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La drague, une arme à double tranchant




La drague, une arme à double tranchant
Ce dimanche de juillet, à Aïn Diab, le thermomètre affiche 39°C, l’atmosphère est lourde et la chaleur étouffante. Depuis le matin, les bus ne cessent de déposer des gens sur la côte. Des filles, des garçons, des jeunes, des moins jeunes, des adultes, on a l’impression que la ville est déserte de ses habitants. La plage est bondée d’estivants. Dans la pénombre fraîche de son parasoleil, Driss, 26 ans, étudiant en droit, torse nu, une chaîne en or au cou et un bracelet au poignet, savoure ces moments. Accompagné de ses deux cousines venues de France, ils sont en train de jouer aux cartes. A côté d’eux, un joli corps dénudé s’allonge sur le sable fin. Il s’agit d’une adolescente de 19 ans. Driss sort son paquet de cigarettes, cherche son briquet, sans quitter des yeux la jeune fille. Il fume avec impatience, en attendant le moment opportun pour l’aborder. Enfin, elle se lève, échange quelques mots avec ses copines et fait quelques pas vers la mer. Driss n’hésite pas, il avance. Ils échangent quelques mots et quelques rires, puis les numéros de portables, et chacun regagne sa place. Quelques heures plus tard, d’autres filles, d’autres conversations, et une liste de numéros de portable. La chasse a été bonne, et Driss est satisfait. C’est l'été. C’est la saison des rencontres et des amours. Cette scène fait le quotidien de toute une société. La drague est devenue un phénomène social qui transcende les âges et les classes sociales. Un phénomène qui a ses adeptes et ses détracteurs. Ses codes et son propre langage. Un code de conduite  Driss, soigne les derniers détails. Il jette un regard furtif sur ses baskets, et soigne ses cheveux, se coiffe selon le dernier cri. Ce fin connaisseur en séduction sait que la beauté importe peu ou très peu, mais le « look » est important, car il transmet une meilleure première impression et reflète la personnalité à travers son style vestimentaire. Avec son jean serré et son polo demi-manche, Driss a l’air détendu, confiant et irrésistible : « Un bon look attire les femmes, car elles donnent plus d’importance à l’apparence », affirme Driss, avant d’ajouter : « Avec un bon look, on se sent à l’aise et beau. D’ailleurs, aujourd’hui, tout le monde peut avoir un bon look, il suffit de faire un tour à « Joutia » de Derb Ghalef, ou Kriaâ Lkdima, où l’on trouve des lunettes Ray ban, des jeans Lévis, des baskets Nike, des montres Festina, des produits bon marché. On sait que se sont des imitations, mais on fait avec ». Installé confortablement dans la luxueuse voiture BMW de son cousin, Driss observe les passants. Cette décapotable immatriculée à l’étranger lui donne des ailes. Il se sent dans sa meilleure forme, car il sait bien que dans l’art de la drague la voiture est une arme fatale, car chez certaines filles, voiture rime bien avec richesse et discrétion. Avec son look et le cabriolet, Driss semble garantir une bonne pêche. Pourtant, rien n’est sûr, ni garanti d’avance. Il n’ y a pas de formule magique, tout dépend de la personnalité de chacun et de son « Fortuna ». « En général, les filles n’ont pas les mêmes critères de choix. Certaines préfèrent les hommes beaux et sportifs, d’autres adorent tout ce qui brille (voiture, moto, belle montre, portable dernière génération…). Il y a même celles qui aiment des looks particuliers, comme ceux des dealers, avec leurs beaux survêtements Lacoste, Puma ; ou autres et leurs baskets, marque« Cobra ». Mais je crois que tout ça dépend des attentes de chacune (amitié, relation sexuelle, mariage…) » dit Hicham, 32 ans, fonctionnaire et expert en la matière. La drague est donc un art délicat et toute sa difficulté dépend de chaque situation  et selon la personne et le contexte. Au loin se dessine une silhouette. Il s’agit d’une fille, enveloppée dans une « abaya » noire, et un foulard qui cache ses cheveux et son cou. On voit seulement son visage bien maquillé. Driss scrute son gibier ; il regarde d’abord le visage, puis le corps, les seins, les fesses. Driss est prêt à se lancer dans cette partie de chasse, mais il faut se préparer : d’abord trouver le mot magique, car la drague, c'est d’abord une façon de communiquer, une forme de langage. Driss sort sa tête de la voiture, et avec une voix calme et douce, il l’interpelle : « T’as de beaux yeux », « Tu m’as rendu dingue », « Aie pitié de moi ». La fille se contente d’un sourire timide et ralentit sa vitesse. Pour Driss, les femmes aiment les jolies phrases, les mots intéressants ou drôles, et les conversations stimulantes. « C’est pour cela, qu’on doit choisir nos mots et soigner nos phrases. On sait bien que dans 90% du temps on parle de rien, mais il faut entretenir la conversation, et éviter le silence, car le silence tue », affirme Driss qui aime utiliser un vocabulaire doux, soft, touchant, comme« mon amour », « ma vie », « l’aghazal ». Un vocabulaire qui flatte l'ego de la personne convoitée. Au fil du temps et à travers ses anciennes relations amoureuses, Driss se forge une expérience qui le mène à plus de maîtrise de chaque situation. Les filles ne se ressemblent pas. Il y a les capricieuses, les coincées, les pudiques, les naïves. Si certaines détestent d’être abordées par des inconnus, d’autres aiment se faire draguer, car cela répond à un besoin de se valoriser, tant auprès des autres qu'auprès de soi-même. Elles se sentent séduisantes, intéressantes, plus fortes. C’est une façon de ce qu’elles peuvent plaire. Mais toutes partagent cette idée : ne pas paraître accessibles. Les filles font preuve d'une légère indifférence, car on désire tout ce qu'on ne peut pas avoir. Une fille trop facile paraît moins désirable. Pourtant, la drague, n’est pas une exclusivité masculine. Certaines filles font le premier pas, abordent directement les hommes. Si certains hommes adorent les filles directes, d’autres détestent qu’elles fassent le premier pas. Dans une société patriarcale, où l’homme domine, on n’accepte pas facilement l’initiative féminine « Ça m’arrive d’être dragué par des filles, mais je trouve ça inconcevable » dit Mehdi, 28 ans, agent commercial. Un avis partagé par Radoun, 33 ans, banquier : « Quand une fille te drague, c’est toute l’opération qui perd son charme. On se sent dominé plutôt que dominant ». La fille portant la « abaya » accepte enfin de s’arrêter, Driss sort de la voiture, fait quelque pas vers elle et avec courtoisie et élégance lui demande d’abord son nom. Après, les questions et les réponses s’enchaînent, et aussi quelques sourires. En général une conversation dure de 5 à 10 minutes, parfois plus mais rarement. On parle de tout et de rien. On discute des noms, des lieux de résidences, de profession. L’essentiel est de faire durer la conversation qui se termine souvent par un échange de numéros de portables, ou autour d’un jus ou café. On use et abuse Si la drague n’est qu’un moyen de faire comprendre à une personne qu’on est attiré ou séduit par elle, les avis sont partagés. Pour certains, draguer peut paraître péjoratif. Une façon plutôt gauche d'aborder une personne qu’on ne connaît même pas. Si certains défendent cet avis  pour des raisons simplement d’ordre personnel : la timidité, la peur de paraître ridicule et de se faire refouler. D’autres, c’est pour des raisons religieuses. La drague incite à la débauche, et à encourager les relations extraconjugales. « J’ai jamais dragué une fille, confirme Jamal, 20 ans, car dans notre religion, c’est interdit d’approcher une femme étrangère ». C’est le cas aussi de Aziz, 27 ans, vendeur : « Je n’ose pas pour la simple raison que moi aussi j’ai des soeurs, et une femme ». Pourtant, la drague n’est pas tout le temps, une partie de plaisir. La frontière entre la drague et le harcèlement est infine. Et la dérive plane au dessus des têtes. Wafâa en a fait l’expérience et se rappelle avec amertume : « Un jour, un inconnu m’aborde, j’ai fait semblant de ne pas l’entendre, il n’a pas accepté. Il m’a traitée de tous les noms, pute, salope et j’en passe, et tout ça sous les regards complaisants des passants ». Si tout le monde a le droit un jour à un " non ", certains n’acceptent pas d’être refoulés. Ils se laissent emporter par une colère noire. Le gentilhomme cède la place au grossier. Un déluge de mots crus, vulgaires, choquants se déverse. Parfois on passe de la violence verbale à l’atteinte physique, et parfois même, au pire, à des attouchements sexuels. L’espace public devient menaçant, dérangeant. Les jeunes n’hésitent plus à draguer n’importe où et n’importe comment. Tous les moyens sont bons. Au bus, devant les portails des lycées, dans les plages, les marchés, les cafés…, une fille seule, ou accompagnée de sa mère, de son copain, ou de son fiancé ou son mari, on n’hésite pas à la draguer. « C’est plus de la drague, c’est de la provocation », dit Wafâa. « Certains jeunes ne respectent personne, même si tu es accompagnée de tes parents, ils n’hésitent pas à t’aborder. On se sent gênée » confirme Asmaa, 22 ans, étudiante en médecine. Driss ne nie pas cette réalité. Lui aussi remarque l’agressivité des propos, et la violence verbale qui caractérise de plus en plus le lexique des jeunes. Dans une société où la frustration sexuelle est la norme, la drague s’est transformée en un moyen de règlement de comptes avec l’autre sexe. Un lynchage sans merci. Driss a du mal à comprendre ces jeunes, pourtant tous issus de la même génération, à comprendre ces changements. Mais il se contente de dire, que partout, il y a du bon, comme il y a du mauvais. Reste que le mauvais, cette fois, l’emporte sur le bon.

Hassan bentaleb (stagiaire)
Jeudi 30 Juillet 2009

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1.Posté par Maya le 31/07/2009 12:42
Je ne suis pas pour la violence, mais si ça arrive à certain degré je me sentirai obligée d'adopter un rottweiler de le rendre aggressive et d'emporter des bombes lacrymogènes et un tazer si besoin est. Pour le peu de fois où je vais dans ce bled.

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