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La maison de Cécine : un roman où les destinées s’entrecroisent




Parcourant des chemins différents, ils se sont tous rencontrés à la croisée des chemins. C’est dans une vieille masure qu’un nombre de démunis élisent domicile, cherchant seulement à être à l’abri de la rudesse de la vie, de ses griffes qui ont déjà lacéré des pans de leur existence, ne demandant qu’un toit, un toit seulement. Ce sont les personnages du quatrième roman de Mohammed Nedali paru chez le Fennec. Un roman de 268 pages sans chapitres comme si l’écrivain voulait nous dire, par cette forme, que les différences entre ses personnages n’existent pas, que, contre toute apparence, ils ressemblent tous à des plantes fragiles qu’une simple brise risque de casser. Ils portent tous des noms bizarres : Touria Touila, Hassan L’biaça, Hamid L’gueffa…des sobriquets qui accentuent la cocasserie de leur situation et reflètent, comme le fait l’espace chez Balzac, leur caractère. Idar et son petit frère H’cine, qu’on appelle Cécine par affection et attendrissement, font partie des protagonistes de ce roman. Ils ont bénéficié d’un soin particulier de la part de l’auteur puisqu’il leur réserve la plus grande partie de son récit et leur confère le privilège de mettre sur la première de couverture le rêve qui les obnubile : la maison. Cécine ne pense qu’à la reconstruction de la maison paternelle dévastée par les crues de l’oued de l’Ourika. Se trouvant du jour au lendemain seuls, orphelins, ils tentent en un premier temps de rebâtir la chaumière et le moulin de leur père charriés par les eaux impitoyables mais, devant la résistance des forces de l’ordre qui ne tolèrent plus qu’on construise sur les rives de la rivière, Idar met la main dans celle de son petit frère pour descendre partager la misère d’autres personnes à Dar Louriki à Bab Aylan, un vieux quartier de la ville de Marrakech, datant de l’époque des Almoravides. Malgré le dénuement et la privation, les voisins arrivent à choper des moments de plaisir à la vie. Ils ne se supportent pas au début et se surveillent du coin de l’œil, mais finissent par fermer les yeux afin que les uns puissent profiter de la promiscuité des autres. Ils arrivent quand même à concrétiser, par moments, la conception de la vie de L’haj Belaïd, l’un des chantres de la chanson berbère, auquel l’écrivain rend hommage en citant ce vers : « La vie est un coquelicot des plaines souriant au soleil ». Ils ont tous une lueur qui les guide vers l’avenir ; un espoir nourri de rêves. « Les petites gens vivant autant de pain que de rêve », dit Nedali. Ce sont des débrouillards et de vrais guerriers capables d’arracher le morceau de pain de la gueule de la monstrueuse vie. Tout va dans l’ordre jusqu’au jour où un barbu a fait irruption à Dar Louriki. Il attire petit à petit les colocataires pour les amener à adhérer à sa doctrine. Cependant, payera très cher, celui qui refusera de s’y souscrire en disant : « Cet islam que vous prônez est trop rigide pour moi ! Je m’en reviens à celui de mes
parents ».
D’autres écrivains, bien avant Nedali, ont utilisé ce procédé de rassembler un nombre de personnages dans un endroit pour raconter leur histoire. Citons à titre d’exemple Alaa El Aswany dans “L’immeuble Yakoubian, Ahmed Sefrioui dans “La Boîte à merveilles” … L’originalité de “La maison de Cécine” réside dans le fait que les personnages ne passent pas inaperçus. Ils vous arrêtent pour vous raconter les détails de leur vie, pour vous faire partager leurs bonheurs et leurs malheurs, pour vous informer des circonstances qui sont à l’origine de leur déchéance, celles qui les poussent à accepter la nuisance, à s’accepter. L’écrivain accorde à tout un chacun un récit particulier. Ce n’est pas à la manière de M. Khaïr Eddine chez qui les récits sont enchâssés dans les récits mais à la manière d’un nouvelliste soucieux de garder un fil conducteur entre tous les personnages d’un recueil composé de nouvelles différentes. On dirait que Nedali a fait tout d’abord son casting en se basant sur un ensemble de points de ressemblance que doivent partager ses personnages.
A l’instar de Modiano qui inscrit la plupart de ses récits à Paris en dénombrant les quartiers, les squares, les boulevards…Nedali trace dans son roman la carte de Marrakech. Les gens qui connaissent la ville se déplacent dans son texte avec assurance. Les quartiers sont presque tous cités, les marchés et les endroits reculés aussi. L’espace oriente le récit. Les personnages lui cèdent parfois la place pour qu’il devienne héros, centre de l’histoire.
Fidèle à son principe de projeter un regard critique sur la société, Nedali ne se prive pas, le long du roman, de tourner en dérision les comportements de l’homme de l’ordre. Celui qui considère que son devoir premier est de semer la terreur dans les cœurs, de partager les pécules des pauvres, de les priver de ce qu’ils gagnent à la sueur de leur front. L’écrivain montre d’une manière sarcastique comment n’importe quelle enquête ne sert que de prétexte pour le gendarme et le policier afin de soustraire de l’argent à ceux que le hasard place sur leur chemin. Les gens se contentent de dire : « S’il faut vraiment porter plainte, je la porterais auprès d’Allah, le Grand Justicier ! » ou « Depuis quand la justice de ce pays condamne-t-elle les criminels pour s’y mettre aujourd’hui ?».
Ce quatrième roman prouve qu’il n’y a pas de hasard dans la carrière de Nedali, que le Prix Grand Atlas en 2005 et le Prix international de la diversité en Espagne en 2009 sont bel et bien mérités. L’humour de cet écrivain est inégalable, ses descriptions sont hors pair, ses histoires sont toujours bien ficelées. Ses romans vous tiennent en haleine. Il vaut mieux les commencer la veille d’un jour de repos. 

Par My Seddik Rabbaj
Samedi 10 Avril 2010

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