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La philosophie du rétroviseur




Penser l’année 2011 implique de regarder d’abord en arrière. Le rétroviseur a beaucoup à apprendre à ceux qui s’engagent sur les routes non balisées de l’aventure humaine.
Or, très étrangement, le passé, lointain ou proche, est traité de manière distincte selon qu’il interpelle nos émotions ou fait appel à notre raison. Lorsqu’il est gorgé de rancune et balafré de cicatrices mal refermées, il s’impose à la une de l’actualité et alimente des vendettas surannées. Quand, au contraire, il est une source de réflexion sur les errements des hommes et des sociétés, il est le plus souvent relégué dans les trous noirs de l’information.
La machine médiatique attise cette dichotomie entre les usages du passé. Ballottée entre les breaking news et Twitter, l’opinion publique est gavée d’immédiateté. Les faits se succèdent, s’absorbent et se digèrent comme des hamburgers. Fast food fast facts.
L’actualité donne le tournis, elle empêche de fixer les événements sur la ligne du temps, elle relativise et banalise tout. Inévitablement, elle privilégie la mémoire émotionnelle au détriment de la mémoire rationnelle.
Le téléspectateur se souvient de la joie des mineurs chiliens libérés des entrailles de la terre, mais pas des conditions d’exploitation déplorables de la mine. Il retient le visage d’une femme extirpée des décombres à Port-au-Prince, mais ne s’interroge pas sur l’origine politique du désastre haïtien.
« Je suis frappé par cette volonté perverse de mes contemporains de prétendre que le passé n’a rien à nous apprendre, notait l’éminent historien Tony Judt. La conscience du passé devrait nous aider, en effet, à prévenir les bégaiements de l’avenir.»
« La mémoire collective, écrivait le grand médiéviste Jacques Le Goff, doit servir à la libération et non à l’asservissement des hommes. »
Or, aujourd’hui, le mépris des leçons du passé, associé à la culture du ressentiment, sème l’ivraie dans les champs de la démocratie et du vivre ensemble. Alors que les souvenirs émotifs d’un autre temps alimentent les haines de notre temps, la mémoire raisonnée des grands événements et des grandes tragédies s’éloigne. Les faits dérangeants d’hier semblent peu à peu gommés par ce qui ressemble à un déni de la réalité ou à la méthode Coué.
2011 charrie inévitablement les gravats et les boulets des années qui l’ont précédée. Face aux crises qui nous accablent – le funambulisme financier, l’arc de crise du Moyen-Orient, l’obstination nucléaire iranienne, la dérive du projet européen, notre dramaturgie belgo-belge débilitante –, les vœux de bonne et heureuse année auraient dû résonner comme autant de cornes de brume.
Toutefois, engoncés dans leurs « rétrécissements », les chefs d’Etat et les dirigeants politiques qui, l’an dernier, nous ont gâché la vie, balaient comme autant d’insolences les scénarios qui évoquent le pire. Leur train fonce dans le brouillard pour arriver au plus vite sur une plaine qu’ils promettent à leurs partisans vaste et lumineuse, alors qu’il pourrait nous mener tous, alliés et adversaires, droit dans le mur.
Ces comportements nous rappellent que la rationalité n’est pas le mode de fonctionnement par défaut des hommes et des femmes de pouvoir. Trop souvent, en effet, ceux qui dirigent sont aussi ceux qui égarent.
Dans La marche folle de l’histoire, un livre majeur paru en 1984, l’historienne Barbara Tuchman décrivait comment, de la guerre de Troie à la celle du Vietnam, des personnes apparemment dotées de raison avaient engagé leur nation dans des aventures insensées. « La folie est l’enfant du pouvoir, écrivait-elle. Le pouvoir de commander provoque souvent l’incapacité de penser. »
Les dirigeants ne sont pas les seuls, évidemment, à porter la responsabilité des catastrophes qui nous font douter de la raison humaine. Des individus et des peuples ont été eux aussi à l’origine des emballements fatidiques de l’histoire. Ils ont applaudi des démagogues, houspillé les modérés et ostracisé les mal pensants. Ils se sont comportés comme des moutons… pour pouvoir hurler avec les loups.
L’année dernière, un peu partout dans le monde, des électeurs ont apporté leurs voix à des hommes politiques qui ont su habilement exploiter leurs peurs, leurs égoïsmes et leurs rancœurs. Beaucoup ont voté sur un slogan, un sentiment, un visage ou une répartie. Le plus souvent, ils n’avaient qu’une idée brumeuse du programme, pourtant très précis, des partis ainsi choisis.
L’histoire, cependant, enseigne que tout acte a des conséquences. En 1993, à Alger, un intellectuel laïque et démocrate m’avait confessé son désarroi en avouant qu’il avait voté pour le Front islamique du Salut (FIS). Lassé par la dictature corrompue du FLN, il avait voulu « envoyer un signal au pouvoir». « Jamais je ne m’étais imaginé, avouait-il avec regret, que je contribuerais de la sorte à donner la victoire aux islamistes et à déclencher l’intervention de l’armée et la guerre civile. »
Les « si j’avais su » peuplent les terrains vagues de l’histoire. « Comment aurais-je pu le savoir ? », me confiait en 2005 un jeune et sympathique Républicain qui avait élu et réélu George Bush. « Jamais je n’aurais cru que la guerre en Irak tournerait mal ni que le recours à la torture serait une politique d’Etat. »
Comment aurait-il pu le savoir, en effet, s’il s’échinait à éviter toute information et toute opinion qui auraient pu déranger ses partis pris confortables et ses pensées formatées? Comment aurait-il pu le savoir si les médias préférés de sa tribu républicaine, « blanche, anglo-saxonne et évangélique », étaient, à l’instar de Fox News, des machines à mésinformer sans
vergogne ?
Cette année, malgré les mises en garde des tristes sires, des électeurs s’obstineront à voter, en toute bonne conscience et en toute inconscience, pour des formations politiques qui jouent à la roulette russe avec notre avenir.
Des alchimistes de la basse finance continueront à produire les amphétamines de l’économie casino.
Des illusionnistes de l’Etat-Providence s’enferreront dans leur justification de la semaine des 35 heures ou des retraites anticipées.
Des lobbies préconiseront de remettre à plus tard les mesures, que tout le monde qualifie d’urgentes et d’inéluctables, contre le réchauffement climatique.
Lorsque, arrivés en bout de course, ils regarderont enfin dans le rétroviseur, ils ne verront que leur visage dépité et leurs yeux angoissés. Ah ! s’ils avaient su, ah si on leur avait dit…

* Journaliste et essayiste belge

Par Jean-Paul Marthoz *
Vendredi 14 Janvier 2011

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