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La femme, sujet et objet médiatiques ? Les médias marocains continuent de perpétuer les stéréotypes fondés sur le genre




Les médias marocains contribuent-ils efficacement à la déconstruction de stéréotypes sexistes ? Luttent-ils suffisamment contre les clichés fondés sur le genre ? Encouragent-ils la parité des genres dans leur pratique ? Véhiculent-ils toujours une image qui respecte la femme ? Pas si sûr, à en croire les participants à un atelier sur « La représentation médiatique des femmes au Maroc ».
Organisée récemment avec le soutien du Conseil de l’Europe à Casablanca, cette rencontre a été l’occasion d’apprécier l’évolution de l’image des femmes et des pratiques dans les contenus médiatiques au Maroc et le rôle des médias et des journalistes marocains dans la construction et la déconstruction des stéréotypes sexistes.
Mais pas seulement. La rencontre a permis aussi d’en savoir plus sur les contraintes, dilemmes et défis auxquels les acteurs des médias et leurs organes sont confrontés dans leur pratique professionnelle, entre autres.
Bien que le Maroc ait consenti des efforts pour renforcer l’égalité entre les hommes et les femmes dans les médias marocains, notamment par l’adoption de dispositifs de régulation ou d’autorégulation, les intervenantes ont soutenu que l’évolution de cette question dans le paysage médiatique laisse perplexe à plus d’un titre.
En effet, « il existe encore des stéréotypes sur la femme dans les médias marocains », a déploré Amina Houjib, journaliste et membre de la Commission genre du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM). La panéliste, qui intervenait dans la première session de cet atelier (« Médias et construction des représentations et des perceptions- un rôle essentiel), a accusé notamment la presse électronique de véhiculer les stéréotypes les plus inquiétants et alarmants à l’égard des femmes.
La représentante du SNPM, qui a regretté que la Charte nationale pour l’amélioration de l’image de la femme dans les médias n’ait pas encore été mise en œuvre, a toutefois assuré que le syndicat menait diverses actions en vue d’inverser les pratiques consistant à rabaisser la femme et ternir son image dans les médias.
En ce qui concerne la discrimination dans le traitement des sujets, Amina Houjib a fustigé cette tendance à confier aux femmes des sujets « légers » et aux hommes ceux considérés comme plus sérieux. Mais cela n’étonne guère l’intervenante, persuadée que « les rôles attribués aux femmes traduisent l’image que nous avons d’elles au sein de notre société ».
L’autre préoccupation, et non des moindres, est l’attitude de certains responsables de presse et même des journalistes qui font obstacle aux initiatives prônant une évolution sur ces questions, a-t-elle souligné.
S’il ne fait aucun doute que la place de la femme au Maroc a connu une grande évolution, pour Amina Houjib, force est de constater qu’il reste encore un long chemin à parcourir.  Avant d’appeler les médias à « présenter les femmes telles qu’elles sont aujourd’hui et pas comme hier ».
Pour sa part, la présidente de l’Association  démocratique des femmes du Maroc (ADFM), Saida Drissi, a affirmé que l’évolution des femmes dans la sphère politique, économique, sociale et culturelle n’est plus à prouver au Maroc.
Malgré des obstacles pour accéder aux postes de responsabilité et de décision, elle a relevé d’importants progrès : « Les femmes ont enfreint les tabous et se sont affirmées par leur présence, diplômes, savoir-faire, compétence et expertise », a-t-elle expliqué.
Le problème, « c’est que cette évolution n’est pas visible dans les médias.  Ces derniers ne reflètent pas suffisamment cette évolution et ne valorisent pas assez le rôle des femmes en tant qu’actrices de changement et citoyennes qui contribuent au développement de ce pays, a  estimé la panéliste.
Par contre, la présidente de l’ADFM a aussi noté que « les médias continuent à diffuser des stéréotypes sexistes que nous considérons comme des violences à l’endroit des femmes, parce qu’ils enfreignent son émancipation et les confinent dans des rôles traditionnels, de femmes au foyer, de femmes incapables de prendre des décisions, sous tutelle ou dépendantes du mari ».
Sur la présence des femmes dans les médias, Saida Drissi a relevé que le pourcentage des femmes journalistes détenant une carte professionnelle de presse reste en deçà des ambitions. Il est passé de 23% en 2005 à 28% en 2011 et à 41% en 2014, alors que le nombre de femmes éditrices de journaux n’est que de 32 sur un total de 322.
Par ailleurs, seuls 42% des programmes et de chaînes de télévision marocaines sont présentés par des femmes, contre 52% pour les hommes. Ce chiffre tomberait à 32% contre 68% pour les hommes dans les radios privées.
Autre réalité évoquée, la discrimination dans les médias. La présidente de l’ADFM constate que « les femmes journalistes sont confinées dans des rubriques dites de moindre importance comme la culture et la société alors que l’actualité politique et économique est confiée aux hommes ».
Sur la question de l’accès des femmes aux postes de responsabilité, l’intervenante a indiqué qu’il n’y a qu’un seul poste de responsabilité de directrice/rédactrice en chef sur l’organigramme de médias visuels et de la presse écrite. Par ailleurs, «les femmes sont quasi absentes de postes de décision, malgré leurs compétences, cursus, ancienneté dans le domaine des médias», a-t-elle ajouté.
Sur le portrait que les médias dressent des femmes, Saida Drissi a renvoyé l’auditoire à l’étude réalisée par l’ADFM et dont les conclusions sont très éloquentes.
Celles-ci font ressortir : la femme victime, faible à protéger; la femme superficielle à corriger et à apprivoiser; la femme mère, au foyer à célébrer et soutenir; la femme-objet, fatale et consommatrice à désirer et convoiter ainsi que la femme de pouvoir, publique, masculine à railler et à stéréotyper.
Passé le point de vue de la société civile, Khadija Boujanoui a, de son côté, édifié l’assistance sur le cas pratique de la chaîne 2M dont elle est la présidente du Comité parité.
Soulignant l’importance des médias dans la vie des citoyens marocains, qui représenteraient « la moitié de notre vie avec une prédominance pour la télévision», la troisième panéliste s’est appesantie sur le langage qui serait un média très important. Avant de faire remarquer : «Malheureusement, la darija est truffée de clichés et de stéréotypes » et de citer quelques expressions et dictons corroborant ses propos.
Khadija Boujanoui explique que tous les clichés et stéréotypes présents dans notre langage sont véhiculés d’une façon insidieuse par les médias et qu’on les retrouve dans des contenus de fiction, d’information ou simplement dans la publicité.
Concernant la parité sur les plateaux d’émission, l’intervenante a affirmé que les femmes sont bien visibles à 2M, mais que cela n’était pas assez. « Nous sommes pratiquement à la parité en ce qui concerne les émissions présentées par des femmes et dont les contenus s’adressent aux femmes ». En revanche, elles seraient moins nombreuses sur des émissions plus pointues et généralement confinées dans des rubriques comme la cuisine, le décor, la santé, les enfants, etc…« Nous sommes à la parité mais avec des faiblesses », a-t-elle soutenu.
La parité se poserait aussi au niveau du choix des invités aux émissions et des journaux, selon elle. Explications : «Nous avons énormément de difficultés à faire venir des femmes politiques tout simplement parce que les formations politiques ne veulent pas se faire représenter par des femmes. Les coupables, ce sont les clichés ! ».
 

Pour bien apprécier le traitement qui est fait de l’image de la femme dans les médias, Khadija Boujanoui a rappelé que 98% des annonces publicitaires au Maroc comportent des stéréotypes féminins  négatifs, 78% de spots réduisent le rôle de la femme à celui de femme au foyer tandis que 70% représentent l’homme comme quelqu’un de fort et la femme comme un être vulnérable.
Un rapport de la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) sur 2M et la SNRT (Société nationale de radiodiffusion et de télévision), a révélé que sur un total de 138 spots diffusés, la plupart contiennent des clichés sexistes.
Les fictions, « qui sont des contenus très importants », sont aussi touchées par ce phénomène puisque l’étude a également décelé des clichés et stéréotypes dans 80% des productions.
Fort heureusement, 2M a toujours eu une ligne éditoriale engagée, a-t-elle dit. C’est ainsi qu’en 2013, la chaîne a créé un « Comité parité diversité » qui a fait un travail d’analyse assorti d’un certain nombre de constats qui l’a amené à rédiger une « Charte 2M pour la valorisation de l’image de la femme ».  
A noter aussi que la deuxième chaîne a lancé en 2016 un répertoire, Expertes.ma, à l’adresse des journalistes et des professionnels des médias pour leur faciliter l’accès à des femmes spécialistes par domaine d’activité.
« La représentation des femmes dans les médias n’est donc pas une question de journaliste, elle est souvent une question de contenus qui ne sont pas maîtrisés par les journalistes, qu’il s’agisse de la publicité ou de la fiction, par exemple », a commenté Melanie Frerichs-Cigli, journaliste chroniqueuse sur Luxe Radio et modératrice de la première session de cette rencontre.
Sur le poids des mots et de la langue, «ça me paraît important de souligner qu’il y a (encore) des mots qui ne se féminisent pas, en particulier lorsqu’ils représentent des mots de pouvoir ou de statut », a fait remarquer la doctorante en déontologie des médias que l’on retrouvera comme intervenante lors la seconde session (« Concilier liberté d’expression et encadrement de la représentation médiatique des femmes et des hommes »), aux côtés de Zakia Belkass, journaliste et membre du comité genre de la SNRT et de Lejla Derversajic, représentante du Conseil de l’Europe qui est longuement revenue sur les objectifs de cette institution et sur les bonnes pratiques en matière de promotion de la parité homme-femme.
Prenant la parole à son tour, Zakia Belkass a donné un aperçu de la représentativité des femmes au sein de la SNRT estimée aujourd’hui à 36% de l’effectif global contre 25% en 2006.
Les femmes sont bien représentées au sein de la rédaction. «On est à 50% au niveau du corps journalistique », a-t-elle précisé. En revanche, l’accès aux postes de responsabilité ne concernerait que 22% de femmes.
Ceci dit, la chaîne peut se targuer d’avoir plusieurs femmes chefs de station surtout au niveau régional où l’on note une forte présence féminine.
« La SNRT a toujours manifesté la volonté d’intégrer les changements que la société marocaine a connus et le principe fondamental de la parité », a défendu la panéliste soulignant qu’un « Comité de parité homme-femme et de veille » a été instauré en juillet 2016.
Cette entité, qui implique toutes les directions de la chaîne, a lancé en début d’année une « Charte de la parité homme-femme » qui traduit l’engagement de la société à respecter l’image de la femme, combattre les stéréotypes fondés sur le genre et toutes formes de discrimination portant atteinte à la dignité de cette dernière.
Un plan d’action a ainsi été établi afin de veiller sur le contenu des émissions et sur la représentativité des femmes au sein de la SNRT, notamment dans le processus de recrutement de ses cadres et employés ainsi que l’accès aux postes de responsabilité, entre autres.
Au cours de son intervention, Zakia Belkass a également rappelé les actions à venir que compte mener ledit comité, dont une rencontre avec les acteurs et formations politique en vue d’accentuer la présence des femmes dans les débats politiques. Car, comme l’ont relevé les précédentes intervenantes, la question de la parité des invités à l’antenne se pose également ici.
« En tant que journaliste, on se heurte souvent au refus des partis à donner la parole aux femmes lors des débats politiques et cette rencontre vise à instaurer un dialogue afin de trouver un compromis», a-t-elle expliqué.
Comme à 2M, la SNRT travaille aussi sur un site web dédié aux femmes « qui sera une plateforme pour défendre et promouvoir les concepts de parité et d’égalité homme-femme ». En plus d’un petit guide qui évitera de donner aux journalistes les prétextes de n’avoir pas accès à des femmes expertes.
Pourquoi devrait-on avoir une volonté de promotion d’égalité hommes-femmes dans les médias ?, s’est interrogée Mélanie Frerichs-Cigli. « La réponse tient dans le fait que le journalisme accompagne de manière nécessaire la démocratie participative qui est par définition le pouvoir du peuple. Pour que le peuple ait le pouvoir il faut qu’il soit informé. Donc, on a un devoir en tant que journaliste d’information, mais on ne peut pas donner le pouvoir, aux femmes citoyennes si elles ne sont pas informées et on ne leur donne pas d’informations qui leur permettent d’assurer leur position et leur responsabilité citoyenne », a-t-elle conclu.

Alain Bouithy
Jeudi 27 Avril 2017

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