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“Le Dernier Salto” d’Abdellah Baida

Un roman du mouvement ou de la conversation souveraine avec les mots




“Le Dernier Salto” d’Abdellah Baida
Le Dernier Slato de Abdellah Baida est un roman de l’action. Critique littéraire et spécialiste de littérature marocaine de langue française, Abdellah Baïda a publié son premier roman dont le titre met d’ores et déjà l’accent sur le mouvement itératif et ternaire : Le Dernier Salto. Il s’agit effectivement d’un fantasme obsédant que le protagoniste tente de réaliser le long de ses pérégrinations multiples qui vont dans tous les sens de la verticalité. Mohammed ne réussit cet ultime saut qu’à la fin de son existence.
Son défi est pourtant grand et ambitieux dans la mesure où il fuit le statique pour saisir paradoxalement ce qui semble fugace à l’activité de sa conscience. On n’est pas sans savoir que ce rêveur pense la vie en termes de variation et de changement. Serait-il pertinent de faire de ce salto un mouvement collectif d’une société en mutation. L’univers romanesque de Baïda ne serait-il pas quelque part une esthétique qui revisite les lieux communs de la littérature maghrébine de langue française à travers les épisodes suivants : la rentrée scalaire, le fanatisme religieux, la femme répudiée, etc. Le projet de ce roman est bel et bien autre. Il s’agit d’une tentative audacieuse de dire le monde. C’est une recherche permanente du mot. Ce salto en trois moments, montée-rotation-réception, constitue une sorte de leitmotiv au fil de cette expérience individuelle, et fait logiquement preuve d’une acrobatie virtuose qui s’effectue par ou sans le corps. Ainsi la propriété du salto réside-t-elle primordialement dans sa pluralité ainsi que dans sa dialectique. Il oscille  entre l’espace physique (écore charnelle : Zanouba), l’espace mental et physique (le silence du grand père), l’espace eschatologique (la rencontre post-mortem avec Edmond) et l’espace idéologique (l’intégrisme religieux). Car Abdellah Baïda préfère cette parabole pour présenter différemment l’équilibre d’une gymnastique pernicieuse. Se mouvoir est dès lors un véritable danger. C’est évidemment jouer la vie en péril à la manière d’un acrobate qui dédie son existence au moment imprévisible ô combien fragile des cordes. 
Les personnages sont nombreux à se manifester aptes à tenter cette aventure dynamique : Mohamed, Alim, Zanouba, Bourreau, Bagnard… Le salto devient, comme par enchantement, une manière d’être au monde (un dasein, pour reprendre cette notion de Heidegger). En filigrane, il structure le récit dont la genèse est décrite sous le signe du balbutiement et du silence pour évoluer vers «  le vertige des mots » qui débouche forcément sur une « ascension prodigieuse » à même de relancer le protagoniste au-delà de la logique stagnante, « comme un aigle de feu » qui aspire à l’ultime liberté, du dernier saut. Ceci dit, le salto est carrément une initiation d’autant plus que c’est une trajectoire à parcourir. Toutefois, cette évolution donne sur des déboires cauchemardesques comme elle peut ouvrir sur des réussites consolatrices. En effet, les personnages finissent tragiquement et ce après avoir accompli une rotation essoufflante et douleureuse, par une impasse asphyxiante susceptible de les réduire au fantasme (« entre les bras des islamistes ») ou encore à l’incarcération charnelle de la prostitution. On reconnait, à plusieurs reprises, la liberté néanmoins conditionnée des personnages qui s’adonnent volontairement ou inconsciemment à la pirouette brutale : «Au moment où le corps ne suit plus, autant lui échapper […] c’était à l’âge de quatre ou cinq ans déjà que j’avais commencé à rêver de faire ce saut périlleux arrière sans même être capable de le nommer à l’époque. Je voyais bien l’image du geste que je voulais réaliser mais le corps ne suivait pas […] une sensation de liberté m’évanouissait à chaque fois que je m’approchais de l’exploit.» Le protagoniste est absolument habité par ce désir de quitter le « sol originaire » comme si « la terre ne se mouvait pas », dirait Husserl.
Inutile de souligner un autre aspect flagrant de ce mouvement itératif, à savoir l’enchantement quasiment magnétique dont jouissent les gens aux yeux du personnage. 
Une telle fascination verbale est souvent vertigineuse : «Mohamed voguait dans les mots de diverses langues. Aussi, à l’amour du silence, ajouta-t-il une passion démesurée pour le verbe. La contemplation de la substance des mots fut un plaisir dont il ne se privait jamais » En outre, cette déclaration d’amour se concrétise ipso facto dans cette jouissance presque charnelle qui le relie aux mots. Ainsi, le narrateur évoque-t-il ce rapport ombilical à la tiédeur du mot ; «  Il se livrait corps et âme à l’éblouissement de l’encre ».
Toujours est-il que la complicité du verbe s’élargit inexorablement vers une intimité davantage parfaite et fusionnelle. C’est pour cette raison que la métaphore filée de l’alliance avec les mots est souvent prépondérante et politiquement conservée, ne serait-ce que  pour embaumer les maux de la chute d’un saut certes salvateur mais surtout indubitablement pernicieux.
Abdellah Baïda privilégie le défi  de mettre un personnage en difficulté, en péril permanent d’un corps propre dont la perception est passive, comme le nommerait sciemment Merleau-Ronty. Le salto se mue, soudainement, en mouvement sacré à même de procurer une ascension miraculeuse. Un salto sacré  évoluant vers la rencontre avec Dieu. De la galvanisation avant tout. Baïda a eu carrément l’audace romanesque de procéder au faire-valoir inattendu peut-être. Il s’agit de contraster la légende de Hamou ou Namir avec le saut du Prophète à la fois salvateur (de la Rédemption) et culturel (sacré ou profane) c’est dire que le salto frôle la hiérophanie majestueuse que Mircea  Eliade considère comme socle de toute tentative d’aller au-delà du terrestre pour « descendre » la transcendance sur terre et en faire un axe référentiel. En sus de sa conviction intime  de la nécessité  vitale du mouvement, le protagoniste qui endosse le même prénom que le prophète, ne cesse de chercher des maîtres et bien évidemment des modèles de références : «  Autant le triomphe du prophète suscitait en moi l’admiration, autant ce poil de l’aisselle de Hamou qui traversa les cieux et parvint dans sa chute foudroyante à accomplir un vœu me laissait chaque fois sans voix. En fait, je les aimais tous les deux mais de manière différente. » 
Il est vrai que ce roman est une entreprise qui se montre dès l’entrée de jeu à toute linéarité, parce que l’éclatement et la fragmentation sont ses structures de prédilection. Cependant, l’unité se nourrit probablement de cette omniprésence implacable du même désir unique et homogène à tous les personnages. C’est cette tendance obsédante au mouvement, à la rotation apparemment inévitable. Il se peut que le salto soit une « cidatelle intérieure » où le moi vit les trois temps du saut dans son for intérieur  sur le ton de l’introspection et de l’auto-satisfaction. D’où la présence massive de ce qui évoque l’isotope onirique (rêve, rêveries, délires, association libres…) et mental. Et de la confiance en soi de surgir une fois le bond mis noir sur blanc. 
Nous sommes amenés à dire que le roman moderne ne raconte pas une histoire mais donne à voir ce que la conscience peut saisir. Des moments qui imprègnent le sujet. C’est une vision qui s’éloigne du temps objectif. Derrière cette fragmentation justement délibérée se niche un amour excessif des mots où l’on repère bien entendu les réflexes d’un grand lecteur convaincu. Un lecteur d’œuvres littéraires et un lecteur de signes qui s’initie à la parole, à la vie et au dire. Il est question d’un rapport charnel, voire tellurique à la langue, ainsi que d’une conception particulière de la petite histoire, de la société et par extension de la littérature. Baïda a donc fait le choix d’évoquer, souvent en filigrane, certaines figures littéraires qui s’invitent de facto dans l’enceinte du roman, afin de nourrir la trame générale, ou peut-être à titre de clin d’œil subtil  et d’hommage intellectuel. En l’occurrence, le dialogue post mortem avec le personnage emblématique d’Edmond insinue clairement que son profil correspond littéralement à celui de l’auteur du Parcours immobile. 
Le Dernier Salto est un récit ponctué d’élévations et de chutes qui font des personnages des êtres en attente. Ceux-ci sont à juste titre dotés de mouvements et de mots. Ces mêmes personnages sont véritablement des marcheurs  qui aspirent à la montée, réellement physique dans une complicité inouïe avec les mots sculptés à même le corps. Effectivement, cette expérience qui veut a priori corporelle cède la place à une sorte de sublimation spirituelle qui puise dans un « idéal extérieur », pour exploiter cette expression heureuse de Lucien Goldman, in Pour une sociologie du roman, ne serait-ce que satisfaire cet engouement pour la parole, l’encre et le silence. Il est donc utile de traiter le protagoniste du Dernier Salto sous le signe de l’ambivalence dans la mesure où il endosse le statut d’un héros problématique. Mohamed porte intrinsèquement, en lui, le rêve d’une prouesse, à l’envers et à l’endroit ; cette valeur authentique qui contredit, à vrai dire, une réalité foncièrement dégradée faussant ainsi une telle idolâtrie chevaleresque et infantile : « Dans un élan effréné jaillissaient des images d’enfance… » En sus de cette dimension, oserons-nous dire, et toutes nuances gardées, psychosomatique du salto, ce mouvement récupère un magnétisme particulier qui, une fois accompli, saisit le fugace et fige l’évanescent. C’est pour dire qu’il s’agit d’un quasi-pouvoir exercé malicieusement sur le corps et du coup sur soi, sur cette pseudo-intériorité mise sciemment en exergue. 
Ce courage d’être soi, de ne pas trahir l’enfant en lui, l’enfant qu’il était. Cela commence par les prolégomènes du silence qui motive le parcours du protagoniste pour une aventure unanimement périlleuse, à savoir la lecture. Et de cette activité surgit une autre découverte : l’écriture. Toujours est-il que le salto entamé par Mohamed est une allégorie de l’initiation qu’il traverse en compagnie de ses mentors tantôt réels -Grand-père – tantôt fictifs – Edmond. C’est le récit de l’investissement fragmentaire de l’action.  
Il existe, en revanche, une autre problématique primordiale qui structure le récit de Baida. C’est justement celle du rapport spécifique qu’il entretient avec le temps. Vouloir effectuer le saut périlleux c’est sans doute espérer rejoindre le panthéon inébranlable des immortels comme si le protagoniste formulait le fameux vœu poétique de la pérennité sur l’autel des divins. Son mouvement s’identifie en quelque sorte à l’ascension extatique du prophète. Le temps part de ce fait du fragmentaire au fixe et de l’éphémère à l’éternel. 
Les personnages sont incapables d’avoir une attitude blasée. Ils veulent passer à l’acte, à l’action. Ce salto devint soudainement performatif. Dire y est synonyme de faire. Le mot est un saut. L’auteur s’approprie la réalité chronologique pour mieux la transcender par le biais de la puissance imaginaire. Le salto est désormais un challenge relevé face à la violence de la mort. Par conséquent, les cartes de la temporalité sont pertinemment brouillées à cause des montées rétrospectives, la mnémotechnie, et des introspections proleptiques  - défi à l’encontre de l’improbable. A partir du temps, nait ce désir de nommer l’ineffable. 
Une tentative adamique qui vise à donner corps aux émotions, au monde : Alim face à l’intégrisme, Z dans le brouhaha des clients, Edmond dans le séjour supra lunaire, Grand-père dans son caractère taciturne, le charlatan dans ses prêches démagogiques etc. ceci dit, le rapport au lecteur, « ami ennemi » - au sens baudelairien- est invité parallèlement au changement brutal en rotation vertigineuse. Le lecteur devrait se « débarrasser » de ses anciennes habitudes de lecture dans le but de déchiffrer une polyphonie troublante, un télescopage des personnages et une condensation des allusions littéraires, tacites ou explicites. 
Baida est littéralement tellement habité par un amour livresque qu’il le déplace vers la chair. Et c’est ainsi qu’il concrétise cette sorte d’osmose implacable. Nous ne le répétons jamais assez, il s’agit d’une vie placée sous le signe de la littérature ; mais qui dit littérature dit dialogue, et plus particulièrement il semble que le dialogue culturel et littéraire, le vrai, l’essentiel et le plus abouti est celui de la conversation souveraine avec les mots. Et peut-être, dans ce premier Dernier Salto, le critique et l’écrivain, en lui, Abdellah Baida, pourront-ils souverainement converser.              
* poète et critique littéraire 

Par Mounir Serhani *
Lundi 31 Mars 2014

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