus dynamique, progressif et toujours en mouvement. Il peut y avoir des signes avant-coureurs mais certains éléments du processus peuvent aussi ne pas suivre le rythme prévu.
Globalisation et mondialisation sont deux thèmes qui tendraient à être identiques, la globalisation était au départ limitée aux aspects financiers alors que la mondialisation avait une connotation un peu plus large mais finalement avec une convergence dans les deux définitions. « On pourra définir la mondialisation comme l’entrée symbolique du monde dans l’intimité sociale et culturelle de chaque société » (Z. Laïdi, 2001).
La mondialisation est un terme qui regroupe tous les éléments qui contribuent au processus d’extension de la logique de marché, de la logique du capital à une sphère plus large, au-delà des sphères de l’État-Nation. Ces éléments touchent l’aspect des régulations des différents marchés. La mondialisation touche aussi, et principalement, un aspect important : le rôle et la fonction des États (pas un désengagement de l’État mais un redéploiement des fonctions et des modalités de l’État).
Source d’anxiété, le concept se retrouve dans la majorité des discours tenus actuellement. Les journalistes, les politiciens, les historiens, les sociologues, les sciences politiques, les géographes, les anthropologues, les économistes, etc., usent et en abusent en y apportant chacun sa définition compliquant davantage les ambiguïtés et les contradictions de ce terme (Robertson R., 1992, Piel, J., 1999).
On peut dire tout d’abord que la mondialisation se définit par cinq éléments essentiels : les nouvelles technologies ; le rôle capital de l’information grâce aux communications instantanées ; une tendance croissante à la normalisation des produits économiques et sociaux ; une intégration internationale accrue ; une fragilité réciproque due à une plus grande interdépendance.
La mondialisation résulte d’une révolution technologique qui a contracté le temps et les distances. La technologie permet aussi aux individus de se déplacer en un temps record, à un rythme et dans des proportions inégalées. L’époque actuelle « l’ère de l’information (chaînes de télévision, téléphone portatif et Internet) » est poussée en avant par les technologies de transmission de l’information. Le nouveau monde du cyberespace n’est qu’une technologie parmi d’autres qui rend cette révolution possible.
Nous voulons d’abord nous situer du point de vue d’une société locale et, pour reprendre la définition de Z. Laïdi, du point de vue de son intimité sociale, économique, culturelle et politique. Il s’agit de donner intelligibilité empirique aux processus de mondialisation, dont la société du Sud marocain est aujourd’hui à la fois le lieu, l’acteur et le récepteur. Cette région comme la plupart des régions du monde est, en effet, aujourd’hui intensément traversé et affectée par des processus de mondialisation de son économie comme des cadres sociaux et culturels qui l’organisent.
Les sites urbains de Tan Tan, Guelmim, Laâyoune, Dakhla, Smara, Sidi Ifni, etc., par leur proximité des Iles Canaries (Espagne) et le contact avec la Mauritanie, leurs économies portuaires, leurs zones franches commerciales, leur rôle de « tête de pont » migratoire, en font une zone du plus grand intérêt pour qui veut comprendre la concrétisation des phénomènes de mondialisation à l’échelle d’une société locale concrète. Cette concrétisation prend d’abord la forme de circulations et de mobilités, mise en mouvement d’acteurs, de capitaux, de marchandises. Les mutations récentes des sociétés du Sud marocain, pourtant nombreuses depuis quelques années, n’ont pas encore fait, à ce jour, l’objet d’une abondante littérature de portée analytique.
Tout en reconnaissant les conséquences négatives de la mondialisation, Samir Amin rejette, néanmoins, ce concept de marginalisation qui a été, selon lui, très mal posé et qui cache, par conséquent, les vraies questions à analyser. L’étude de l’impact de la globalisation sur les sociétés du Sud marocain s’inscrit dans cette perspective.
Comment le Sud marocain s’intègre-t-il dans ce paysage ? Quelle est l’importance de sa situation géographique ? Quel est le changement, à quoi il ressemble et ce qui permet de déterminer sa présence ? En règle générale, on entend par changement la transformation significative du caractère établi d’une chose, avec les modifications importantes qui en résultent dans le mode de vie. Pourtant, le changement n’efface pas tout. Il est rarement le renversement ou la négation de toute chose et, souvent, il comporte une part de continuité.
L’intérêt de cette contribution est de montrer que ces sociétés, qui connaissent un taux d’urbanisation très élevé, sont en train de prendre des évolutions complexes où le traditionnel est sacrifié à l’autel du moderne surtout quand celui-ci signifie dépersonnalisation et perte de repères. La nucléarisation, la réduction de la taille des familles, la scolarisation des filles, la participation des femmes au marché du travail répondent à cette tendance majeure vers la modernité.
Proche du facteur sociodémographique, se trouve l’approche de la famille qui est appréhendée, par les démographes, en termes “d’agrégat de la population”, par les sociologues comme une institution et un acteur. La famille, noyau le plus intime de la société, apparaît comme un lieu privilégié d’observation de ces changements. La conception même de la famille a changé.
On assiste à une rupture avec la fidélité à un passé dans certaines de ses caractéristiques qui sont étroitement imbriquées. La première s’articule autour de la valeur de la famille large, plus spécifiquement dans son expression patrilinéaire. La seconde concerne l’idéologie de l’honneur telle qu’elle est conçue dans nos sociétés traditionnelles. La famille qui était le noyau central de la sociabilité, commence à perdre de sa fonctionnalité et de son rôle comme le lieu de sociabilité privilégié de ces sociétés. Elle a perdu de sa valeur primordiale pour les acteurs sociaux.
L’invasion des NTIC qui inondent la société, diffusant un modèle contraire, n’est pas sans effets sur ces sociétés traditionnelles. Les phénomènes de domination technologique ont beaucoup fait pour aligner ces sociétés.  Des valeurs en perte de vitesse devant l’avènement des NTIC. Les moeurs qui étaient jusqu’à hier mal acceptées sont aujourd’hui admises. La mondialisation, l’universalisation de la famille nucléaire deviennent la référence du bonheur familial, etc.
Les bouleversements ont contribué au  développement des conflits sociaux. Au cours des dernières années, on a assisté à une multiplication des migrations, à des désunions familiales, à un renforcement de la ségrégation et à des ruptures dans le tissu social.
Pour Keynes, le facteur économique, constitué à partir de la stimulation massive de la demande, par le biais notamment de la consommation, agit sur la société en termes de passage à un niveau supérieur de prospérité. Le facteur économique en faiblissant détermine le changement social.
Selon M. Weber, (1964), le capitalisme doit son avènement, son expansion et sa logique à l’éthique protestante comme sphère culturelle. Mais un autre courant de pensée met aujourd’hui le facteur culturel en exergue, c’est celui des Cultural studies (Armand Mattelart et Erik Neveu, 2003).
Pour nos sociétés, nous privilégions un autre sens de la culture, celui développé par l’ethnologie et l’anthropologie. C’est la culture qui assure la double fonction de socialisation/acculturation d’une part et l’identité d’autre part, tout aussi bien pour l’individu que pour la collectivité. Elle est changeante en fonction des étapes par lesquelles passe le groupe et n’est jamais immuable.
Les populations du Sud sont à la fois attachées à leurs pratiques anciennes et ouvertes aux transformations de la société en introduisant de nouvelles pratiques en concordance avec l’esprit du temps.
C’est en tant qu’acquisition de pratiques, de rites et de comportements que la culture est interpellée en interrogeant les traditions culinaires, le style de vie et son impact sur le changement social. On assiste au cours des dernières décennies à un processus de modification des pratiques culinaires qui se traduit par l’émergence de modèles  différents. Au niveau des habits, le port du voile par des groupes en perte de repères, évoluant dans un espace mondialisé, en est l’exemple. La daraâ, habit traditionnel sahraoui, qui était considéré comme un tissu noble est aujourd’hui perçu comme faisant partie du passé, voire comme un symbole de régression et signe d’attachement à des traditions rétrogrades. L’hospitalité quand à elle est en perte de vitesse.
Depuis quelques années, un certain nombre de chercheurs se sont penchés sur la mondialisation en l’abordant comme faisceau de formes empiriques complexes, susceptibles de manifestations contextuelles et d’historicité, et ce tant sur les champs économiques que dans le domaine culturel, institutionnel (A. Appadurai, J. F. Bayart, S. Sassen, 2000). Des avancées significatives en la matière ont notamment été apportées par des chercheurs, analysant les circulations migratoires et mettant en évidence que les phénomènes migratoires participent de ces processus de mondialisation, non parce qu’ils seraient soumis à une sorte de modèle dominant de conformation et de norme, mais plutôt parce que ceux qui en sont les acteurs, parfois au plein sens du terme, installent dans les deux sociétés dont ils continuent d’être des membres, des formes économiques, sociales, politiques de transnationalisme (A. Portes, 2005).
Avec la globalisation de l’économie, les flux migratoires se sont accentués à travers le monde, le profil de la population maghrébine immigrée en Europe a beaucoup changé au cours des deux dernières décennies; il tend notamment vers une structure par sexe et par âge. Dans ce nouveau contexte, le nombre des femmes migrantes à la recherche d’un emploi s’est considérablement accru.
L’absence de structures économiques, politiques et sociales donnant aux femmes des chances égales dans le monde du travail a contribué à la féminisation de la pauvreté qui, à son tour, a provoqué une féminisation des migrations, les femmes quittant leur foyer pour rechercher des solutions économiques viables. Alfred Sauvy disait : « ou bien les richesses iront là où sont les hommes ou bien ce seront les hommes qui iront là où sont les richesses ».
En même temps qu’on observe un accroissement du nombre des femmes, on constate également un changement de profil de ces femmes migrantes. Les femmes ont commencé à immigrer vers les pays d’Europe dans les années 1970, d’abord, dans le cadre du regroupement familial pour rejoindre et vivre avec leurs conjoints qui ont immigré, ensuite, et à leur tour, elles ont immigré seules, entre 20 et 40 ans, toujours dans la même perspective, fuir les problèmes de chômage et retrouver du travail. A partir de la deuxième moitié de la décennie 80, les femmes migrent de plus en plus en leur qualité d’entités économiques autonomes. Cette émigration concerne, en plus des femmes divorcées et même des femmes mariées qui laissent leur mari, pour contribuer à l’économie familiale à partir de l‘étranger.
Les provinces du Sud constituent, en raison de leur situation géographique, un foyer important d’émigration clandestine. Il est clair que cette situation continuera de nourrir, pour longtemps encore, la “pulsion migratoire”. L’impact de l’audiovisuel : les quelques programmes de la télévision marocaine destinés aux résidents marocains à l’étranger sur la première chaîne et sur la deuxième confortent cette image. Les invités sont sélectionnés parmi ceux qui sont partis de rien et ont réussi à s’enrichir dans les pays d’accueil. Par l’intermédiaire de l’image diffusée par des dizaines de chaînes, des couches déshéritées sont transportées chaque soir, dans un monde magique qui entretient en eux le désir d’émigrer.
Dans le contexte de la mondialisation, la mobilité est donc devenue une réalité incontournable; elle apparaît comme la face cachée et sombre de la mondialisation. Elle est présentée comme un phénomène inévitable aux conséquences essentiellement néfastes, voire catastrophiques, à travers l’uniformisation forcenée d’un monde en quête d’identité.
Les sociétés sahraouies sont en pleine mutation : sociétés déstructurées sous la pression des contraintes modernes. Les effets de la mondialisation et de la mobilité seront plus ressentis avec le tourisme qui est une vaste machine à altérer l’identité, un catalyseur d’acculturation et une force perverse de développement. Dans “Eléments de philosophie”, Alain disait : « Exister, c’est dépendre, c’est être battu du flot extérieur ». L’avenir de cet espace peut-il être différent de celui que lui prépare la mondialisation ? A priori, la réponse à cette question est négative.

Docteur en géographie, environnement, aménagement de l’espace et paysages
Université Nancy 2

Par Dr. Hassan FAOUZI
Vendredi 30 Octobre 2009

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