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La roue de l'infortune




La roue de l'infortune
La photo est de Brendan Mac Dermid, de l'agence Reuters. Elle montre Dominique Strauss-Khan vu de dos, sortant de la Cour Suprême de l'Etat de New York agrippé à l'épaule de sa femme, Anne Sinclair.
Agrippé ? Oui, ou, si l'on préfère cramponné, épinglé, scotché à elle, qui fonce la tête haute, comme toujours.
Strauss-Khan marche vite vers la sortie, c'est-à-dire vers une grande trouée d'avenue new-yorkaise inondée de lumière.
Mais, comment dire, il n'est pas à l'échelle de la scène. Par rapport à ce qui l'entoure, il serait plutôt comme rapetissé.
Derrière lui, deux flics, musculeux, tatoués, et en éveil car on ne sait jamais ce qui peut advenir. Sur le côté, le peloton d'exécution des caméras et des appareils photos dont l'un vient de tirer à bout portant, en visant sa cible à la tête.
L'étrangeté de la photo vient de la disproportion qui existe entre le décor et le personnage central. Entre la sorte d'élan irrésistible de l'escouade qui se hâte vers l'air libre et la dimension modeste, pour ne pas dire médiocre, du protagoniste.
Le paradoxe de cette image est que, sans doute, Dominique Strauss-Khan ne ressent en cet instant que la jubilation d'être sorti du mauvais pas dans lequel il s'était mis si inconsidérément, mais qu'on ne voit – de l'angle trois quarts arrière qui est celui du spectateur – que son rapetissement.
À l'évidence, cet homme s'est amoindri dans l'épreuve, a perdu de son envergure. Son dos s'est voûté. Sa jambe est rétrécie et il peine à suivre le train. En fait, il se traîne et respecte tant bien que mal le tempo de la séquence, cette allure de battant, de teigneux, qu'on lui impose.
Décidément, oui, il s'agrippe. Dans l'éclair du flash, le poil est vraiment gris-blanc. On devine que la main est tavelée et l'on pressent que dans quelques pas, quand il va débouler sur le trottoir jaune de soleil, il va cligner des yeux et grimacer.
Quoi qu'il en soit, ce que le photographe de Reuters à surpris est le moment ou M. Strauss Khan vient sans doute de remporter une bataille judiciaire, mais n'a pas pour autant gagner la guerre.
Car l'issue de l'épreuve reste indécise. Le combat peut encore changer d'âme, comme l'espoir peut à tout instant changer de camp.
Mais surtout il indique, cet instantané, combien ce qui s'est accompli durant les quelques jours qui viennent de s'écouler a ravagé la trajectoire de cet homme en qui certains voyaient un maître du monde. La trajectoire certes, mais peut-être aussi le destin.
Ce qui est d'ores et déjà perçu comme une roue de l'infortune par les personnages centraux de l'affaire, tourne décidément à une vitesse folle. Ce qui nous oblige à réajuster sans cesse, à notre corps défendant, notre perception de l'affaire.
Sans compter que les différents temps, le temps judiciaire, le temps politique, le temps médiatique, auxquels l'événement est soumis, achèvent de nous faire perdre le nord. Et nous obligent à constamment intégrer ou retirer de nos canevas et de nos scénarios des éléments imprévisibles et même improbables.
Cette constatation devrait nous interdire de disserter sur des conjectures, c'est-à-dire des opinions fondées sur des probabilités ou des apparences. Voire sur des certitudes, car l'expérience nous a appris que rien n'est plus fragile qu'une certitude.
Mais nous n'en avons cure. Tout se passe comme si nous étions sommés d'épiloguer non sur ce qui va se produire, mais sur ce qui pourrait se produire. En France comme aux Etats-Unis. À court, moyen ou à long terme. À hue et à dia.
Qu'il s'agisse de controverses juridiques (toujours complexes), de combats politiques (réputés implacables) ou des variations de l'opinion publique (éminemment mobiles), on nous prie de conjecturer, de présumer, de soupçonner. Sans vergogne et sans modération. On ne s'en prive pas.
Quitte à se dédire, à se contredire, à s'auto-démentir, ou même à démantibuler, comme l'a fait le Procureur, une bonne part de sa propre argumentation.
Et quitte aussi, nul n'échappe à ce travers, à dévoiler dans des opinions assénées non pas quelque argument de nature à faire avancer le schmilblick, mais ce qui nous obsède.
Par exemple ce que nous pensons du machisme quand il se heurte au féminisme. Du fric lorsqu'il croise la misère. De l'élitisme versus le populisme, et bien d'autres choses encore.
Et pendant ce temps là, la vérité, elle, hésite à sortir de son puits.
La vérité ? Il paraît qu'au temps de la défunte URSS, les agents du KGB étaient accoutumés à dire que la vérité n'était somme toute qu'un mensonge qu'on n'avait pas encore découvert !
Il semble que la formule soit particulièrement d'actualité. Comme, d'ailleurs, la conviction de Michel Onfray selon lequel « les journaux sont des machines de guerre à fabriquer de l'opinion, pas la vérité ».
Ce qui précède est particulièrement illustré par la formidable oscillation du fléau de la balance dont a été victime Nafissatou Diallo.
Hier encore celle qui n'était connue du grand public que comme une forme vague, entortillée dans un drap blanc, faisait l'objet de toute l'empathie,
de l'entière compassion et, pour faire bon poids, de l'estime spontanée d'une opinion publique qui ne ménage généralement pas sa commisération.  Combien poignant était le portrait – je ne fus pas le dernier à y apporter ma touche – de cette jeune femme qu'on nous présentait comme le mixte pathétique de Cosette et de Cendrillon ? Une proie tremblante et souillée. Un symbole,
 à son corps défendant, de toutes les oppressions,
à commencer par celles du sexe, de l'argent, des classes sociales.
Mais voilà que soudain le changement se faisait à vue comme on dit au théâtre. La métamorphose allait être d'une brutalité sans égale qui,
 sous l'image de la victime éperdue, faisait surgir la menteuse et la trafiquante. La méchante et la putain. Celle qui disait sèchement au téléphone à un comparse ou à son souteneur «Ne t'inquiète pas. Le type a plein de fric. Je sais ce que je fais ! »
Il s'agissait donc, incontinent, de brûler ce que l'on avait adoré. Sous prétexte que, comme le disait dans une admirable litote le procureur Cyrus Vance lui-même,
 « le contexte avait changé. »  En effet. Celle qu'il était convenu d'appeler Nafissatou Diallo méritait désormais d'être nommée, au mieux, doctoresse Jekyll et Mme Hyde !
Cela dit, qu'on me permette, à l'heure ou elle n'est n'a plus la cote, ou elle n'est plus pour grand monde Notre Dame des sept douleurs mais seulement une pauvre fille vouée à la lapidation universelle,
d'avoir pour elle une pensée de sympathie émue. Il semble me souvenir que Brassens avait écrit de jolis couplets sur l'envie de ramasser dans le caniveau une des mèches de la fille tondue. Pour s'en faire un accroche-cœur.  Il paraît que les proches de DSK affirment que leur ami adore
« faire du vélo sans les mains ».Ou encore, pratiquer le ski hors piste, sans craindre les couloirs d'avalanche.  Mais n'a-t-il pas, ces temps-ci, présumé de ses forces ? Car toutes les considérations sur ce que cet homme peut encore espérer des choses de la vie apparaissent désormais comme aléatoires. Même une mise hors de cause au bénéfice du doute ou à la faveur d'une ingéniosité juridique, ne suffira pas à le passer à l'eau lustrale. Certes, nous connaîtrons encore, ces prochaines semaines, quelques péripéties mirobolantes. Mais pour lui les dés ont roulé.  Les habitués des champs de course savent que lorsqu'un trotteur s'emballe et, dès lors, se disqualifie, on dit qu'il s'est « mis à la faute ».
C'est le cas de DSK
En tout état de cause pendant les vacances le feuilleton continue. Rendez-vous donc, en septembre, pour un résumé des chapitres suivants.

*Journaliste et écrivain, ancien directeur et rédacteur en chef du journal belge «Le Soir»

Par Yvon Toussaint*
Lundi 11 Juillet 2011

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