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Le Maroc n’a toujours pas clos le dossier des disparitions forcées et des assassinats politiques




Est-ce que le Maroc a tourné la page des années de plomb ? C’est la question qui reste posée après la présentation du rapport final de l’Instance équité et réconciliation.  Cette instance a  fait un travail exceptionnel et unique dans cette région du monde, présidée par un ancien prisonnier politique, Driss Benzakri. Elle a traité 22 000 dossiers,  elle  a indemnisé les victimes, révélé le sort des disparus, forcé et donné des sépultures des victimes à leur famille.  Mais il reste des cas non élucidés et qui sont symboliques dans l’histoire du Maroc : l’enlèvement et l’assassinat du leader de la gauche marocaine et de la Tricontinentale Mehdi Ben Barka et l’enlèvement et la disparition de Houcine  Al Manouzi, militant de la gauche marocaine. C’est la tache noire qui reste dans ce dossier mais l’espoir subsiste, puisque Mohammed VI a demandé au CCDH (Conseil consultatif des droits de l’Homme) de poursuivre ses recherches.
Selon toutes les associations de droits de l’Homme, le Maroc aujourd’hui a fait un progrès énorme dans ce domaine. Reste que les mêmes associations marocaines ont exprimé leur inquiétude depuis les attentats de Casablanca du 16 mai  2003. En effet, certaines pratiques abandonnées ont fait leur retour dans les interrogatoires des islamistes impliqués dans les attentats terroristes et Rabat est aussi accusé par certaines associations de collaborer avec Washington  sur des cas à Guantanamo. Des questions restent donc posées sur la situation des droits de l’Homme. La page des années de plomb est-elle tournée ou la guerre contre le terrorisme qui menace tous les pays du Maghreb sera-t-elle un facteur de recul ?
Pendant les années de plomb qui commencent avec la fin du Protectorat français au Maroc en 1956 jusqu’à la  fin des années 90, le Maroc a connu des centaines de disparitions et d’assassinats dans une guerre sanglante sur la nature du pouvoir entre le régime de Hassan II et l’opposition de gauche .Cet affrontement avec le régime a fait des victimes, des disparitions forcées, des enlèvements et des assassinats. 
Avec le gouvernement d’alternance conduit par la figure historique de l’opposition marocaine  Abderrahmane El Youssoufi, le Maroc a connu un climat politique favorable pour tourner la page des années difficiles. Le dossier des droits de l’Homme a été ouvert et  le Maroc a choisi  la justice de la transition, qui fait généralement peu de place aux poursuites judiciaires. La mémoire des années douloureuses  a été ouverte avec des témoignages  en public diffusés sur la chaine publique et les ondes radio. Les militants des droits de l’Homme et l’opinion publique n’en ont  pas  cru leurs yeux.
C’est  l’Instance équité et réconciliation présidée par Driss Benzekri qui conduit ce travail de mémoire et de conciliation  voulu par le nouveau Roi Mohammed VI pour  tourner la page des années de plomb. La particularité de ce travail unique dans le monde arabe a été conduit par les militants des droits de l’Homme, anciens disparus et prisonniers politiques. Cela a permis  d’élucider des milliers  de dossiers de la question des  disparitions forcées. 
A la fin  de ses travaux, l’Instance estime qu’un progrès significatif a été enregistré, entre janvier 2004 et novembre 2005, avec l’étude de milliers de  dossiers sur les années de plomb.
Malgré le travail effectué par cette instance qui reste exceptionnel et qui permet une grande avancée sur la question des droits de l’Homme au Maroc, il manque la vérité sur l’enlèvement et l’assassinat du leader de la gauche marocaine et de la Tricontinentale Mehdi Ben Barka et l’enlèvement et la disparition de Houcine  Al Manouzi, militant de la gauche marocaine.
L’affaire a rebondi  plusieurs fois récemment à travers des livres d’anciens policiers, anciens espions, anciens journalistes  à Prague, en Israël, au Maroc et en France. Les vérités et les contre-vérités se sont répandues à plusieurs reprises chaque année et sont sans suite. On a même l’impression que ces livres et ces films brouillent les  pistes plus  qu’ils n’aident à trouver la vérité.
Le dernier rebondissement est le film présenté par France2 en deux épisodes que la famille Ben Barka a contesté dans un communiqué. Cela a commencé par la présentation de ce film le 15 septembre 2007 par son réalisateur Jean –Pierre Sinapi  qui « a déclaré à l’issue d’une projection à La Rochelle qu’il avait disposé “de tous les éléments de l’affaire”. “Les scènes de famille sont inventées pour donner de la chair aux personnages, mais tous les faits évoqués dans le film sont vrais”, explique-t-il. Ces déclarations ont inquiété ma famille à plus d’un titre. » , a dit le fils ainé du leader marocain Bachir Ben Barka . Il a ajouté : « Sans préjuger du contenu du film ni de ses éventuelles qualités intrinsèques, il nous paraît important de faire les remarques suivantes.
France2 et les auteurs de ce film semblent ignorer que l’ « affaire » Ben Barka est toujours en instruction depuis 1975. France 2 et les auteurs du film semblent vouloir se substituer à la justice et négliger toute l’action de la recherche de la vérité menée depuis 42 ans par les différents juges d’instruction, par notre avocat, Me Maurice Buttin, et par ma famille.
Alors que l’action de la justice pour faire toute la lumière sur le sort de mon père n’a cessé de rencontrer des obstacles en tous genres au nom de la raison d’Etat, on apprend que les auteurs de ce film auraient disposé de « tous les éléments de l’affaire ». 
Quels sont ces éléments ? Pourquoi n’ont-ils pas été confiés au juge d’instruction en charge du dossier, M. Patrick Ramaël? 
Pour la famille Ben Barka, toutes les informations de ce film proviennent d’un ancien des services marocains.
« Si les éléments évoqués sont, comme cela a filtré dans un journal marocain, le choix des auteurs d’accréditer la version du corps de Mehdi Ben Barka dissous dans une cuve d’acide, cela ne peut que nous inquiéter très sérieusement. Cette version de la disparition du cadavre de mon père a été colportée par un ancien agent des services secrets marocains. Les différentes déclarations de ce personnage n’ont jamais été étayées par le moindre début de preuve. Toute sa démarche a d’ailleurs suscité beaucoup d’interrogations sur les possibles manipulations dont il peut avoir été le vecteur. »
« Il nous semble inconcevable que la télévision française de service public se fasse involontairement la complice d’une opération de désinformation. Il nous semble inconcevable que les auteurs du film se soient appuyés sur des éléments aussi contestables pour présenter au public une affaire d’une telle dimension politique et humaine, tragique et scandaleuse à la fois. »
« Cette légèreté dans le traitement d’un sujet aussi sensible et complexe n’a d’égal que la volonté délibérée des auteurs de refuser de communiquer sérieusement avec ma famille et son conseil, Me Buttin. Ce manque de transparence de la part des auteurs du film sur un sujet qui nous touche directement avait éveillé nos craintes quant à une éventuelle manipulation de la vérité historique. Seraient-elles fondées ? »
La famille Ben Barka a accepté la diffusion du film avec un texte lu avant la projection, selon lequel cette œuvre est le regard personnel des auteurs et du réalisateur sur  ce fait. L’hypothèse développée dans ce film sur la disparation du leader marocain relève de la fiction, même s’il s’appuie sur certains  faits  établis, selon  Maître Maurice Butin.
Pour la famille El Manouzi, c’est le même combat pour la vérité, qui l’arrache de bout en bout devant la résistance de ce qu’on appelle les sécuritaires au Maroc. Dans ce sens,  Maître Alain Martinet, avocat de la famille El Manouzi m’a déclaré que « je leur (aux autorités marocaines) poserai la même question qu’il y a 33 ans, lorsqu’en novembre 1975 j’ai, pour la première fois, interpellé les autorités marocaines sur cette affaire : où est Houcine El Manouzi ? S’il est vivant et encore détenu, qu’on le libère; s’il est mort, qu’on rende sa dépouille mortelle à sa famille et qu’on dise enfin à ses proches la vérité sur les raisons et circonstances de sa mort. » Qui bloque la vérité au Maroc aujourd’hui? Certaines analyses trouvent que le noyau dur du pouvoir n’a pas encore été affecté par une « transition démocratique » .Mais en même temps le pays a fait des avancées très significatives au Maghreb et dans le monde arabe sur le terrain des libertés et avec une grande ouverture politique .
 Dans le Maroc d’aujourd’hui, il y a une grande demande de vérité sur une partie sombre de l’histoire du pays qui a commencé juste après la fin du Protectorat et qui a duré un demi-siècle. Aujourd’hui à la place de la vérité, nous n’avons que des rumeurs et des semblants de vérité. Mais l’espoir aujourd’hui vient de la société marocaine, de sa presse privée et partisane et des associations de droits de l’Homme pour que toute la vérité soit révélée sur les cas non élucidés.


 

S.E.M
Lundi 2 Novembre 2015

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