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La couverture médiatique de la migration au Maroc




«Les migrations sont l’un des symboles les plus emblématiques de ce monde globalisé qui hésite entre l’ouverture et le repli, l’échange et la confrontation. Face à cette humanité en mouvement, le journaliste est un témoin, mais il est aussi un acteur, car le sort des migrants dépend en partie de la manière dont il les décrit », Jean-Paul Marthoz, professeur de journalisme.

Aux Etats-Unis, en Europe comme en Afrique ou ailleurs, les médias sont souvent accusés de propager des stéréotypes sur les migrants  et de caricaturer, de simplifier ou de dramatiser leur situation quand ils n’incitent pas directement à la discrimination ou à la violence. Les migrants et les associations ainsi que les institutions œuvrant dans le domaine de la migration estiment que les médias sont indifférents face aux difficultés des migrants et qu’ils ignorent les tenants et  les aboutissants de ce dossier. Qu’en est-il du traitement médiatique de la question migratoire au Maroc ? Comment la presse nationale traite-t-elle ce sujet? Peut-on taxer les médias nationaux de tous ces maux ? Autant de questions qui suscitent analyse et réflexion.
Une couverture médiatique
occasionnelle et non proactive
La couverture médiatique de la migration au Maroc dépend souvent des événements. Elle reste occasionnelle et ne fait pas partie de la programmation habituelle des supports médiatiques. Il s’agit en règle générale d’une couverture non proactive et déterminée principalement par les événements, par l’actualité nationale ou internationale, par les politiques de communication du gouvernement ou des ONG.
Les principaux thèmes couverts sont souvent les tentatives de franchissement des barrières séparant Mellilia et Sebta du reste du Maroc,  les opérations de ratissage, d’arrestation ou de refoulement menées par les forces de l’ordre marocaines dans le Nord du Maroc,  les naufrages des pateras des migrants irréguliers dans les côtes marocaines, les relations de coopération entre le Maroc et l’UE en matière de migration, le retour des  MRE pendant la période estivale.
Dernièrement, un grand intérêt a été accordé à la nouvelle politique migratoire  notamment au volet  régularisation des migrants en situation administrative irrégulière. Quelquefois on trouve des médias qui rapportent des faits divers concernant les migrants comme des cas de vol, d’agression ou d’arrestation pour trafic de drogue. Les sujets se rapportant aux aspects culturel, politique, social, économique, religieux sont quasiment absents. Ces médias n’évoquent que rarement voire pas du tout les activités culturelles et sportives, les succès professionnels ou les aspects créatifs de la vie des migrants.
La presse écrite a souvent comme sources les immigrés eux-mêmes, les ONG, les ministères surtout les déclarations et les communiqués, les dépêches des agences de presse notamment étrangères, en l’occurrence AFP et EFE. Les forces de l’ordre, les experts des questions migratoires, les centres de recherche, les politiciens, les syndicalistes sont quasiment absents et leurs propos sont rarement rapportés.
Une presse non spécialisée
La plupart des journalistes qui couvrent ces sujets n’ont pas de formation spécifique en la matière. Il s’agit de journalistes polyvalents qui touchent à tout et qui ont peu d’articles à leur actif concernant le sujet de la migration. Les journalistes spécialisés en la matière qui s’intéressent uniquement aux immigrés, aux minorités et aux questions y afférentes n’existent pas. Aujourd’hui, seuls quelques titres de presse s’intéressent à cette question (Telquel, Libération, Yabladi, Huffington Post, Hespress) et il y a deux ou trois noms des journalistes qui circulent. Pour rappel, le quotidien Libération se démarque par sa périodicité et la diversité des thématiques liées à la migration.
Pourtant, et malgré l’absence de journalistes spécialisés, on relève dans les articles publiés sur les migrants l’absence de parti-pris et l’adoption d’un point de vue nationaliste ou  xénophobe. En fait et en règle générale,  une grande partie de la presse couvre le phénomène migratoire « sans volonté de nuire » et parfois même, avec les meilleures intentions du monde. Mais la bonne volonté ne suffit pas puisqu’elle n’empêche pas les bavures, les défaillances et le manque de professionnalisme.  
Les cinq péchés capitaux
Ainsi, on peut lister cinq carences dont souffre le traitement médiatique de la question migratoire au Maroc. La première carence a trait à la terminologie d’usage. Les journalistes recourent souvent à des termes sans donner pour autant à ces derniers une définition précise et claire. Tel est le cas du “migrant” utilisé à tort et à travers. En effet, rares sont ceux qui différencient entre un migrant régulier et celui irrégulier, entre un réfugié et un demandeur d’asile. C’est le cas également pour des notions comme le “trafic humain” et la “traite humaine”.
La deuxième carence à noter, c’est le manque d’un background culturel solide et profond concernant le phénomène migratoire. Peu sont ceux qui maîtrisent les questions relatives aux routes de la migration, à son histoire, aux législations, aux institutions nationales et internationales chargées de cette question, etc. Les articles ne comportent pas d’informations d’ordre historique, institutionnel, culturel, politique ou autres susceptibles de traiter le sujet en question dans toute sa complexité. La presse se contente souvent de reproduire des discours sans prendre la peine de les analyser ou de les questionner. De ce fait, on a l’impression que les journalistes se transforment en de simples porte-parole de leurs sources. C’est le cas également des chiffres officiels ou non officiels concernant la migration. On les exploite sans les remettre en cause.
La troisième carence est celle relative au manque voire à l’absence de références aux textes fondamentaux (Déclaration universelle des droits de l’Homme, Pacte international relatif aux droits civils et politiques), aux textes spécifiques (sur les réfugiés, les travailleurs migrants, le racisme et la discrimination, les enfants, la torture...) alors que ces migrants sont souvent victimes de discriminations, de refoulement, de trafic d’êtres humains et de violences.  C’est le cas également du corpus législatif national (Loi 02-03 ou le Code pénal). Il faut noter également l’absence des avis des juristes ou des avocats experts en la matière.  
Quatrième carence : c’est l’absence de la dimension internationale dans cette couverture. Il y a un manque d’une vision globale de ce phénomène migratoire qui dépasse les seules frontières du Maroc et qui concerne les pays de départ, de transit et de destination et, du coup on a souvent des couvertures qui pèchent par leur incapacité à englober la réalité et la complexité des phénomènes migratoires. Ceci d’autant plus que la plupart des articles  se limitent à des lieux symboliques comme Oujda, Mellilia, Sebta ou Tanger.
L’ensemble de ces carences donne lieu à des articles qui ne proposent pas de nouvelles approches, ou angles d’attaque et qui n’apportent pas un nouveau regard. Souvent on a l’impression qu’on est confronté aux mêmes histoires, aux mêmes sources et aux mêmes témoignages. Dans tous ces articles, le migrant est soit une victime, soit un coupable, et dans les deux cas, il pose problème.

 * Journaliste spécialiste des questions
migratoires et d’asile

Par Hassan Bentaleb *
Vendredi 21 Avril 2017

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