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La déterritorialisation de l’écriture dans «L’homme descend du silence» de Driss Ksikes




Savons-nous vraiment pourquoi est-ce qu’on écrit de la fiction alors qu’on voudrait parler de choses trop sérieuses de la vie, du réel, de la réalité, de la passion? Je veux dire : quelle est la raison, littérairement parlant, de l’acte de « fictionner» (1) le souci de soi, des autres et des idéaux? Pourquoi ceux-ci revêtiraient-ils l’allure esthétique et séduisante d’une facture artistique plutôt que d’être accouchées dans un papier journalistique professionnel? Y aurait-il à gagner quelque gratification dans la compétition générique entre le discours fictionnel et le discours factuel (2) ? Celui-ci aurait-il moins d’impact sur le lecteur que le premier ? Dès lors que l’on publie un texte, celui-ci appartient désormais au public qui, de toute manière, en sera impacté positivement ou négativement. De quel impact s’agit-il alors? Et si l’auteur en tire une gratification, on est en droit de poser cette question : laquelle?
Toutes ces questions s’imposent à moi après la lecture du récit « L’homme descend du silence » de Driss Ksikes (3). Je n’ai nullement l’intention d’y répondre ; mais je tiens juste à souligner l’intérêt que représente ce récit pour les lecteurs qui ne l’ont pas encore lu.

Les seuils du récit

Arrêtons-nous un moment au seuil de ce texte ; jetons un coup d’œil sur la dynamique textuelle et paratextuelle responsable de l’acheminement des vannes sémantiques et symboliques constitutives du potentiel du et/ou des sens se manifestant déjà à la lisière du récit proprement dit (histoire).
Sur la couverture de ce texte, au moins trois principaux indices sont à relever. Le premier qui retient l’attention, c’est d’abord le titre : L’homme descend du silence. La force énigmatique de ce titre est tirée de la métaphorisation de la chute de l’homme qui, prospectivement parlant, ouvre deux pistes narratives, celles d’avant (marquée par le silence) et après (celle du logos). Ce constat affirmatif est équivoque : l’homme qui descend du silence est-il gagnant ou perdant ? Ce que nous pouvons dire à ce niveau de lecture est que ce titre forge une assertion abstraite en lien avec la question de l’origine de l’homme, bien avant qu’il ne soit qualifié, seul parmi les êtres vivants, d’« exception » et ce, en vertu de la manifestation de la capacité langagière et de la pensée. Mais on le sait aujourd’hui, la conscience de l’exception humaine qui a marqué les trois siècles derniers est mise depuis plus d’une décennie maintenant à la rude épreuve des résultats du développement des sciences de la vie qui convergent pour la plupart vers la fin de l’exception humaine (4). Ce décentrement ontologique constituerait-il paradoxalement la pente par laquelle l’homme devrait cheminer pour recouvrer le silence archaïque ? Celui d’avant la parole ? Si cette interprétation n’est pas erronée, il reste à savoir maintenant, par la lecture, non seulement de quelles matière/substance ce silence est fait, mais également quelle échelle de valeurs conférer à cette montée vers le silence-oubli de l’être parlant :  est-ce une réconciliation avec la nature à l’état pur, sans plus de culture ?
Le second indice à interroger est la désignation générique placée juste sous le titre : « récit ». Il s’agit d’un pôle d’attraction dans lequel la voix narrative engage la fiction, mais dont le statut générique, à l’entame du texte, est disputé par le troisième indice paratextuel, à savoir le portrait d’une jeune  femme. Ce portrait de la femme aux cheveux ondulés comme les vagues de la mer, au regard énigmatique et occupant une place centrale de la couverture, ne sera-t-elle pas au centre des péripéties dont le récit promet de relater la passion? L’homme descend-il du silence à cause d’une femme ? Histoire d’Adam et Eve? Histoire des origines ? Ou, simplement, l’origine d’une histoire d’amour inavouable? Mais justement pourquoi et comment atteindre ce silence ? Quels subterfuges initiatiques pour y parvenir pleinement? Par quel type de femme le narrateur sera-t-il subjugué ?
Juste sous le portrait de la femme, la spécification « dessins » n’est pas sans indexer un autre territoire artistique avec mention du nom de l’artiste dont quelques indications précieuses sur sa biographie se trouvent sur le dos de la couverture. Ces indices de métissage artistique montrent que l’auteur a besoin de l’appoint symbolique de son collègue artiste pour pouvoir mettre en marche sa dynamique scripturale. Le lecteur, impatient de parcourir furtivement les pages du récit pour en savoir plus, apprendra que le texte est constitué de quatre Livres ponctués rituellement par un dessin. La narration, soutenue ici par les dessins, montre qu’elle est ouverte sur le vaste champ des arts. Ce faisant, étant l’amorce d’un dialogue entre les arts, cette ouverture saperait-elle la frontière maintenue entre les arts et augure-t-elle de l’exploitation potentielle d’autres expériences artistiques (la photo ; le théâtre, le conte) ? Quel usage en sera-t-il justement? Pour quelle espèce de catharsis ?

Le pourquoi de quand ?

Le premier chapitre qui ouvre «L’homme descend du silence» s’intitule «Promesses de fiction». Il s’agit d’un récit cadre où viendront s’emboiter les quatre Livres du récit : Livre I : Face à la mer ; Livre II : Face au vacarme ; Livre III : Face aux inventaires; Livre IV : Face à l’inconnu. Ce récit-cadre fonde la portée d’un pacte de lecture en réponse à une question précise: « De quand datent tes premiers écrits ? » (p.11) Question inattendue et qui part du postulat que l’écriture commence toujours à un moment chronologique donné de l’histoire de vie de l’auteur. Peine presque perdue, car la réponse, quoique n’étant pas négative, dirige l’attention du poseur de question vers la signature d’une transaction herméneutique l’obligeant à passer par la lecture de quatre vers d’un poème. La réponse, de type indirecte, contraignant le lecteur à passer par le sas de la fable poétique, déplace ainsi le sens de la question (« Quand »= date) en la transformant en un « pourquoi » (=motivation).
« L’homme descend du silence
Seul, la parole soufflée le traverse,
Le pas alerte, son corps le quitte
Et succombe au chaos.
Quand je tente de pister le point d’entrée au puzzle de ma mémoire écrite, je réalise que tout a découlé de ces quatre vers. De cette inversion de la fable des origines, incidemment découverte dans une bibliothèque poussiéreuse de quartier, il y a plus de trente ans».  (p.11)
D’emblée, la voix narrative commence par le tissage de la voie polyphonique des genres. Le narrateur, sommé de répondre à une question, privilégie la poésie, dépaysant ainsi doublement l’attente du lecteur. Sur le plan modal, le discours narratif fait usage de la citation poétique; du point de vue contenu, il y a déplacement par « inversion » du sens classique de «la fable des origines» véhiculé par les vers cités : contre toute attente, la parole ne conduit pas à l’ordre, mais plutôt au «chaos». Par conséquent, le « silence », désormais identifié à l’ordre, est une origine thématisée positivement et, quoique toujours perdue d’avance, sera constamment recherchée, réinventée au gré d’une quête inlassable parce qu’insatiable.
Au départ de cette quête, - avant la découverte du fameux poème-, enclenchée par la « fable des origines », il y a le refus de l’excès de sens parabolique déjà là, posé, stratifié, chosifié, didactisé, encodé dans l’emballage éducatif et administré par l’acteur pervers, M. Haddad, représentant du système scolaire qui incite, en vertu de son rôle d’objecteur de conscience, à lire (5) le texte sacré.

 

Déterritorialisation 
de l’écritoire


La relation dissymétrique maître/élève réclamant soumission dessine ici la trajectoire du télescopage de la configuration représentationnelle paradoxale de la socialisation traditionnelle qui procède par la symbolisation de la territorialisation spatiale (ici : Maroc=monde profane/ là bas : l’Arabie =paradis perdu) et temporelle (aujourd’hui : déchéance/passé : âge d’or) avec la déterritorialisation ontologique et spirituelle. Celle-ci est de nature à pousser le quêteur à rechercher dans le « silence » l’énergie à même de braver l’injonction du maître avant de prendre sa revanche sur celui-ci grâce à la découverte inopinée du poème anonyme racontant la descente de l’homme du silence :
« Lire, quelques années plus tard, par la voie d’un poète anonyme, que l’homme en descendait, avait pour moi la saveur d’une revanche symbolique sur un maître d’école trop bavard. Lire ces vers m’a aidé à avouer mes doutes et à m’inventer un autre territoire de l’écrit». (p.14)
Comme tout insatisfait par la culture doxologique et en tant qu’insoumis, le quêteur n’attendait que le déclic que devait lui procurer, en l’occurrence, la découverte de la parole poétique salvatrice.
Celle-ci est, d’une part, fondatrice d’une nouvelle manière d’être dont il tire non seulement jouissance mais également le libère du joug de la fable des origines et lui donne suffisamment d’assurance pour reconnaître ses doutes. D’autre part, elle est le lieu où le travail de l’imaginaire se manifeste par la création du nouveau territoire où s’opère l’initiation à un modèle scriptural nouveau. Les amarres rompues, le large faisant appel à l’horizon, le quêteur est désormais libre de partir, voire d’écrire sous le charme du rythme musical que recèle le poème allégorique.
« Depuis, c’est comme si, à chaque fois, je repartais en quête d’un rythme inconnu, inédit, juste pour m’éloigner de cette lassante fable des origines. Comme si, à chaque fois, en écrivant, je me faisais secrètement la promesse de réinventer la musique de ce poète sans nom». (p.14)
Lire autrement est une excellente propédeutique pour écrire autrement. Sortir de l’archaïque tyrannie ordinaire du sens, revient à s’assurer le meilleur chemin menant à la concrétisation itérative des promesses de fiction stimulées par le travail de la dialectique de l’entre-deux (6) dont la synthèse désigne ce territoire incertain où l’appartenance à l’un (la « colère ») ou à l’autre (l’ «espoir ») est tout aussi précaire du fait de sa nature déterritorialisante qui le pousse à se mettre à l’écart.
Le lien entre la lecture et l’écriture est si ténu ici qu’il marque un tournant décisif dans la vie du quêteur qui, pour déplier le plissement des paradoxes mis en vrac et alimentant ses soucis, prend la mesure de « tout remettre à l’endroit » (p.15). La voix narrative, ayant horreur de l’envers des choses, vise à présenter les apparences d’une expérience impossible, tant il est vrai que l’éloignement de la fable des origines ne veut pas dire nécessairement rapprochement de l’homme descendu du silence. Ainsi, en prenant de la distance par rapport à la doxa et en invitant les lecteurs à lire ses « promesses de fiction », le narrateur, dans son égarement hanté, garde bien l’espoir que parmi les lecteurs, quelqu’un « finira bien, un jour, par y détecter les traces involontaires de cet homme descendu du silence.» (p.15) Le ton est donc donné aux voix des quatre chapitres du récit où le lecteur, désormais en quêteur, pourra aller repérer les fameux indices laissés à son insu.
Qu’en est-il de cette «déterritorialisation »? En fait, l’oeuvre de celle-ci augure sinon de la fondation d’un no man’s land imaginaire favorable à l’émergence des souvenirs, tout au moins, permet-elle de se procurer un lieu sans territoire, celui du dehors, de l’égarement éternel qui n’a d’égal en gratification fictionnelle, en définitive, que le pouvoir fascinant de la vaste plénitude de l’étendue bleue océanique sur le personnage-narrateur. Aussi, du haut de son « habituel rocher », « aimanté par un vieux désir de retrait » (p.17), le personnage-narrateur peut « croire à cette vague promesse, qu’une fiction née face à la mer pouvait redonner vie à celui qui l’enfante.» (p.17) justement, ce désir ne peut être qualifié que de « vieux » ; adjectif qui en dit long sur son ancrage dans le temps de l’éternel retour du même questionnement sacro-anthropologique ; temps sans doute, celui de tous les temps marqués par l’éternelle et obsédante interrogation (qui précède, l’essence ou l’existence ?), mais absolument muet quant à sa datation chronologique. La déterritorialisation qui a hanté les philosophes de toutes les prestigieuses civilisations, elle, ne vieillit pas et pourtant semble ne pas avoir d’âge; en traversant le temps et les territoires, il lui arrive de trouver une réponse tout aussi  précaire que celle avancée par le tout jeune personnage-narrateur de «L’homme descend du silence» : « Si l’homme descend du silence, cela me fait penser au singe. Qui a précédé l’autre, le cri du gorille ou le silence de la terre après le Big bang de l’univers? C’est comme l’œuf et la poule, on oublie souvent que le coq est passé par là. » (pp. 12-13). Réponse ironique certes; à la limite du comique si l’on devait trivialement se représenter le regard triomphant du coq lors de son passage !
La déterritorialisation de l’écriture ouvre ainsi la trajectoire de l’autodérision, celle qui s’en prend à l’acte d’écrire fasciné par le reflet de son image brisée dont témoignent les fragments mis en abyme. Je ne dis pas plus et vous laisse découvrir ce récit.

1- Sur cette thématique, voir Abdesselam El Ouazzani, Pouvoir de la fiction, Paris : Publisud, 2002.
2- Cf. Gérard Genette, Fiction et diction, Paris : Seuil, « Poétique », 199
3- Driss Ksikes, L’homme descend du silence, Ed. Al Manar, 2014.
4- Jean-Marie SCHEFER, La fin de l’exception humaine, Paris : NRF, 2011
5- « (…) nous étions au mieux des exilés, en mal de terre d’origine. Donc, des âmes égarées plus enclines à l’insoumission. D’où le devoir de vigilance des maîtres, comme lui, parfaits serviteurs d’Allah, prêts à nous remettre sur le droit chemin.» (p. 13)
6- « Tout ce que j’ai pu écrire secrètement, entre colère et espoir, entre désir et perplexité (…)» (p.15)

Abdesselam El Ouazzani Université Mohammed V Rabat
Samedi 1 Août 2015

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