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"Le Maroc à l'épreuve du terrorisme " de Aziz Khamliche : Les terroristes du Maroc (2)




"Le Maroc à l'épreuve du terrorisme " de Aziz Khamliche : Les terroristes du Maroc (2)
Épilogue
Des mouvements de masse aux attentats terroristes

Ce à quoi nous assistons aujourd'hui est le contournement, sous des formes très variées, de la question de l'Etat par un mouvement de reconstruction identitaire qui se fait à partir de l'individu, ce qui est bien le signe du changement et de la globalisation, mais selon des formes qui varient considérablement dans leur expression. Les actes terroristes ne sont qu'un aspect de la partie apparente et spectaculaire de l'iceberg.
Un rapport sur le terrorisme au Maroc, rendu public juste après les attentats du 16 mai 2003, a fait état de 300 tentatives de vol, pillage et d'agression à l'aide d'armes blanches perpétrées à l'encontre de fonctionnaires de l'État. Des casernes de gendarmerie et des Forces Armées Royales ont fait l'objet de vandalisme et d'attaques armées. Des chefs de partis politiques, des juges et des hauts commis de l'État ont reçu des menaces de morts et étaient dans le collimateur de la nébuleuse.
Mais, l'importance des attentats précités, sur le plan de l'analyse, réside dans le fait qu'ils ont marqué une double rupture: entre les islamistes radicaux et de larges franges de forces progressistes et modernes, et entre les gouvernants et les gouvernés. Cette double rupture va se confirmer et devenir de plus en plus manifeste au fil des jours et mettre au devant de la scène l'existence de deux mondes qui ne communiquent plus et deux continents de plus en plus séparés par les eaux de la précarité et du vide social.
En s'abstenant de voter aux élections du 7 septembre 2007 (le taux d'abstention a atteint les 63% et les bulletins nuls 12% des voix exprimées), les citoyens marocains n'ont fait que confirmer leur rejet de la classe politique dirigeante.
 Ressentis et considérés comme un véritable choc pour bon nombre de partis politiques, ces résultats électoraux constituent, en fait, le symptôme le plus visible, à ce jour, de la spirale de dévalorisation et d'auto-dévalorisation qui n'a cessé de se développer depuis plusieurs années au sein du mouvement démocratique, qui auparavant, organisait et fédérait autour de lui une grande partie des classes populaires.
Au-delà du remue-ménage que ces élections ont déclenché au sein de la classe politique, dont  la démission du premier secrétaire de l'Union socialiste des forces populaires, le lendemain de la constitution du gouvernement, et la perte d'influence de ce parti, rares sont les réactions qui ont dépassé le stade des effets  immédiats. A aucun moment, cette forme de contestation politique n'a été analysée en amont, en décortiquant ses causes et ses racines. Pourtant, d'aucuns savent que le ver est dans le fruit depuis belle lurette. La reproduction quasi cyclique des émeutes urbaines, des mouvements de contestation sociale et des tentatives terroristes sont de véritables indicateurs du malaise qui couve au sein de la société et du hiatus qui se creuse de plus en plus entre les décideurs politiques et l'ensemble des citoyens. La tension est devenue palpable dans les rues, notamment autour de la pratique religieuse. Un constat partagé, y compris dans les milieux de l'émigration: les femmes portent plus le voile et les barbus habillés en costume traditionnel pakistanais, la tenue classique des islamistes, affichant leur conviction religieuse comme un étendard, sont de plus en plus visibles. Conscients de leur force, ils marchent dans la rue avec un air supérieur.
Les organisations politiques, qui croyaient détenir entre leurs mains le sort de la contestation sociale, se sont brutalement vues démunies de leur force de mobilisation. Samson a perdu ses cheveux et sa force. La société s'est  désormais radicalisée. A leur insu et sans qu'elles aient pu y avoir joué un quelconque rôle.
Le terrorisme, la violence quotidienne et la contestation sociale dans sa forme spectaculaire, qui est l'émeute, ainsi que la désaffection de la politique ne sont en fait que des symptômes d'un ensemble de phénomènes de durée et d'importance variables, situés dans des sphères différentes de la vie sociale, qui affectent en priorité les classes populaires.                                              Le chômage de masse et la précarité, l'affaiblissement des mécanismes de défense collective au travail, l'effondrement d'une représentation politique proprement ouvrière, l'effritement des syndicats, la déstabilisation des familles populaires, la constitution de lieux de relégation spatiale et le renforcement de la ségrégation résidentielle sont des processus que l'on peut regrouper sous l'expression de déstructuration et de décomposition de ce qu'il convient d'appeler, la société civile.
Au-delà des différentes émeutes qui ont secoué ces dernières années bon nombre de villes "petites" et "moyennes" du Royaume, telles Al-Hoceima (avril 2005), Laâyoune (mai, 2005), Sefrou (septembre, 2007), Khénifra (octobre 2007) et Sidi Ifni (juin 2008), et des tentatives d'attentats terroristes, devenues de plus en plus fréquentes (mai 2003 à Casablanca, septembre 2003 à Rabat, mars 2007 à Casablanca et août 2007 à Meknès), il est impératif d'analyser le rapport à l'avenir des différentes générations des habitants des cités concernées, leurs conditions d'existence et leur mode de vie. Les campagnes marocaines, bien que soumises aux mêmes conditions, n'ont pas eu recours au terrorisme. Tous les enjeux passent par la ville, plus particulièrement les bidonvilles surpeuplées, au développement anarchique, foyer de multiples formes de violence (terrorisme, criminalité, sièges, insurrections) et de létalité (épidémie, pollution). Tout le danger vient de ces espaces "périphéries rouges" à haut risque d'où se déclenchent les premières étincelles de la contestation avant de gagner les centres villes. Cela commence par des faits apparemment sans importance. Considérés comme "actes d'incivilité", les insultes, injures, crachats, harcèlement, propos vulgaires, manque de respect et vandalisme ne valent pas quelques lignes dans les journaux, y compris ceux qui sont qualifés de misérabilistes ou de caniveau, et ne méritent pas, croient leurs victimes, qu'on se déplace dans un commissariat, ou qu'on saisisse un tribunal pour les dénoncer. Mais, en s'accumulant, ils sont devenus les symptômes de la mauvaise santé d'une société menacée par ses masses anarchiques et périphériques qualifiées de nouveaux barbares. Et l'approche économique ne saurait expliquer, à elle seule, ces actes, puisqu'il s'agit d'"un phénomène de société, non de pauvreté", comme disait le psychologue Louis Dubouchet.
Nos villes ont perdu leurs repères, leurs espaces ont éclaté et les masses rurbaines qui les peuplent ne figurent nulle part dans les calculs des concepteurs des plans d'aménagement.                                                                                                        
En revanche, une nouvelle architecture organisationnelle tend à émerger, décentralisée et non hiérarchisée. Elle répond aux nouvelles exigences de la mondialisation, facilite la tâche aux perturbateurs en tous genres et fait le lit de toutes les subversions possibles. Le terrorisme en tant que rébellion d'un nouveau type repose justement sur une constellation de petites cellules décentralisées dépassant rarement la dizaine de membres, se cooptant les uns les autres et rendant difficile l'infiltration d'agents de renseignements dans leurs rangs. L'urbanisation leur donne une longueur d'ondes sur leurs ennemis, permet le rééquilibrage du rapport des forces et gomme en partie la suprématie technologique du Fort sur le Faible.
Les néo-citadins, qui ont constitué dans le passé la force de frappe du mouvement national, font aujourd'hui de la ville le théâtre de l'expression de leur colère.                                             
Alors que "ceux du dedans ont tout, ceux du dehors qui, atomisés, n'ont plus que la "rage" comme moyen d'expression pour essayer de conjurer leur impuissance et l'ignominie de leur sort", pour paraphraser une formule chère à certains sociologues de l'exclusion.                                                            
L'ancien rédacteur en chef du "Monde diplomatique", Ignacio Ramonet, estime que "l'islamisme a, avant tout, des causes locales et prend racine dans l'échec social et économique d'États non démocratiques, souvent corrompus, ainsi que dans le désir de revanche des déshérités, des laissés-pour-compte et des exclus d'une modernisation bâclée".
Néanmoins, il est impératif d'analyser la façon dont se sont développées chez les jeunes citadins, au fil du temps, diverses modalités d'autodestruction individuelle (suicides, plongée dans la drogue ou l'alcoolisme, prostitution, vandalisme, etc...) et collective. Car, il ne suffit plus de dire que les bombes humaines sont toutes issues d'un milieu social défavorable où le sens de la communauté est disloqué. Ces facteurs socioéconomiques existaient depuis longtemps et n'expliquent pas le passage à la violence.                                                                                                               Comme l'historien de Princeton, Sean Wilentz, l'a résumé avec humour: "Si on devait en juger par ce qu'on sait des tueurs du 11 septembre 2001, les causes du terrorisme sont l'argent, l'éducation universitaire et les privilèges".
Les pirates de l'air et leurs acolytes sont tous issus de familles aisées.
Dans une enquête menée en 1980, le sociologue Saad Eddin Ibrahim a interrogé des islamistes emprisonnés dans les geôles égyptiennes. Il a découvert que la recrue typique était "jeune (moins de trente ans), d'origine rurale ou villageoise, issue de la classe moyenne ou moyenne inférieure, en pleine ascension sociale, dotée d'une formation scientifique ou d'ingénieur, et issue d'une famille unie". Les jeunes gens concernés, concluait Ibrahim, constituent une catégorie d'individus "supérieurs à la moyenne des membres de leur génération".                                                                       
Dans une étude ultérieure, Ibrahim a noté que sur vingt-quatre membres du groupe violent At-Takfir wal-Hijra, vingt-et-un étaient des fils de membres de la moyenne administration publique. Plus récemment, les services de renseignement canadiens ont découvert que les dirigeants du groupe islamique radical Al-Jihad "sont en leur grande majorité des universitaires issus de la classe moyenne", et non des enfants de la pauvreté et du désespoir.                                                                                        
La structure sociale des cellules qui ont été démantelées au Maroc et surtout à l'étranger montre que la pratique du terrorisme ne peut se limiter aux habitants des quartiers pauvres et marginalisés, d'autant plus que les maîtres à penser qui se cachent derrière le terrorisme appartiennent en général à des familles aisées de la société. Les théoriciens de l'islamisme radical sont rarement pauvres.                                                                                      
La radicalisation n'est plus un qualificatif essentiellement attribué aux classes démunies. Aujourd'hui, elle est mise en scène et se répand tel un virus, alimentée par le mépris et la méfiance grandissants et réciproques entre les riches et les pauvres, les dominants et les dominés, les gouvernants et les gouvernés.                                                                                               On doit donc de se situer aussi à rebours de la politique sécuritaire en vigueur actuellement, qui vise à stigmatiser les jeunes des classes populaires à des fins démagogiques. Les Grecs ne qualifiaient-ils pas de barbares tous ceux qui ne parlaient pas leur langue et qui étaient à leurs yeux synonymes de bestialité, de brutalité et de férocité? Ne les considéraient-ils pas comme inhumains, sanguinaires, durs, impitoyables, sauvages, vandales et farouches?                                                                                               Les temps ont changé mais les craintes et les clichés sont restés les mêmes, avec quelques nuances et retouches. Il s'agira ici tout simplement de chercher à comprendre.                                                                                        
L'entreprise est ardue, le propos des sociologues difficilement audible dans l'espace public tant l'attente sécuritaire est grande. A tel point que ce souci de comprendre, précepte de base des sciences sociales, est le plus souvent interprété comme relevant d'une entreprise visant à "excuser" les fauteurs de troubles, les "voyous". Ce qui suppose, pour un temps, que l'on réserve son jugement, que l'on écoute les uns et les autres, que l'on tente de saisir la manière dont se sont constituées dans le temps, les personnalités sociales des jeunes des cités frondeuses et les raisons de leur agressivité et de leur violence.
Pour comprendre ce qui arrive, il est nécessaire d'écouter ceux que l'on tient pour l'instant à l'écart de leur propre vie, sous prétexte qu'ils sont dangereux.
Les attentats terroristes, le hooliganisme et le vandalisme masquent le plus souvent la violence de la globalisation et celle de ses acteurs les plus puissants. Il est donc important de redonner de la visibilité à ces acteurs, non pas pour qu'ils rejoignent le rang des accusés, mais au contraire, pour que l'on analyse correctement à qui profite la marginalisation croissante de larges franges de la société.
Les territoires de la pauvreté ne sont violents que parce qu'ils sont, comme les autres espaces de la ville, des territoires exposés aux rayonnements de la globalisation et à la violence qu'elle déverse sur l'urbain. Ils ont, moins que d'autres, les instruments et le pouvoir de tirer des avantages individuels ou collectifs des nouvelles dynamiques et des changements globaux. La ville n'est presque jamais ce projet d'architecte dans lequel les formes sont choisies et bâties pour convenir à de "bonnes pratiques" des habitants, en leur offrant de vraies possibilités de s'approprier leur habitat et en favorisant leur insertion. Dans plusieurs cas, il a été démontré que les mondes des terroristes et de leurs victimes sont géographiquement tout près, mais socialement, ils se situent à des kilomètres et des kilomètres de distance. La plupart du temps, la ville est une bataille qui fait rage dans la routine des journées.
Les violences commises dans les villes sont normalement perçues comme étant uniquement violentes; leur caractère subversif, créatif, sacré, rituel, ou révolutionnaire étant de moins en moins analysé. Pourtant, sans en réfuter le caractère précisément violent, une part de la violence de ces actions est due à leur nouveauté. En ne voyant que la violence dans la geste des classes pauvres, les restes fumants d'une Mercedes, nous nous interdisons de comprendre le monde tel qu'il est et de le transformer tel que nous souhaitons.
On considère généralement la violence comme un phénomène quotidien et une seconde nature de la société qui n'attire jamais la curiosité des citoyens, des appareils de médiation (partis politiques, syndicats, presse, etc...) et des sphères de prise de décision, et l'ensemble des différentes formes de contestations violentes comme des moyens de pressions pour amener les pouvoirs publics à faire des concessions.
En même temps, on estime que dès qu'un facteur organisationnel intervient (Partis, syndicat ou association), les formes de la contestation violente se transforment en un simple acte politique traditionnel. Or, contrairement aux islamistes "classiques" dont la violence, sous la forme terroriste, vise un but stratégique et national et peut donc être "négociée", les nouveaux radicaux ne connaissent pas de système de pondération et ne se soucient ni de programme ni de résultat concret. Ils meurent pour la signification du geste mais pas pour son résultat, ils sont dans la réalisation de soi et donc dans une dimension mystique, mais pas dans l'ordre politique. Il n'y a donc rien à négocier. On ne marchande pas avec Dieu. Ni avec ses messagers.
D'un autre côté, le discours de la violence dominant, qu'il soit tenu par les représentants des institutions (police, justice, école) ou par les politiques, s'attache presque toujours à la recherche et à la désignation des "coupables" - ceux qui ont participé directement aux événements (les "casseurs", les "voyous", comme on dit aujourd'hui, ou les terroristes) - qu'il conviendrait de neutraliser au plus vite.                                                                                               
Ainsi, à entendre les innombrables commentaires qui sont faits autour de ce type de réactions, on a l'impression que, pour rétablir le calme, il suffirait de cibler les "microgroupes" qui se constituent autour des meneurs (les bandits, les terroristes ou les activistes) et de les isoler durablement.

Libé
Jeudi 9 Septembre 2010

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