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La route de l'espoir passe par Anfgou




Un village en flanc de montagne qui manque de tout

Les habitants d'Anfgou ont l'air heureux et comblés. La nouvelle route tant attendue et désirée, reliant leur village à Imilchil et Tounfit est en cours de construction. Les travaux ont commencé voilà deux ans avec un investissement de 82 millions de DH et beaucoup de retard. Grâce à elle, le village espère briser son enclavement et sortir de son isolement.
En effet, Anfgou a été pendant des années, un no man's land surgi de nulle part. Un lieu macabre au milieu des montagnes du Haut Atlas oriental, à 1.600 mètres d'altitude. Il fallait attendre la mort de 26 personnes à cause du froid et deux visites Royales pour que les choses commencent à bouger dans ce village de près de 3000 habitants, où il n'y avait ni eau, ni électricité, ni téléphone, ni dispensaire, ni gendarmes non plus.
Aujourd'hui, les villageois croient qu'un grand changement est en train de s'opérer. Une nouvelle page de l'histoire qui s'ouvre, pleine de promesses et de lendemains qui chantent. A preuve, le nouveau dispensaire et l'école qui ont vu le jour dernièrement et le lycée et l'internat qui sont en cours de construction. Quant à l'eau, l'électricité et le téléphone, ils ont déjà fait leur entrée depuis peu. Le village a même eu droit à une ambulance.
Moha, 54 ans, a l'air satisfait et rend chaque jour grâce à Dieu et au Roi pour avoir ordonné la construction de cette nouvelle route. Il pense comme beaucoup d'habitants que tous les maux de cette région découlent de l'absence de routes et que ces dernières sont la clé du développement de la région. Et comme beaucoup d'autres, il pense aussi qu'il y a l'avant et l'après construction de la nouvelle voie : « Vous ne pouvez pas imaginer notre vie avant cette route. Aujourd'hui, on est enchantés et ravis. On a le sentiment qu'une page de l'histoire d'Anfgou est en train de se tourner».
Moha n'exagère pas. Auparavant, pour accéder à Anfgou ou se rendre à d'autres villages, il fallait un véhicule solide et beaucoup de courage et de patience, surtout l'hiver, car l'ancienne route est verglacée, et dangereuse. Sur les 75 km qui séparent Anfgou de Tounfit, les villageois étaient obligés de s'entasser, dans des véhicules désuets, durant cinq heures, pour aller faire leurs emplettes de la semaine. Ce parcours difficile n'était possible que quand la clémence du temps le permettait mais quand la route était coupée par la neige ou par l'inondation de l'oued Tougha, la région était bloquée du monde. « Avant pour faire ses courses à Tounfit pendant l'hiver, c'était une vraie aventure. On était obligés de patienter parfois deux à trois jours, voire plus, alors que la distance entre les deux villages ne dépasse pas les 70 km. Certaines gens ont dû rester une semaine sur la route quand il neigeait. Je me souviens encore de ces trois camions transportant du blé et du ravitaillement qui ont fait trois jours de route pour atteindre Anfgou.
Ils ont été contraints de décharger et de recharger leurs marchandises plusieurs fois. La boue et la neige étaient telles qu'il était impossible de rouler », raconte Housa, 33 ans qui va être coupé par son voisin Bassou qui se souvient lui aussi et avec amertume de ces journées : « A Anfgou, l'hiver est rude et insupportable. Il est synonyme de léthargie et d'immobilisme. On reste coupés du monde pendant trois à quatre mois. On vit seulement de nos économies. Si quelqu'un tombe malade ou si une femme va accoucher, on est obligés de contacter un chauffeur de pick-up à Tounfit qui demande pas moins de 600 DH pour faire le trajet aller-retour. Une somme qui reste hors de portée de beaucoup de villageois. Aujourd'hui et avec la nouvelle route en construction, tout cela ressemblera à des souvenirs lointains, très lointains ». Pas si éloignés que cela en vérité puisque toutes les routes et villages de montagnes enneigées ont la particularité d'être coupés du reste du monde quand les hivers sont rudes.
Aussi le vœu des habitants d'Anfgou peinera-t-il toujours à se concrétiser et le miracle tant attendu ne se réalisera peut-être jamais. Ceci d'autant plus que la pauvreté y est toujours patente. La misère est présente partout et se lit sur les visages et dans les yeux des enfants. Les habitants de village manquent de ressources. On vit ou on survit plutôt de l'élevage et de l'agriculture de blé et des pommes de terre. Certains agriculteurs se sont reconvertis à la plantation des pommiers. Le village vit uniquement des subventions de l'Etat. Pour cette année, il a reçu de l'INDH, l'équivalant de 60 millions de centimes dont la totalité a été dépensée pour l'aménagement des canaux d'évacuation.
Pourtant, trois ans auparavant, cette même commune disposait dans ces caisses de près de trois milliards de centimes récoltés du commerce de cèdre prohibé ultérieurement, suite au refus des habitants du village de céder ce droit au conseil de la commune à cause de l'exploitation excessive de la forêt déclarée patrimoine national.
Aujourd'hui, le budget communal ne dépasse pas les 600.000 DH consacrés en totalité au fonctionnement et non au développement du village. La commune la plus sinistrée dans la région a consacré, lors de l'exercice de 2009, 20 millions de centimes aux frais d'essence, six millions à la réparation de voitures, six millions à l'organisation des fêtes nationales, six millions pour les fournitures de bureau et 12 millions à titre de dons aux gens pauvres du village.
Certains élus d'Anfgou n'hésitent pas à mette à l'index l'actuel président de la commune pour mauvaise gestion et gabegie. Ils ont même refusé d'approuver le budget de l'exercice 2010. Ils ont affirmé qu'ils ont contacté à plusieurs fois le ministère de l'Intérieur qui leur a promis d'envoyer sur place une commission d'enquête, pour jeter la lumière sur cette affaire.
Pour Said, 36 ans, « à Anfgou rien ne semble changer et les monts et merveilles tant promis tardent à se concrétiser. S'il est vrai qu'aujourd'hui, on a un dispensaire, on manque de médecins, d'infirmiers et de médicaments. S'il est vrai qu'on a une école, on manque d'instituteurs et seuls 23 km de routes ont été réalisés depuis deux ans. Il me semble qu'Anfgou a été abandonnée par Dieu».
L'histoire se répète-t-elle dans ce village ou se contente-t-elle de bégayer ? De fait, dire qu'elle se répète ne ferait que sacraliser abusivement Hegel et nous pousser à accepter, voire cautionner la mécanique dialectique et finalement systématique et paresseuse de l'Histoire. Rejoindre Marx quand il nuance Hegel en affirmant qu'elle se déploie une première fois de manière épique et, une deuxième, de manière comique, redonnerait, par contre, toute sa solennité, toute son humanité à l'Histoire. Celle-ci ne fait pas les hommes. Les hommes, par contre, font l'Histoire. En bien ou en mal. En acteurs ou en spectateurs. C'est dans cette dernière catégorie qu'il faut placer un large pan des habitants de l'Atlas.
Après avoir écrit plusieurs pages glorieuses qui sont restées gravées à jamais dans notre mémoire collective, ils ne cessent de subir les outrages du temps et du désintérêt de leurs semblables. Particulièrement dans les régions d'Anfgou, Tirherist, Bou Tserfine, etc. Flash-back : dans le compte rendu d'inspection qu'il avait adressé le 4 novembre 1932 au directeur des affaires indigènes, le Général Goudot, Commandant la région de Meknès, nous rappelle qu'en ces temps-là, les troupes françaises avaient imposé le plus hermétique des blocus aux habitants du Haut Atlas central pour mater leur résistance. Cette action, précisait-il, a été « employée surtout contre les Ait Yahya de la région de Tounfit … qui finiront par se rendre dans le réduit de Tanegzaout où ils sont décimés. Des familles entières ont ainsi disparu, des fractions entières ne comptent plus un seul homme, exposant leurs veuves, pour survivre, à se prostituer auprès des goumiers et tirailleurs qui pullulent dans la région. La Général note laconiquement « Là les bras ont désarmé, mais les cœurs sont restés farouchement hostiles… La misère de ces soumis d'Anfgou, Tirherist, Akkeddou, Anemzi, Bou Tserfine est absolue. Ils n'ont rien, absolument rien, seulement les quelques hardes dont ils sont vêtus». Depuis lors, plusieurs d'entre eux continuent à succomber aux rigueurs du froid et aux affres de la maladie. Le signe indien n'a pas été encore vaincu, même si cette région dispose d'un nombre fort important d'ONG et que ses habitants font partie des activistes les plus virulents du Maroc.

Hassan Bentaleb
Jeudi 29 Juillet 2010

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