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La question pastorale en forêt




La question pastorale en forêt
I - Une problématique à facettes multiples
Les parcours méditerranéens sont caractérisés par des périodes de végétation plus ou moins longues et par conséquent par des variations importantes de la quantité et de la qualité des ressources fourragères disponibles. La plus grande partie de l’espace méditerranéen produit moins d’une tonne de matière sèche par hectare et par an. Dans leur état actuel, les parcours ne sont exploitables que sous une forme extensive impliquant une grande mobilité des troupeaux pour que ceux-ci bénéficient de la complémentarité entre les différentes zones de pâturage (nomadisme, transhumance...).
En Afrique du Nord, plus qu’ailleurs probablement, des systèmes d’élevage incluent des ressources fourragères issues de la forêt. Le poids de cette composante dans le bilan fourrager reste tributaire de l’ampleur de l’aléa climatique et des possibilités de mobilité des troupeaux et des hommes par transhumance ou nomadisme. Aussi, lorsque la sécheresse se prolonge, c’est toujours la forêt qui subira le contrecoup des aléas climatiques par une surcharge pastorale. Les répercussions de ce pâturage sont très négatives sur la régénération naturelle, le devenir des écosystèmes forestiers et la conservation de leurs ressources.
 Face à cette situation, l’éleveur doit satisfaire la demande alimentaire de son troupeau malgré une offre irrégulière et non prévisible.
L’équilibre fourrager recherché est forcément un équilibre instable dont le maintien dépend de son degré de souplesse et de flexibilité par rapport aux aléas climatiques et aux perturbations de la conjoncture économique dans laquelle le système opère.
 Le Maroc, par ses reliefs, ses climats fortement contrastés et l’étendue des parcours forestiers offre une remarquable diversité pour tout ce qui touche à la structure des formations végétales associées à ces parcours et aux modes de vie des populations pastorales qui s’y rattachent.
La présente contribution se propose de traiter la problématique pastorale en forêt avec ses multiples facettes en termes de menaces sur le devenir des écosystèmes forestiers que sur la durabilité de leurs ressources naturelles (végétation, sol, eau et biodiversité).

Modalités et pratiques
pastorales en forêt

Le Maroc, par ses reliefs, ses climats fortement contrastés et l’étendue des parcours forestiers offre une remarquable diversité pour tout ce qui touche à la structure des formations végétales associées à ces parcours et aux modes de vie des populations pastorales qui s’y rattachent. La pratique du parcours en forêt se réfère à des concepts traditionnels de l’élevage extensif et sur une utilisation collective des ressources pastorales.
 Par le passé, ces pratiques reposaient sur la complémentarité des différents espaces de parcours en forêt et hors forêt (transhumance, nomadisme...) et les collectivités imposaient des mises en défens temporaires (Agdal) pour régénérer les parcours et prolonger la période de pâturage.
 Actuellement, et vu l’ampleur de l’essor démographique, la sédentarisation des pasteurs, la progression de l’économie marchande et la récurrence des sécheresses, les modes et pratiques d’utilisation des parcours forestiers ont subi de profondes mutations.
Pour illustration, on présente ci-après les modalités et pratiques pastorales dans la région du Moyen Atlas - Plateau central réputée par le système de transhumance entre le Dir et l’Azarhar.
Les montagnes pastorales du Moyen Atlas constituent une région privilégiée par l’existence de sources abondantes et par un étagement propice des conditions climatiques. Les formations forestières à intérêt pastoral sont essentiellement à base de chêne vert, suivi des formations de cèdre (plus de 1.600 m d’altitude). L’élevage dans la zone est du type extensif essentiellement à base d’ovins de race Timahdit. Les pasteurs de la région qui par un genre de vie et des habitats adaptés, utilisent de façon alternée les ressources de la montagne en été, les chênaies vertes du Dir en printemps, et l’espace pastoral qu’offre l’Azarhar en hiver : exploitation saisonnière de ces domaines entre lesquels se jouent la transhumance, et à l’intérieur de chacun de ces domaines utilisation des différents parcours collectifs ou privés complémentaires de la forêt.
La région Moyen Atlas - Plateau Central, intègre deux domaines géographiques dont l’association est destinée à illustrer leur complémentarité, qui s’exprime par des déplacements réciproques entre les deux  régions par le biais d’une transhumance des troupeaux qui pâturent l’hiver dans les parcours du plateau central (Azarhar) et séjournent sur les forêts du Moyen Atlas depuis la fonte des neiges à leur réapparition en passant par le (Dir) zone de contact entre l‘Azarhar et la montagne. Ces différents milieux se distinguent par des traditions collectives des groupes humains qui y vivent et qui pour l’exploitation de l’espace pastoral imposaient des mises en défens pour la régénération des ressources (Agdal). Ainsi, la montagne demeure un vaste espace pastoral tandis que l’avant-pays est devenu davantage un espace agricole et les éleveurs continuent à valoriser la complémentarité de ces deux domaines.
 Sur le plan pastoral, on distingue trois grands types de parcours en forêt, soit :
 La cédraie pure et à chêne vert commence aux altitudes supérieures à 1600 m, elle constitue un parcours typique de fin d’été - début automne quand les pelouses d’altitude épuisées par le surpâturage continu du printemps à la fin d’été, n’offrent plus de ressources fourragères. La production fourragère est très variable selon la densité du couvert arboré et peut atteindre jusqu’à 450 UF/ha sous les cédraies claires.
 Les chênaies : Ces parcours se situent sous la cédraie soit à une altitude entre 1200-1650 m et font l’objet de deux types d’exploitation. Au cours des transhumances de printemps et d’automne qui ont lieu entre l’Azharar et la montagne, elle fait l’objet d’un surpâturage mais aussi d’ébranchage si les conditions climatiques difficiles se prolongent. Un pâturage permanent est exercé tout au long de l’année dans les chênaies du Dir, en bordure des terres de cultures.
 Chênaies à oxycèdre : Cette formation située à une altitude entre 900 et 1250 m, constitue la seule formation arborée de l’Azarhar où elle s’étend généralement sur des reliefs schisto-gréseux. La chênaie à oxycèdre se présente comme un taillis très ouvert, et constitue un parcours d’hiver par excellence.

Le sylvo-pastoralisme
et la problématique du
développement durable

 La forêt offre un espace pastoral privilégié par la nature, la diversité et la richesse des espèces floristiques qui la constituent. Ces espèces à base d’arbres, d’arbrisseaux et d’espèces buissonnantes à feuilles persistantes offrent en toutes saisons par leurs ramures, leurs jeunes pousses et leur phytomasse foliaire accessible, des disponibilités fourragères tout au long de l’année. Cette particularité des parcours forestiers les différencie des autres parcours hors forêt dont la production fourragère reste forte dépendante des aléas climatiques. De ce fait, dès que la sécheresse se prolonge on observe une limitation de la production des pâturages à herbacées, c’est toujours la forêt qui subira, par une surcharge supplémentaire, le contrecoup des aléas climatiques.  Dans un contexte international où les préoccupations environnementales se sont de plus en plus imposées face aux objectifs purement économiques, la notion de développement durable a progressivement émergé pour exprimer la nécessité d’une conciliation entre objectifs de développement et de préservation des ressources naturelles. Comme, il importe de mettre l’accent sur la dimension spatiale et territoriale de la durabilité, impliquant une approche globale des différentes composantes (aspects sociaux économiques, démographiques, écologiques...).
Pour la thématique du sylvo-pastoralisme en rapport avec le développement durable, la question principale peut être formulée de la façon suivante :
 Quelle approche envisager, pour des systèmes d’élevage extensif en difficulté, dans une perspective de gestion durable des écosystèmes forestiers ?
 Le présent article se propose de contribuer à répondre à ce questionnement par le traitement de la question pastorale en forêt et de dégager les éléments de réflexion sur les possibilités de résolution de cette problématique dont l’étendue dépasse le cadre de l’espace forestier au sens strict du mot.
 Avant d’aborder ces points, il semble opportun de présenter le pourquoi du thème: le parcours en forêt constitue un domaine d’intersection entre la forêt en tant que domaine privé de l’Etat et les droits d’usage dont il est grevé (notamment le parcours) et qui sont dédiés aux populations riveraines (usagers). Ce domaine d’intersection va s’élargir ou se rétrécir selon un système d’accordéon rythmé par les aléas climatiques.
Ainsi, en bonne année climatique, le parcours en forêt reste limité à la végétation herbagère (parcours direct) alors qu’en année de sécheresse les bergers pratiquent des écimages et ébranchages des peuplements forestiers pour subvenir aux besoins fourragers du cheptel et par conséquent le parcours s’étend aux strates arborée et arborescente (parcours indirect).

Les contraintes
pastorales

Les analyses socio-pastorales engagées dans les différents écosystèmes forestiers, ont révélé les principales contraintes ci-après :
 Surexploitation pastorale de la forêt : La charge pastorale dépasse de 3 à 4 fois la possibilité herbagère de la forêt et le déficit fourrager est en général de plus de 40 % dans ces zones. Le parcours reste généralisé sur toute l'étendue de la forêt et la quasi-totalité des jeunes semis sont broutés par le bétail, ce qui ne laisse aucune chance à la régénération naturelle de s'installer. Egalement, les peuplements forestiers restent sujets à des ébranchages et écimages dont les produits vont servir de fourrage d’appoint pour le cheptel. Ces pratiques engendrent l’affaiblissement physiologique des arbres entraînant à la longue une dédensification et la réduction du couvert forestier. Une telle situation menace le devenir des écosystèmes forestiers et leurs structures d’équilibre et l’exposition des sols aux différentes formes d’érosion éolienne et hydrique.
Manque d'organisation des usagers et du parcours en forêt : La gratuité des usages conjuguée au faible niveau social des riverains, a induit une désorganisation du système d’exploitation de l’espace pastoral voire l’introduction d’un système de spéculation à travers des associations avec des non usagers ayant pour conséquence la multiplication des effectifs du cheptel en forêt.
Abus de l’exercice des droits d’usage : Les droits d'usage, destinés initialement à la satisfaction des besoins domestiques des riverains, sont perçus par les populations comme un droit acquis qui se pratique sans aucune référence à la possibilité de la forêt. La combinaison de ces contraintes sont révélatrices d’une situation de crise (cercle vicieux) ; à l’amont, on observe une surexploitation des ressources sylvo-pastorales avec ses répercussions négatives sur le capital sol et à l’aval, une faible productivité de l’élevage extensif.
Généralisation des pratiques d’écimage des peuplements forestiers : Par sa phytomasse verte, persistance et mobilisable tout au long de l’année, les peuplements forestiers notamment les feuillus (chêne vert, chêne-liège, arganier.....),  voire même les résineux (cèdre et thuya) restent sujets à des ébranchages et écimages dont les produits vont servir de fourrage d’appoint pour le cheptel des zones forestières et péri-forestières. Ces pratiques anarchiques vont conduire à l’affaiblissement physiologique des arbres, ce qui entraîne à la longue une dédensification et la réduction du couvert forestier. Il s’agit là d’une menace pressante qui risque d’hypothéquer l’avenir et le devenir de l’écosystème forestier et de sa structure d’équilibre. Egalement, les bergers habitués aux pratiques d’écimages en année de sécheresse, vont épouser ces pratiques même lors de bonnes années climatiques sans s’efforcer de conduire le cheptel à rechercher les disponibilités fourragères sur les différents terroirs de parcours. En définitive, le parcours en forêt passe d’un pâturage direct du bétail sur la strate herbagère en année climatique normale à un parcours indirect à travers des pratiques d’écimage et d’ébranchage sur les peuplements forestiers en période de sécheresse.
La désorganisation du système d’exploitation de l’espace pastoral : Les aléas climatiques vont se traduire par une grande circulation des troupeaux vers les forêts et les axes de transhumance conventionnelle cédant la place à des transhumances conjoncturelles décrites ci-après:
 - Les troupeaux ovins des zones steppiques de l’Oriental vont se réfugier vers les massifs forestiers de Debdou et de Bouiblane dans le Moyen Atlas du Nord-Est.
 - Les troupeaux caprins et camelins des provinces du Sud vont se cantonner dans l’arganeraie du Sud-Ouest ;
 -  Les forêts du Moyen Atlas serviront d’espace pastoral pour les zones des plaines agricoles et la Meseta côtière et du plateau central ;
 -  Les troupeaux des Oasis du Sud vont trouver refuge dans les versants sahariens du Haut Atlas tandis que les versants nord seront utilisés par les troupeaux des zones agricoles Abda-Ahmar, Al Haouz, Chichaoua, Chiadma et Sraghna ;
 - Par contre, les troupeaux du Gharb vont sur les subéraies atlantiques notamment celle de la Mâamora. Les troupeaux de la région du Loukkos et du Pré-Rif s’orientent sur les massifs forestiers du Rif occidental particulièrement dans la province de Chefchaouen.
 Il est à signaler que le camion a joué un rôle déterminant dans la multiplication des transhumances conjoncturelles. L’ampleur des troupeaux pâturant en forêt va conduire à l’extension du parcours sur toute l’étendue de la forêt et même les mises en défens assises à des fins de réhabilitation et de régénération de l’écosystème forestier seront violées, ce qui engendre un climat de tension entre les éleveurs et les services forestiers.      
Faiblesse de la productivité du système d’élevage : Malgré les diverses agressions que subissent les peuplements forestiers en période de crises énumérées dans les paragraphes ci-dessus, l’efficience du système d’élevage reste très aléatoire à cause de la cherté des aliments de complémentation et la baisse fatale des prix de vente du bétail dans les souks en période de sécheresse. Ainsi, on se trouvera dans un cercle vicieux ; à l’amont, on observe une surexploitation des ressources sylvo-pastorales et à l’aval, une faible productivité de l’élevage extensif.
 A ce niveau, des analyses économiques en relation avec l’écologique doivent être entreprises pour l’évaluation des dommages subis aussi bien au niveau des peuplements forestiers qu’au niveau des systèmes d’élevage dans l’optique de restaurer l’équilibre sylvo-pastoral susceptible d’améliorer à court et moyen terme les revenus procurés par l’élevage extensif et d’assurer à long terme une gestion durable des ressources pastorales.
 Pour illustration, on traite le cas de l’impact du surpâturage sur les sols, le surpâturage engendre des conséquences environnementales perçues à partir de quelques indicateurs physiques et biologiques :

Les indicateurs
physiques directs

Fertilité du sol : La réduction du couvert forestier s’accompagne d’un lessivage continu et intense des éléments solubles (nutriments) se traduisant par la baisse de fertilité du sol et qui à son tour amplifie le processus de désertification ;
Erosion du sol : La réduction du couvert forestier limite l’infiltration des eaux et accroît sensiblement le ruissellement de l'eau et aggrave le phénomène d’érosion dont les niveaux d’érosion enregistrés dans certaines régions de montagnes du Rif et du Haut Atlas atteignent plus de 20 t/ha/an sont l’expression du dysfonctionnement de l’écosystème forestier lié en grande partie à la surexploitation pastorale de la forêt.

Les indicateurs directs
de nature biologique

• Indicateurs floristiques : Le surpâturage induit deux conséquences majeures ; à savoir la modification de la composition floristique spontanée ligneuse et herbacée et l'évolution de la biomasse ligneuse produite.
•  Indicateurs pédobiologiques : Ils se réfèrent principalement aux modifications de la microfaune (activité des bioréducteurs) vivant dans le sol. La déforestation s'accompagne d'un effondrement de l'activité biologique. L’impact du surpâturage se traduit par la disparition d'espèces végétales et animales étroitement dépendantes de l'écosystème forestier, dont certaines sont biologiquement intimement liées entre elles. La biodiversité est devenue, depuis quelque temps, un sujet de préoccupation et un enjeu international.
• Interactions d'ordres biologiques et physiques : Les principales formes* d'interactions biologiques et physiques entre la pratique du parcours en forêt et les sols, se résument comme suit :
 •  Le piétinement réduit la porosité du sol et sa capacité de rétention en eau ;
 • Le fumier remplace les nutriments, la matière organique et améliore la structure
 • L’exploitation pastorale par les troupeaux de la végétation herbagère et de la phytomasse foliaire des arbres augmente l'érosion et la perte de l'humidité des sols.

* Ingénieur en chef au Haut commissariat aux Eaux et Forêts et à la lutte contre la désertification


PAR MUSTAPHA NAGGAR *
Jeudi 8 Avril 2010

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