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La déchirure




La déchirure
La déchirure est intrinsèque. Elle se fait en profondeur. Elle touche les fonctions vitales qui poussent un être humain à vivre, à espérer, à aller vers la lumière. La déchirure est la mort de l’âme. Elle est totale. Elle anéantit tout votre être intérieur. Elle vous mine. Vous n’êtes plus un homme ou une femme, un être vivant. Vous devenez un zombie, une espèce de mort-vivant. Autant l’amour vous rend enthousiaste, autant la déchirure qu’il provoque vous rend indifférent à la beauté de la vie. Un coucher du  soleil, une verdure, un chant d’oiseau, tout vous est indifférent. Vous vous réveillez avec une idée d’inertie et il vous tarde de dormir pour prolonger le processus de mort qui est latent en vous. Si vous arrivez à dormir. Comment concevoir la vie quand on a la mort dans l’âme. La mort biologique met fin à vos tourments, physiques ou moraux. La déchirure, elle, éveille des maux,  jusque-là imperceptibles par vous. Un autre vous-même souffre en vous. Comment le guérir, comment l’amener à souffrir moins, à s’apaiser. La déchirure de l’amour est intolérable à vivre. Si l’on y survit, on comprend que c’est une partie de soi-même qui est morte, une partie de soi-même dont il faut faire le deuil, une partie de soi qu’il faut enterrer alors qu’elle ne demande qu’à vivre. C’est atroce comme sensation. Devoir faire, de son vivant, son propre deuil. Difficile d’accepter de s’amputer ainsi d’une part de soi-même. La déchirure n’est pas verticale ou horizontale. Elle se fait dans tous les sens. Vous ressentez une souffrance extrême. Rien ni personne ne peut vous en guérir. Ou si, une unique personne, celle justement que réclame votre cœur. La déchirure est l’autre facette de la passion.
 Autant l’euphorie causée par la passion vous emplit, autant la déchirure vous vide. S’en relever? Difficile? On y laisse des plumes, bien sûr. On y laisse sa peau. On y laisse tout en fait. On tombe dans un abîme dont on ignore la profondeur. On s’y abîme beaucoup. Seuls les êtres qui aiment passionnément peuvent ressentir ses véritables tourments. C’est atroce, effroyable. C’est un état d’âme sans âme. Un corps sans âme. Ce n’est pas un corps mort, ça? Un corps mort qui respire, qui doit affronter les autres, aller travailler. Se sentir déchiré de partout, sans faculté de pouvoir y remédier, sans volonté de vouloir y remédier. La déchirure est plurielle. Se recomposer devient un leurre. Car comment pouvoir se recomposer quand on est éparpillé de partout ? Comment recoudre les plaies quand elles sont béantes de tous les côtés, comment panser les blessures quand elles ne  sont pas visibles? Et avec quels pansements? Le souvenir? La mémoire, le temps? S’éloigner de la cause de tout ce mal? Mais la cause est bien le remède. Se rapprocher de la cause du déchirement? Ressentir ces élancements de passion qui ne demandent qu'à se manifester. Devoir les faire taire. Devoir les enterrer. C''est horrible. La déchirure n’est pas un sentiment singulier.  C’est un amalgame de sentiments contradictoires. Surtout lorsque les sentiments qui l’induisent sont nobles. La tendresse et l’amour sont de nobles sentiments. L’esprit n’arrive pas à accepter que des sentiments  aussi nobles puissent occasionner d’aussi grandes souffrances. Le tourment ne vient pas seulement du corps, mais aussi de l’esprit et du cœur. Le cœur dit : C’est un flot de tendresse immense que je dégage là. Pourquoi dois-je le juguler?
L’esprit dit : Après tout, la tendresse, n’est pas la haine, s’il s’était agi de haine, j’aurais persuadé le cœur de renoncer, mais là, je suis impuissant à argumenter. Le corps dit : C’est un capital de bons  sentiments, étreindre un être qu’on aime, lui donner l’accolade ne prête à rien et moins encore au péché. L’honneur est sauf. Tout est sauf, le cœur, l’esprit, le corps. Mais d’où vient la souffrance? De ce triple assentiment. Et du refus de l’autre d’en bénéficier. Ne pas puiser dans un capital de tendresse aussi grand, convoiter tant le grand amour et une fois, grandement et bien aimé, souffrir doublement de devoir encore en manquer alors qu’il est à portée de main. C’est lourd de devoir renoncer à l’amour quand on l’a rencontré aussi beau, aussi absolu. C’est une aberration. 
Surtout si cette aberration s’inscrit dans le cadre du devoir moral. Triste aberration que celle du devoir moral. La déchirure vient de cette impuissance à naviguer contre-courant, cette impuissance à confronter les autres, tous les autres, y compris soi-même. 
Le devoir moral endeuille le cœur. Sous prétexte de devoir, beaucoup d’hommes et de femmes sont morts, se sont endeuillés eux-mêmes, de leur propre volonté. Car renoncer à l’amour qui est un  sentiment absolu, qui, chacun le sait, est la seule forme de salut pour soi-même, pour se pavaner qui derrière le devoir, qui derrière la moralité. Le faire en apparence en sachant qu’il est la seule voie de salut est le premier processus de mort chez un bon vivant. Le reste n’est qu’une mort lente. Le reste  n’est que déchirure.
Nizar Kabbani l’a bien dit dans un poème : l’amour est une confrontation suprême, une mise en mer à contre-courant (Al Houbou Mouwajahatoune Koubra, Ibharoune Didda Attayari).
Il n’est pas aisé d’assumer une phase «post-déchirure». Il y a la période d’avant déchirure, celle  où l’harmonie est parfaite et celle d’après déchirure où l’harmonie cède le pas au chaos. Le chaos est difficile à vivre. Il est vain de combattre l’abattement, le désespoir. Certains parlent de dépression. Mais le mot est injuste. Il se produit une déshumanisation de l’être. On est humain en apparence. On souffre comme un animal en profondeur. Sans pouvoir pleurer ou crier. On abat bien un animal qui souffre. Un homme déchiré mériterait le même traitement. Il ne souffrira pas puisqu’il est déjà mort. C’est cruel comme panacée. Mais sa souffrance renferme encore plus de cruauté que sa vie.
Comment le ré-humaniser, lui insuffler un nouveau souffle de vie? Parfois, on préconise un changement de lieux et de visages. Le changement induit des réactions diverses. Le repli sur soi, la tristesse, l’indifférence envers soi et les autres. Manger, s’habiller. Pour quoi faire ? Changer de lieux. Mais partout où on va, ne conduit-on pas soi-même, n’emportons-nous pas nous-mêmes? Quand on n’est soi-même qu’une énorme plaie. Une plaie diffuse, une plaie suintant de partout, une plaie qu’un simple souvenir fait saigner, une déchirure que le moindre effleurement semble écorcher comme des lames d’un couteau. De tant de mémoire, jadis source de bonheur et à présent, source de  tant de douleurs, on voudrait devenir amnésique. De tous ces sens à fleur de peau, on voudrait devenir insensible. D’avoir été tout, on voudrait devenir rien. Mourir. Oui mourir. Si c’est une délivrance. Mais d’être déchiré, ce n’est pas tant de mourir dont on a besoin, mais d’être recousu après avoir été décousu. Etre recousu, remettre les lambeaux côte à côte, coudre en profondeur avant de coudre en surface. Coudre avec des mains froides de chirurgien et non pas avec des doigts de couturière. Avec à portée de main, une lame de bistouri pour pouvoir trancher dans le vif.  La déchirure a été double. Elle a englobé deux entités. Plutôt, elle a dispersé deux entités en une multitude de fragments. Deux êtres uniques réduits en fragments. Réduits à des tentatives de «ramassement» aussi vaines les unes que les autres. Des tentatives pitoyables. Debout ils étaient, ployés ils sont devenus. Et doublement malheureux! 

Par Noufisa Siba
Mardi 9 Juin 2015

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