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"Le Maroc à l'épreuve du terrorisme" de Aziz Khamliche : Arrestations, procès et condamnations




"Le Maroc à l'épreuve du terrorisme" de Aziz Khamliche : Arrestations, procès et condamnations
La Justice a réparti le procès du mouvement de Youssef Fikri en plusieurs sous groupes. Le premier concerne dix (10) personnes impliquées, selon la police judiciaire, dans le meurtre de Fouad Kerdoudi, le 23 février 2002 à Aïn Sebaâ Hay Mohammadi pour avoir prononcé des propos diffamatoires à l'égard de l'islam.
Tous les accusés de ce groupe sont presque du même âge, entre 20 et 33 ans. Ils sont donc majeurs et appartiennent à la même génération. 62,5% parmi eux sont célibataires. Ils sont en majorité issus de la même ville et du même quartier et leur statut socioprofessionnel se rapproche énormément (50% sont des petits commerçants, alors que 25% sont chômeurs. A ceux-ci s'ajoutent un électricien et un veilleur de nuit. Ils se connaissent donc et entretiennent certainement des rapports étroits entre eux. Ceci d'autant plus qu'il y a deux frères parmi eux: Abdelhakim et Abderrahim Ouachine. Tout cela indique que le message entre les membres du groupe passe bien et que ces derniers disposent de tous les atouts pour s'entendre et partager les mêmes préoccupations et les mêmes valeurs et ambitions.
Les membres d'un second sous groupe, composé de 31 personnes, auquel appartient Youssef Fikri, présentés à la Cour d'appel de Casablanca sous le dossier n° 744/03, ne présentent pas exactement les mêmes profils.
D'abord, 48% d'entre eux (15 sur 31) disposent de noms de guerre (pseudonymes), signe d'engagement et moyen habituel et courant de leur part de  dissimuler leurs vraies identités, comme c'est le cas pour Youssef Fikri qui a trois pseudonymes et qui était constamment recherché pour les multiples meurtres auxquels il a participé.
Nous sommes donc face à des gens engagés, généralement moins jeunes que ceux du premier sous groupe (Plus de 70% d'entre eux ont plus de 29 ans) et faisant partie d'un réseau plus large. D'où la baisse du taux des natifs d'une même ville. Casablanca, dans le cas échéant.                                                                                                  80% parmi eux sont  mariés, contre moins de 20% de célibataires.
Sur le plan professionnel, hormis les chômeurs (moins de 10%), la majorité d'entre eux travaille dans le domaine du commerce et de l'artisanat,  (48% de commerçants dont 7 marchands ambulants et 22,5% d'artisans. A ceux-ci s'ajoutent 22% d'ouvriers, dont un RME (Ressortissant marocain à l'étranger), et un prédicateur. Le profil socioprofessionnel dominant au sein de ce groupe cadre donc avec la logique de mobilité à laquelle ils sont confrontés puisqu'ils bougent constamment et changent souvent de lieux de résidence. Youssef Fikri et Mohamed Damir sillonnaient les quatre coins du Royaume et ont été impliqués dans des meurtres commis dans des régions et villes diverses. D'ailleurs, ils estiment que le fait de compromettre la stabilité du pays est une victoire en soi.          
Alors que certains chercheurs et hommes politiques voient en eux des fous dangereux, ces activistes se perçoivent comme de nobles combattants, des guerriers saints prêts à sacrifier leurs vies pour la cause. Et ils sont convaincus qu'à leur mort, d'autres viendront aussitôt les remplacer. C'est ce qui explique pourquoi Youssef Fikri n'a montré aucune flexibilité vis-à-vis de ses juges et n'a voulu renier aucun de ses actes.
En dépit également du fait qu'ils soient mariés, ce qui suppose une sorte de sédentarité, leur appartenance à une mouvance religieuse engagée leur fournit l'alibi nécessaire justifiant l'absence de leurs foyers conjugaux.
Un manuel d'Al-Qaïda, dont s'inspirent peu ou prou les dirigeants du Groupe de Youssef Fikri, recommande en clair, "aux frères mariés" de ne pas "parler du jihad avec leurs femmes". Le secret doit être impérativement gardé, y compris vis-à-vis des proches. Le prophète, disait-on, "gardait le secret vis-à-vis de ses proches et même de son épouse Aïcha".
De surcroît, ils s'estiment libres et n'ayant pas de compte à rendre à qui que ce soit.
Zakaria Miloudi, accusé dans le dossier 896/03 d'être le chef du groupe "Assirat Al Moustaqim", rejetait d'ailleurs les règles de l'État. Comme nous l'avions indiqué, il était polygame, avait contracté un mariage blanc et disposait d'enfants sans livret de famille.
Ceci dit, le 27 juin 2003, le parquet a présenté, au juge d'instruction un autre groupe de quatre personnes accusées d'actes criminels perpétrés sous les ordres de Youssef Fikri et arrêtés à Sidi Bennour après une conférence sur "Le terrorisme et les valeurs de tolérance" organisée le 16 juin 2003.
Mais, cette fois, il s'agit bel et bien d'une cellule engagée, dont les membres appartiennent à la même région, en l'occurrence El Youssoufia, ville natale de Youssef Fikri, et à presque la même catégorie d'âge: le plus jeune parmi eux a 34 ans. Ils sont tous mariés, et à l'exception d'un employé de l'OCP, tous sont marchands ambulants et ont le même profil que celui du groupe précédent.
Dans le cadre de cette affaire, trois personnes ont été également  présentées à la Justice dont un membre de l'"Association Justice et Bienfaisance" de Cheikh Abdessalam Yassine, qui a constitué pour plusieurs activistes religieux une voie de transition vers d'autres mouvements plus radicaux. D'où l'importance de cette donne que certains ont souvent tendance à négliger ou à minimiser dans leurs analyses. La formation sur le terrain exige de passer de la "vitrine légale" (ou tendant vers la légalité), de l'organisation à sa branche armée. Malgré tout, les ponts entre les ailes extrémistes et modérées sont loin d'être rompus. Il s'agit plus d'une répartition des rôles que d'un véritable affrontement.
Le terrorisme, comme on le sait, est surtout visible à travers ses conséquences les plus spectaculaires et les plus médiatiques. Il est toutefois autant un processus long et minutieux qu'un acte soudain, brutal et spectaculaire. Il est une machinerie compliquée, un processus latent, comme cela se manifeste à travers le groupe de Youssef Fikri.
Au vu du nombre d'accusés, de leurs profils et des réseaux qu'ils ont tissés, il y a lieu de souligner que nous sommes loin d'avoir affaire à une simple secte d'assassins, à une poignée d'anarchistes plus ou moins isolés, ou à un petit groupe de guérilleros titillant l'imagination et la libido de jeunes en mal de romantisme et de sensations fortes. Nous sommes, en fait, en face d'un mouvement radical qui puise sa force dans une population locale et dispose d'une possibilité de destruction sans commune mesure avec celles dont les activistes d'antan disposaient.
D'autant plus qu'il s'agit de Marocains vivant au Maroc et non de Saoudiens, comme dans l'affaire de Gibraltar, ou d'émigrants recrutés en Europe qui voulaient porter la lutte armée sur le sol marocain en attaquant des hôtels et en procédant à un braquage sanglant à Marrakech.
Certes, les radicaux dont nous avons brossé un premier portrait, sont généralement pauvres et ne ressemblent en rien à ceux du 11 septembre 2001 qui ont secoué les États-Unis d'Amérique, ni à ceux qui continuent de sillonner l'Europe et l'Amérique du Nord. Ils ne sont ni aussi aisés ni aussi cultivés Mais, avec les moyens de bord dont ils disposaient, ils ont pu causer des désastres. Les butins tirés des vols, rackets et tueries qu'ils ont commis n'avaient d'importance à leurs yeux que dans la mesure où ils leur permettaient d'assouvir leur haine et leur envie de survivre et d'accomplir leurs missions.

Libé
Lundi 6 Septembre 2010

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