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La démocratie des théocrates




La démocratie des théocrates
Peut-on être fasciste ou d'esprit totalitaire et réclamer la démocratie? Voilà une question qui peut paraître un peu surannée. En fait, cela pourrait faire le sujet de toute une thèse.
La réalité de chaque jour nous révèle qu'il est bien vrai que des personnes ou des organismes qui ne sont pas des démocrates réclament bien la démocratie. Si la démocratie ne fait pas partie de leurs principes, ils la revendiquent soit pour s'activer, soit pour s'organiser, soit pour manifester. Ainsi, nous pouvons dire qu'aujourd'hui, la démocratie est devenue le sort de toute cité quelle que soit sa culture.
Même dans le monde musulman, où sont établis des pays arabes et non-arabes, et où le despotisme est une culture incarnée, la démocratie se prouve à chaque occasion comme une nécessité sociale. Dans ces pays et durant les dernières décennies, sont apparus des partis politiques dont l'idéologie théocratique fait le socle de leur pensée, mais l'on constate qu'ils tiennent à gérer leur vie partisane interne selon ces mêmes principes qu'ils contestaient pour la société où ils vivent: à savoir les principes de la démocratie. Les partis théocratiques ne trouvent pas contradictoires de propager au sein de leurs cercles clandestins que la pensée démocratique dérive de philosophies (irréligieuses) et en même temps ils régentent leur aventure contenue selon les principes démocratiques.
Dans les partis fascisants comme dans les partis théocratiques, la liberté de conscience et même celle de parole est moralement méconnue. L'estimant comme "non permise pour tous" c’est une assise même de toutes les mouvances théocratiques. Seul le chef, pense, lui seul a droit à la parole. Les autres doivent seulement écouter et répéter. Et lui, le chef ne pense pas vraiment, il répète des interprétations souvent factices liées aux paroles sacrées ou à des idées fascisantes ou théocratiques. Mais puisque se présenter par exemple aux élections municipales ou parlementaires ou se faire élire pour des responsabilités publiques impose un choix, donc des élections, les partis théocratiques se soumettent ainsi aux règles de la démocratie. Seulement, dans ce choix, il y a toujours un jeu que tout le monde parmi les adhérents doit respecter. En effet,un tout petit nombre de personnes profitant des bienfaits de leur dévouement au chef politico-religieux sera désigné par ce dernier. Elles savent qui parmi elles méritait la préférence du chef. Les élections ne sont pas truquées, mais elles sont réglementairement corrompues. On a vécu en Tunisie, en Egypte et au Maroc des évènements qui démontrent que la démocratie est basée sur une règle essentielle qui dit, implicitement, que tous les adhérents doivent être à la dévotion de leurs chefs. A l'intérieur du parti et sur le plan démocratique ces théocrates savent que leurs adhérents ne doivent rien envier aux autres partis politiques de tendance laïque. A l'extérieur, ils tiennent à donner l'image que même en n'exaltant pas l'esprit démocratique, comme le font ceux qu'ils considèrent comme leurs ennemis, ils conservent des attitudes les montrant aussi bien démocrates que ceux qui le sont vraiment dans la théorie comme dans la pratique...
En résumé, ce qui nous intéresse dans ce développement, c'est que les théocrates, en l'occurrence les islamistes d'ici et d'ailleurs n'ont pas assez de différends au sein du même parti pour les gérer. Théoriquement, ils ont un ennemi à abattre, ceux qu'ils appellent les ennemis de la religiosité. En pratique, ils ont des adversaires politiques qu'ils cherchent à chasser pour occuper leur place. Au Maroc par exemple, on peut énumérer trois types de sensibilités théocratiques :
1- Des théocrates qui s'opposent au régime politique -en place depuis des passés lointains- en adoptant la violence et le terrorisme comme unique voie pour atteindre leur objectif, à savoir ce qu'ils appellent l'établissement du califat. On les nomme les salafistes djihadistes. Ils ne sont pas organisés selon des structures verticales ni même horizontales. Ils ressemblent plutôt aux grappes de raisin. Chaque grappe a son propre émir qui est à la dévotion d'un autre émir qui, lui, est source de l’autorité absolue. Il n’y a là rien à gérer. L'idéologie religieuse littéralement entendue les oriente et elle est valable pour toute époque, pour toute société et contre tout régime. Même pour l'adoption de la violence, ils efforcent des écritures sacrées et y repèrent bien ce qui est censé alléger leur cooptation. Pour cette sensibilité, il ne s'agit pas seulement d'une simple hostilité ou d'un simple rejet de l'esprit démocratique, ni même d'attitudes haineuses, mais essentiellement d'un refus tyrannique de principe considérant la démocratie comme une irréligiosité mécréante.En vérité, c'est la posture de tous les théocrates islamistes, sauf que ceux-ci ou ceux-là l'escamotent alors que les islamistes djihadistes le relatent sans ambivalence.
2- Des théocrates qui s'opposent essentiellement à l'Etat en tant que tel. Ils contestent la légalité établie depuis des centaines de siècles. Ce qui les éloigne du type précédent, c'est surtout leur rejet de la violence. Ils croient plutôt à l'efficacité du soulèvement populaire. C'est ce qu'ils appellent en arabe (Alqaouema). Leur vraie force réside dans des assises religieuses de nature éducative bien organisées, rigoureuses et ponctuelles où rien n'est laissé au hasard. Pour eux, le régime, parce que selon eux est corrompu, sera tôt ou tard balayé grâce à la volonté de Dieu. Quelques années après l'avènement du troisième millénaire, leur chef suprême, feu Abdessalam Yassine révéla à ses adeptes que “Alqaouema” (grand soulèvement) verra le jour en l'an 2006. Durant des années, la majorité des adhérents y croyait profondément et ne se suffisait pas de montrer sa joie en propageant la mystérieuse nouvelle, elle l'analysait, la commentait, la développait même comme s'il s'agissait d'une parole sacrée. Alors que cette prédiction inédite n'était conçue que sur la base d'un quelconque songe qu'a vu le chef suprême dans ses rêves, les gens, notamment ceux qui sont politisés, discutaient largement l'anticonformiste novice. Certains ont été jusqu'à avoir supputé que les pères de cette prédiction préparaient peut-être bien quelque chose qui ressemblerait audit soulèvement.. La fameuse année 2006 s'est écoulée sans que rien ne soit passé. Les gens furent partagés entre ceux qui se posaient des questions et ceux qui se montraient moins convaincus. Et pourtant des murmures circulèrent pour dire qu'un songe ne devrait pas être interprété littéralement: l'an 2006 pourrait être dans le langage du songe 2060. Les espiègles ne lâchèrent pas et dirent: pourquoi pas l'an 6020?! Quoi qu'il en soit, le chef ne peut pas se tromper comme il ne peut pas duper. En islam comme dans toutes les religions, la révélation est une source de vérité et le songe est l'une de ses hétéroclites formes. Aussi, ce qui compte en islam dans l'histoire n'est pas l'évènement en soi, mais le sens qu'il porte. La théocratie signifie l'établissement d'un Etat divin, d'un califat avec à sa tête un calife, où les religieux doivent avoir la suprématie dans tous les domaines sans exception aucune. Pour cette formation de feu Abdessalam Yassine, bien que la démocratie soit à réfuter, elle ne s'active pas contre les laïcs, ni contre les libéraux, ni contre les partis de gauche. Elle propose même une alliance regroupant tous ceux qui adopteraient sa stratégie. Celle-ci consiste à abattre ce qu'elle appelle, se basant sur un hadith prophétique, “le régime mordant” basé sur une gouvernance tribale et familiale dont les principales caractéristiques sont l'absolutisme d'un clan, l'injustice, le clientélisme, la malhonnêteté intellectuelle et morale, la corruption et la répression de toute nature.
3- Des théocrates qui s'opposent non au régime, mais plutôt à la gauche et à toutes les valeurs humaines. Si les théocrates d'Abdessalam Yassine sont d'une grande moralité (honnêtes, intègres, pacifistes, parfaitement bien éduqués) se casant toujours du côté des grandes causes du peuple et des musulmans là où ils se trouvent, les pères de ce dernier type de théocrates sont plutôt pragmatiques dans le sens machiavélique du terme. Pour eux, le pragmatisme dans ses dimensions opportunistes l'emporte sur tout. La démocratie pour eux est juste un calcul de sièges au Parlement et dans les communales. Vivre dans les contradictions les plus choquantes ne les dérange point. Et, si la formation d'Abdessalam Yassine est respectueuse quant aux principes morales, celle d'Abdelilah Benkirane s'en désintéresse complètement. Envers une même cause, ils peuvent adopter plusieurs attitudes. C'est sûrement à cause de cet esprit, carriériste et apocryphe, qu'ils se trouvent aujourd'hui, alors qu'ils sont au gouvernement, dans une situation extravagante.Aucune de leurs grandes devises soulevées lors des élections du 25 novembre 2011, n'a été respectée ni même verbalement soutenue. Ce qui reste vraiment obsolète, c'est que rien de tout cela ne les dérange guère. Les élites de leur parti politique et de leurs associations religieuses installées partout dans le pays, sont paradoxalement régies selon des procédures démocratiques. Il est vrai que leur manière d'être démocrate est un peu saugrenue, puisqu'on lui applique ce que nous avons indiqué au début de notre propos. Pour les apparences aussi bien internes qu'externes, cela compte beaucoup. Quant à leurs adeptes complètement conquis, ils sont incessamment soumis aux élocutions apparemment pieuses. En observant leurs théocrates consacrer le souvenir de leurs victoires partisanes, ils n'ont plus qu'une idée copieusement figée: devenir comme ces chefs aux nouveaux statuts, brutalement casés, les poches bien pleines et la vie fraîchement aisée. Le public bien qu'ébahi par les nouveaux discours complimenteurs, il n'a encore oublié les discours protestataires lors des phases de l'opposition affairiste. Et pour cause, n'est-ce pas que les théocrates du gouvernement ont enfin réussi à prendre place autour de la table du gâteau? Juste pour ce gâteau, ils ont longtemps salivé en faisant de la religion et de la religiosité un article commercial alors qu'en principe la religion constitue un patrimoine commun pour toutes les composantes musulmanes et même pour les composantes marocaines juives.
Ce qui fait grande difformité pour les trois types de théocratie, c'est le projet de société qu'ils exhortent dans un pays comme le Maroc. Dans ce dernier vit un peuple amazigho-arabe qui sacralise surtout ses libertés. Or, une théocratie, quelle que soit la sensibilité adoptée, c'est surtout cet acharnement à vouloir endiguer la marche du progrès de ce peuple. Les théocrates actuels qui dirigent l'actuelle coalition gouvernementale au Maroc (et auparavant en Tunisie et en Egypte également) ont finalement bien compris cette vérité. C'est pourquoi, rien de toutes leurs devises n'a vu le jour, ne verra jamais le jour. Mais ce qui sensibilisait les chefs de la théocratie gouvernementale, nous l'avons souligné, a été réalisé: tenir le bâton de maréchal. C'est fait.

* mkholal@gmail.com
Penseur marocain, dernière
parution: Modernité et critique
du fondamentalisme

Par Mustapha Kholal *
Mercredi 7 Janvier 2015

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1.Posté par un article est à relire le 13/05/2016 13:28
un article à relire

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